‹ Etat de Californie en 1870: impressionsChapitre 32 sur 43 · UES M0N7S IGNÈS · texte numérisé non relu

UES M0N7S IGNÈS

Cette fois-ci, en quittant Santa-Barbara, nous sommes au complet dans la voiture, ce qui rend le voyage bruyant.

Pendant une dizaine de milles^ nous suivons, sur une succession de hauts plateaux, la base des Monts Ignés, toujours en vue de la mer, quand brusquement le chemin grimpe pour atteindre un col élevé.

En levant les yeux, je prévois que cela sera long.

Je préfère faire Tascension à pied.

Laissant la voiture suivre tous les contours de la route, je prends le sentier qui abrège.

C'est u^ toll-road.

Nous sommes à la fin de février.

Pour les climats semi-tropicaux, c'est le printemps, un printemps divin.

Tous les buissons sont en fleurs !

Tous les rameaux ont leurs jeunes feuilles de Tannée, et tous les églantiers ont leurs roses !

Le feuillage, éclos le matin, laisse tamiser doucement les premiers rayons du soleil, et jette sur les bois une ombre tendre et transparente, comme un voile de mousseline.

Ce qui ajoute un charme à ma promenade, c'est ce mélange, sur un espace de quelques milles, d'une végétation tropicale qui finit, à une essence forestière du nord qui commence.

La face tout entière du sud de la montagne, sous sa robe fleurie, gaie, haute en couleur, fait un contraste avec la cime des pins, des sapins, des cèdres aux teintes d'un vert

dur, qui s'étagent en se haussant vers le sommet.

J'ai laissé, en bas, des cactus, des agaves, des aloés, des citronniers, des oliviers, des orangers, des magnolias, je trouve au bout de ma course, Taustère, le rigide, le morose conifère.

Quelques mille pieds d'élévation ont suffi pour modifier la nature du climat, pour en changer la flore.

Le charme est d'autant plus grand que tout cela : feuilles, fleura, herbes nouvelles sont lavées par la pluie du dernier orage, et qu'aujourd'hui tout brille sous un soleil éclatant.

Sur le col, près d'une source, deux vieillards, l'homme et la femme, tiennent la maison du péage.

J'ai une heure d'avance sur le stage.

J'en profite pour faire un brin de causette avec ces braves gens, qui paraissent contents de leur sort.

On le serait à moins, car le site est délicieux !

Assis sous le porche du logis, j'ai une vue prodigieusement étendue.

Je plane, en maître, sur toutes les campagnes, sur la ville de Santa-Barbara, mollement couchée sur un lit de verdure, que la mer bleue baigne doucement.

Saisi d'un élan lyrique, j'étends la main vers la cité et je m'écrie :

« Adieu, Santa-Barbara!

« Je ne te verrai probablement plus jamais !

« Du moins j'emporte au fond de ma mé- « moire, la vision de tes blanches maisons, « de tes jardins en fleurs, de tes rayons d'or !

« Adieu »

UN GRIZZIiY

La voiture me rejoint.

Nous changeons de versant.

Nous sommes au nord.

Le tableau n'est plus le même !

Nous descendons sur les flancs d'une gorge très étroite, très sombre, tapissée d'une forêt épaisse.

C'est presque beau, parce que c'est épouvantablement laid, de cette laideur sinistre qui engendre le frisson.

C'est le domaine exclusif du fauve, du carnassier, de l'oiseau de proie.

Au prochain relais on nous montre un ours^m... empaillé.

Cet ours a son histoire.

Il a été tué dans la montagne.

Dans une lutte terrible d'un corps à corps qui a duré plusieurs heures, Tours en question a tellement maltraité son adversaire, un chasseur émérite, qu'il l'a laissé pour mort, avant d'expirer lui-même.

Qui sait si, pour le chasseur, il n'eût pas été préférable qu'il mourût?

L'ours, avec ses griffes, a déchiré tous les muscles de la face, du cou, de la poitrine, des bras du chasseur.

Ce dernier n'a plus que l'ossature d'un affreux squelette, dans la partie haute de son corps.

Il est horrible à voir!

Il est tellement hideux, qu'après sa guéri-

son, son apparition dans un village met en fuite les enfants, fait avorter les femmes, glace d'épouvante les hommes.

Il est obligé de vivre seul, isolé, comme un lépreux, au fond des bois.

Près d'un ruisseau, au bas de la montagne, il s'est construit une cahute qui lui sert de domicile.

Il ne se montre jamais aux vivants.

Un ami, à des intervalles réguliers, lui apporte des provisions.

Cetami, bien qu'il l'ait vu pour la centième fois, ne peut se défendre, en l'approchant, d'un haut-le-corps, d'un recul causé par sa laideur atroce.

- igS —

PASO ROBLES H0¥ SPHINCS

Ces deux mots à désinence espagnole et ces deux mots anglo-saxons hurlent.

En Californie, les noms géographiques de certaines localités sont tantôt espagnols, tantôt anglais, quelquefois indiens.

Ces derniers rappellent les autochthones du pays.

Comme l'indiquent les deux derniers mots anglais, il existe des sources d'eaux chaudes.

Elles sont prosaïquement situées dans une plaine, comme de vulgaires étangs, une mare aux grenouilles !

Pour un alpiniste, un amant de la montagne, comme moi, il y a peu de mérite à les visiter.

C'est très commode pour les vieillards, les femmes, les enfants.

Les malades ne courent aucun danger de tomber dans un précipice.

Parmi ces sources il en existe une — a mud

Spring — une source de boue noire.

C'est très curieux.

Quand un enfant, une femme sort nue de ce bain étrange, elle est vêtue' d'une chemise noire qui lui donne un faux air de négresse.

A côté, elle se précipite dans une source d*eau chaude pure.

Elle reprend, non sans peine, ks attributs de la race blanche/ si chers aux Américaines du nord : L'Américaine ne considérant pas un nègre comme un être hun>ain.

SAH-Ml^UEL

Nous arrivons à une vieille mission catholique, aujourd'hui en ruines.

Elle attire mon attention.

Pendant que les voyageurs, sous le porche de rhôtel, achèvent de fumer un cigare, je vais la visiter.

Je demande \a clet.

J'aurais pu m'en dispenser en sautant pardessus le mur, qui est en partie démoli.

11 est impossible de ne pas éprouver un sentiment pénible, un certain serrement de cœur en explorant ces amas de décombres.

Le toit s'est effondré, les poutres sont à terre.

Le lierre, les épines, les mauvaises herbes grimpent le long des murs, les envahissent, les rongent

Un jeune plant de frêne, très vigoureux, s'élance jusqu'au haut de la chaire, où autrefois la voix du prêtre se faisait entendre.

A côté, un chêne-vert a renversé le maîtreautel, et a jeté à terre le tabernacle vide.

Sur le parvis, en dehors et en dedans de l'édifice, un amoncellement de pierres accumulées, permet de se hausser jusqu'aux tribunes, déchirées par les orages passés.

Les poutres de la toiture, rongées par les insectes, pourries par l'humidité des pluies, sont tombées dans un enchevêtrement bizarre.

Sans crainte d'être dérangée dans ses occupations favorites, l'araignée vorace tend ses toiles.

Le lézard, heureux de cette paix perpétuelle, court sur les pierres chaudes, en société d*un gros crapaud jaune.

C'est très bucolique !

iLj^SW CHANCE

Nous avons à traverser une plaine saline parfaitement inculte, improductive, sans eau potable.

C'est une pointe égarée du Grand Désert DU Lac Salé, pays habité par les Mormons, au centre de TAmérique.

Et, comme aucune herbe ne saurait y croître, aucun animal y subsister, dans ce Sahara d'un nouevau genre, on a appelé cette station : The last chance, la dernière chance.

Il est nuit.

J'en profite pour piquer une tête dans un coin de la voiture.

Le lendemain matin, le son du cor nous réveille.

Pendant tout ce long voyage, les cochers avaient l'habitude, à l'approche des relais, de sonner du cor.

Très pratiques, ces Américains !

Aussi le temps des relais ne traînait pas.

Il est quatre heures du matin.

. Nous sommes encore à moitié endormis quand un homme, une lanterne à la main, nous prie de descendre et nous crie :

4( Breakfast is ready ! »

Quoi, déjeuner à quatre heures du matin ?

Ces gens-là n'ont donc aucune pitié pour notre estomac!

Comme vous êtes naïfs, passagers bornés !

Vous êtes tenus d'avoir faim, soif, aux heures qu'il plaît au cocher de vous indiquer.

Vous ne savez pas que le cocher, qui dîne à la cuisine, mange les meilleurs morceaux, boit d'excellent vin, fume de gros cigares, ne paie pas un sou.

Il a, en outre, ses petits bénéfices.

C'est, la lanterne à la main, que l'hôtelier empressé nous reconduit à la voiture.

Décidément, nous appprochons des centres civilisés.

On nous donne un —CoocA, —c'est-à-dire une^vraie diligence.

Un peu rococo la diligence !

Ses ors ternis, ses velours usés, ses passementeries défraîchies datent du siècle dernier et s'effilochent.

Tout cela paraît avoir fait un usage prolongé.

Enfin, c'est une diligence.

Elle se ferme avec des vitres.

Les banquettes ont des coussins.

Nous changeons de cocher, de chevaux, de voyageurs, etc.

Moi, seul, ne change pasl

Ne suis-je pas, pour la compagnie de transports, un article de messagerie, un colis direct de — Los Angeles à San-Francisco ?

Colis vivant, sur lequel on a écrit :

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