‹ Etat de Californie en 1870: impressionsChapitre 7 sur 43 · NAPA · texte numérisé non relu

NAPA

Le lendemain matin je monte dans le train qui doit me conduire à Calistoga. Mais un peu avant d*arriver à St-Helena, une station à mi-chemin, je descends du train et je me mets à marcher en suivant le tracé de la voie. . .

Au bruit de la locomotive qui souffle, aux cris stridents du sifflet qui hurle, aux trépidations du car sur les rails, à la vertigineuse vitesse du train que je viens de quitter, succède la marche lente, pénible, silencieuse de rhomme seul qui compte ses pas. . .

Je viens à Tinstant même de laisser ce somptueux car^ où le génie américain, grâce à la puissance de l'argent, a accumulé tout le luxe, le confort désirables afin de rendre les voyages agréables.

Mes yeux sont encore pleins de la délicieuse vision de ces belles et jolies Américainés. Mon oreille tinte encore sous le cliquetis de leurs voix perlées, de charmant babil de la femme heureuse, car la femme américaine est née pour les déplacements.

Et brusquement, moi, je suis rejeté en pleine nature agreste, sauvage, péniblement silencieuse. . .

J'éprouve au fond de tout mon être un sentiment de vide. . .

Je me sens froid, nu, pauvre en face de l'immensité de cette nature muette... qui laisse l'homme isolé, en proie à ses propres pensers.

Et, comme le jour tombe, que la nuit vient à grands pas, je n'ai plus, pour me relier au monde civilisé, que les deux rails de fer, bras noirs qui fuient à l'infini devant moi ...

CAklS¥OGA SPHINGS

Calistoga est une agréable surprise, a dit un journal américain, et la chose s'est trouvée vraie.

Située au sommet de la vallée de Napa, au pied du superbe Mont St-Helena, entourée de hautes collines boisées qui lui font un collier de verdure, Calistoga est une perle.

Hélas ! la perle est fausse, car elle est le produit artificiel de la main de l'homme.

La ville, dans son ensemble, ressemble un peu aux allées qui conduisent aux cimetières. Et les cottages^ léchés, peignés, font l'effet de riches mausolées.

Il n'y a pas jusqu'aux massifs de fleurs, semés çà et là, par intervalles trop réguliers, qui ne suggèrent à l'esprit l'idée d'une tombe !

Un séjour prolongé, dans ce charmant endroit, doit nécessairement conduire l'homme droit au cide.

C*est pourquoi, le lendemain, j'ai hâte de fuir vers la montagne, la vraie montagne, celle que Thomme n'a pas encore profanée.

Depuis l'aube, en quittant Galistoga, j'apercevais, au loin, une des hautes ramifications du Mont Saint-Helena. Je savais, qu'avant le soir, j'aurais à la franchir.

Je savais aussi que, pour moi, elle ne s'abaisserait point.

Au contraire, au fur et à mesure que j'avançais vers elle, elle se faisait plus haute, plus formidable. Et le soleil est déjà au milieu de sa course du jour.

Je suis las.

J'ai faim, j'ai soif, et sur ce maudit chemin, il n'existe aucune habitation, aussi infime qu'elle puisse être.

Cependant l'homme ne se repaît pas seulement des grands spectacles de la sublime nature.

Pour gravir cette montagne, pour obtenir une pente uniforme, la route, un ioll road, décrit de nombreux lacets.

On dirait qu'elle a horreur de la ligne droite. Ce sont sans cesse des courbes plus

ou moins gracieuses, plus ou moins régulières qui précipitent brusquement le voyageur tantôt au fond d'un noir ravin, tantôt sur le flanc abrupt d'un rocher à pic.

Le spectacle varie à chaque instant et la montagne épuise ainsi toutes les faces de son aspect étrange et toujours imprévu.

A certains moments, je suis perdu sous l'ombre épaisse des conifères. Plus loin, j'erre sur la crête d'un roc élevé, et je vois, à mes pieds, tout le chemin que j'ai parcouru depuis l'aube du jour.

C'est un magnifique spectacle. Mais mon estomac est toujours vide.

Comme fiche de consolation, je trouve, près du sommet, une source d'eau fraîche, limpide, qui trompe agréablement ma faim.

Cette source est vraiment étrange.

C'est un trou rond, grand comme le fond d'un chapeau. L'eau paraît entrer et sortir par la même ouverture.

Point d'écoulement au dehors, point d'arbres autour, point de buissons, point d'herbes quelconques, point d'insectes, aucun oiseau ne vient se désaltérer à cette singulière

source, tel est le spectacle bizarre que j'ai devant les yeux.

Et, cependant, Teau y est délicieuse.

La nature a parfois des secrets que nous ne connaissons pas.

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Je franchis le commet et je commence à descendre.

Plus d'horizon possible. J'entre dans la forêt.

C'est une forêt sombre et touffue.

L'espace du ciel m'est mesuré. La lumière m'est parcimonieusement comptée et le jour tire vers sa fin.

Au fur et à mesure que je descends, les flancs de la montagne paraissent se fermer sur moi. Les arbres grandissent, se pressent

les uns contre les autres ; ils prennent un tel développement que j*en suis réduit à Tétat d'insecte qui rampe.

L'obscurité est très grande.

Ce n*est pas encore la nuit, mais ce n'est plus le jour.

Je n'ai cependant nulle crainte de me perdre ; il n'y a qu'un chemin, un unique chemin. Il est taillé dans le flanc de la montagne.

Cette route, peu large, ne peut livrer passage qu'à une seule voiture à la fois.

Elle donne le vertige.

Elle côtoie les flancs escarpés de la montagne, qui est presque perpendiculaire.

Elle rase des précipices.

Et les sapins qui, d'fsn bas, montent vers le bord du chemin, ont l'air de sortir d'un gouff're, de la bouche d'un enfer !

Avec ma canne, je m'amuse à décapiter leurs cimes élevées. Mais pour le faire ainsi je suis obligé de m'approcher du bord du précipice, et j'ai peur. . .

Un pas, un seul faux pas me précipiterait dans Tabîme. . .

Pour sonder ce gouffre, je me divertis avec le pied à faire glisser des pierres, lentement d'abord, elles roulent sur les feuilles sèches avec un petit bruit doux, puis, par leur propre poids, elles acquièrent de la vitesse; enfin, après un laps de temps qui paraît long quand on attend, elles arrivent, en bas, dans le ruisseau qui se nomme la Rivière de Pluton, Pluto Creek.

Toujours pour me divertir, dans ma main je saisis un caillou, je le lance par-dessus la cime des pins ; il se fait un long silence, qui paraît une éternité, mais, quand le caillou atteint Teau, il se produit un fracas épouvantable que toutes les montagnes en colère répercutent.

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