‹ Etat de Californie en 1870: impressionsChapitre 42 sur 43 · LEURS NOMS · texte numérisé non relu

LEURS NOMS

Comme aux êtres humains, on a donné des noms aux — Gros Arbres — : ils ont été baptisés.

Voici la liste des plus remarquables :

The two sentinels, les deux sentinelles,

The three hercules, les trois hercules.

Father of THE FoREST, le père de la forêt.

MoTHER OF THE FoREST, la mère de la forêt.

On ne pouvait faire autrement que de donner une épouse au premier.

The Twins, les deux iumeaux.

Probablement les enfants du père et de la mère ci-dessus.

Voilà deux nourrissons qui se portent à merveille.

Je pense qu'ils ont fini de téter.

Qu'ils ont perdu leurs premières dents de lait, car leur naissance date de l'ère chrétienne!

The pride of the Forest, Vorgueil de ta forêt,

The log cabin, la cabane en bois.

Elle est solide.

The miner's home, la maison du mineur.

J'en passe, et des meilleurs.

Le nombre excède le mille.

Nous sommes, ici, dans un monde de merveilles végétales.

J'en mesure un couché sur le sol.

Il a 33 pieds de diamètre, i lo pieds de circonférence, 45o pieds de longueur, et encore sa cime est cassée!

Ses anneaux concentriques me disent qu'il a vécu 2,5oo ans !

Je suis tout rêveur. . .

Quoi ! le Christ n'était pas né, que cet arbre poussait, grandissait, fleurissait.

Le Mède bâtissait Babylone et Ninive, le Grec commençait ses Olympiades, le Romain n'existait pas encore. . . et ces brutes muettes projetaient tranquillement leur ombre sur cette vallée ignorée.

Cela me jette dans l'épouvante.

Cela me remplit de terreur. . .

Quelques-uns, étendus sur le sol, sous forme de f>oussière végétale, me font supposer des chiffres d'années qui dépassent mon entendement, paralysent mes facultés.

Rien ne me dit qu'ils n'existaient pas avant ceux que j'ai maintenant sous les yeux.

Tout prouve le contraire.

Et notre époque actuelle, tout le cycle des civilisations anciennes et modernes, est contenu dans la vie d'un seul de ces arbres.

Ils avaient, pour ancêtres, d'autres arbres qui, eux aussi, renfermaient les cycles des âges antérieurs.

Décidément la terre est vieille. . .

Et les souliers troués que j'ai aux pieds le sont aussi !

COMMENïï^ or) l^ROMPS çop PROCHAIN

Un pur hasard a amené la découverte de cette étonnante vallée.

Il y a une vingtaine d'années, un individu — qui avait pour mission d'approvisionner le camp de Murphy de viande fraîche par la chasse à Tours et au chevreuil — se trouva un jour nejf à ne^ avec un de ces gros arbres.

Il crut rêver, avoir mal dormi, ou tout au moins être le jouet d'une illusion d'optique.

Pour se convaincre de leur réelle grandeur il les mesura.

Emerveillé, il fit part à ses collègues de son étrange découverte.

Il cita des chiffres.

On lui rit au nez.

On prit l'aventure pour une excellente plaisanterie.

On refusa d'aller les voir.

Pour un peu plus on Teût expédié à Tasile des aliénés, à Stockton.

Que fit mon homme?

Mettant dans sa poche quelques pépites d'or, il annonça, un mois plus tard, qu'il venait de découvrir de nouveaux placers très riches, montra ses échantillons comme preuves.

Ce fut une course vers Tendroit.

Cette fois-ci, les rieurs ne furent pas du côté des mineurs.

Ils pardonnèrent, de bonne grâce, devant révidence du premier dire.

L'AMliRICAlN

L'hôtel, Tunique hôtel pour recevoir les visiteurs, est situé sur une légère éminence, un peu en dehors de la région des gros arbres.

Nous n'en parlerons pas.

C'est toujours un de ces immenses caravansérails en bois peint de couleurs claires.

C'est complètement dépourvu d'art.

Ah bien oui ! il s'agit bien de faire de l'art pour l'amour de l'art !

L'Américain est brouillé avec l'art, qui ne se monétise pas en pièces de cent sous.

In the ail mighty dollar.

L'utile, le pratique, le positif : voilà ce que TAméricain exige avant tout.

Vous croyez que, parmi ces nombreux visiteurs, venus, les uns de San-Francisco, les autres des États- Unis, on cause de cette étonnante vallée?

Vous vous trompez étrangement.

Vous ne connaissez pas T Américain.

Les trois quarts s'occupent d'élections.

Il y a toujours des élections — going on — aux États-Unis.

Je vous prie de croire que la conversation ne languit pas.

Ces Messieurs — Dieu merci, les Dames ne s'occupent pas de Politic — font un bruit épouvantable, à effrayer les gros arbres^ si silencieux par voiç de vocation.

Les gros arbres se demandent, sans doute, ce que peuvent être ces gens si tumultueux, qui se contentent d'inscrire rapidement leurs noms sur le registre de Thôtel, qui ont fait quelques centaines de lieues pour venir discourir sur la Politic !

Comme ces individus bruyants ne feraient pas mieux de rester chez eux, dans leurs barooms de San-Francisco ou de Chicago pour parler de leurs affaires?

Mais les gros arbres ne sont que des brutes : d'ailleurs on ne les a pas consultés.

Ils ne savent pas que l'Américain, en fait de poésie, de splendeur florale, ne connaît

que la vanité, comme le parvenu, de pouvoir dire :

« / hâve been to the big trees, »

J'ai été aux — gros arbres.

« You can see my name on the register « book. ^

Vous pouvez voir mon nom sur le registre de rhôtel.

Tous les Américains s'occupent-ils de politique?

Mon Dieu non.

Quelques-uns jouent au billard, aux cartes, etc.

D'aucuns s'enivrent copieusement, pas du spectacle de la vallée, mais bel et bien de whisky, ce délicieux breuvage qui tue une mouche à dix pas.

Pendant que je me repose un instant, j'en ai un, à côté de moi, qui ronfle comme une toupie.

Soyez certain que celui-là ne manquera pas de raconter à ses amis que la Sierra Nevada « is a glorious country! » une contrée glorieuse.

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