‹ Etat de Californie en 1870: impressionsChapitre 8 sur 43 · UNE DILIGENCE · texte numérisé non relu

UNE DILIGENCE

Je suis encore tout ému . . .

Quand soudain j'entends un lointain rou-

lement, qui parfois semble cesser complètement, pour plus tard se reproduire avec plus d'intensité, comme un bruit qui se rapproche.

Cela contraste visiblement avec le silence ^absolu des monts endormis dans la paix du soir.

Je suis inquiet.

En moins de temps qu'il n'en faut pour le décrire, je vois derrière moi, au tournant du chemin, comme un ouragan qui passe, quatre vigoureux chevaux qui, ventre à terre, les yeux sanglants, les narines ouvertes, fumant, suant, rugissant, traînent ou plutôt emportent, dans un tourbillon de poussière, une voiture dont les roues ne paraissent pas toucher la terre.

Debout, sur le siège, un homme, cramponné aux rênes, le regard étincelant, la face avinée, fouettait les chevaux, les excitant du geste et de la voix . . .

Dans la voiture, plus morts que vifs,|six passagers se cramponnaient aux montants du char pour n'être pas jetés hors de la voiture.

T- -^'eus que le temps de me coller vive-

ment contre la paroi de la montagne, quand, comme un tourbillon, ils passèrent en rasant les boutons de mon paletot.

Qu'une pierre, qu'un écrou, un boulon vint à se détacher, qu'un mouvement trop brusque des clievaux, qu'un tournant trop court, etc., fit sortir la voiture de son ornière, le tout : attelage, voiture et passagers étaient précipités dans ce gouffre béant, à mes pieds. Quelle témérité ! Quelle imprudence ! Tout cela par bravade, pour émerveiller le citadin.

J'aurais cru faire un mauvais rêve si, plus loin, au détour de la route, je n'avais vu réapparaître la voiture qui s'éloignait.

Un mois plus tard, j'appris que cette même voiture et son cocher avaient été précipités dans le ravin.

Quelques-uns des passagers restèrent accrochés aux branches des arbres, ce furent les moins maltraités. Les autres roulèrent en bas, avec des jambes et des bras cassés.

Le cocher fut tué net.

C'était justice.

LES GfiYSfil^S

#( Qui que vous soyez, ô mortels, qui frange chissez ce pont, ne cherchez pas ici à corn- « prendre. . . >►

Ainsi s'exprime un écriteau placé sur le sentier qui conduit vers ces merveilles géologiques.

Il y a quelque chose de vrai.

Sommes-nous sur terre? Sur un volcan?

Je n*en sais rien.

Il est bon, en visitant ces régions infernales, qui paraissent le domaine exclusif de sa majesté Satan, de s'avancer avec une certaine précaution, de tâter le terrain avec le bout de son bâton, si Ton ne veut pas faire connaissance immédiate avec The Witches caul- DRON, Chaudron du Diable.

Ce que je fis, en évitant d'y choir. C'est un trou lugubre, noir, rond, assez grand pour y nrécinitpr n bœuf tout entier.

On n'a jamais pu en trouver le fond, ce qui est très rassurant pour le visiteur.

Un bruit sourd, intermittent, sort de cet antre monstrueux.

Vous regardez, un bouillonnement énorme surgit. Vous vous attendez à voir sortir de là une rivière en furie? Pas du tout, Teau monte jusqu'à Torifice, vous reculez épouvanté.

En réalité, il ne sort rien, Teau, en ébullitipn, retourne d'où elle est venue : des entrailles de la terre.

La légende indienne , — attendez-vous à trouver des légendes partout, — dans ce pays autrefois habité par \es peaux-rouges, raconte qu'un Indien, atrocement jaloux, peut-être avec juste cause, précipita sa fiancée dans ce gouffre, que naturellement elle y resta.

Quand, sur le bord, l'on écoute, ce sont ses plaintes que l'on entend.

Nous sommes plusieurs dans notre promenade du matin.

Par mégarde, peut-être par malice, un de ces messieurs, avec son bâton, fait couler de

l'eau d'une source dans ce chaudron des sorcières.

Sa majesté le Diable n aime pas Teau froide.

Au contact du liquide glacé, il se produit une détonation qui nous saisit d'effroi, qui met tout le monde en fuite.

En me sauvant, je tombe dans The Muddy TUB, le baquet de boue. Cette boue chaude est excellente, dit-on, pour les rhumatismes. Mais je n'ai pas de rhumatismes. En revanche, je suis crotté comme un barbet des rues.

Un autre touriste, en costume élégant, se précipite dans le Ink stand, la source à encre.

Jusqu'aux genoux son pantalon blanc en fut taché.

Le fond de sa culotte représentait un continent.

Qui sait, si en cherchant bien, on n'eût pas découvert une carte géographique des environs, avec ces mots :

Les Geysers! !

Notre deuxième ami nous appelle.

Il fait des gestes désespérés, lève les bras au ciel, demande du secours.

L'infortuné, sans le savoir, s'était réfugié sur le PuTTY Bank, sur le banc du potier.

Ce banc eût fait la fortune d'un vitrier!

Il fut quitte pour abandonner ses chaussures, qu'il ne pouvait plus arracher.

Il revint à l'hôtel avec ses pieds enveloppés dans des mouchoirs de poche que nous lui prêtâmes.

Un troisième s'approche trop du Steamer BOAT WHISTLE, du Sifflet à pupeur, sans saluer.

Ce manque de respect lui coûte cher.

Le jet de vapeur saisit son chapeau, le lance dans l'espace.

Toutes les fois que le chapeau revenait, il était ainsi projeté en l'air.

Il n'existe nulle raison pour qu'en l'an de grâce 1901 il ne continue point ses ascensions successives.

Mais, que vois-je?

Un de nos amis est pâle. . . il 1 emble de

tous ses membres, malgré une température de ioo« Fahrenheit.

II sonde le sol avec son bâton.

« Mon Dieu, que la terre est chaude! >> s'écrie-t-il.

Sous ses pieds brûlants, le sol remue, oscille, tremble. . .

Le malheureux vient de découvrir qu'il s'est, en se sauvant, réfugié sur le Baking OvEN, le four à rôtir.

C'est là que sa Majesté Satan fait cuire son pain et rôtir Tâme des pécheresses.

Sous le beau ciel de la Californie, l'ouvrage ne doit point lui manquer !

Notre cinquième compagnon se baisse, ramasse des petits cailloux, les met dans sa poche.

Je m'approche et je vois qu'il collectionne un superbe assortissement de pépites de soufre, d'alun, de sels de soude, de chaux, de potasse, de plomb, d'antimoine, de cuivre, ce dernier à l'état de sulfure, des oxydes de fer, de zinc, des sels de nitre, de manganèse, etc., etc., le tout en quantité suffisante pour monter un laboratoire de chimie.

Enfin notre dernier compagnon est assis sur une pierre.

Il a mal au cœur, il vomit atrocement.

La cause en est fort simple.

L'infortuné s était réfugié près du Rotten EGGS, la source des œufs pourris.

Nous l'enlevons dans nos bras et nous remportons vers Tair pur.

Somme toute, il n'y a ni morts, ni blessés.

A l'unanimité, on propose de fuir cette cuisine du diable.

Nous nous séparons.

Mes compagnons prennent un sentier et moi un autre.

Je chemine lentement, l'âme encore toute chavirée de ce que je viens de voir, quand au détour du sentier, j'entrevois un couple amoureux qui a l'air de « fuir le monde, ses pompes et ses œuvres. >►

Je les suis à distance.

Au fond d'une retraite cachée, qui est un berceau de feuillage et de fleurs, appelé : The lover's retreat, le Nid des amoureux, je découvre mes deux amants qui préludent aux jeux de l'amour en s'embrassant.

Moi, qui suis vieux, qui ne crois plus aux joies de Tamour, je m'éloigne discrètement, et je viens me réfugier dans un autre bosquet que l'on a appelé : The philosopheras retreat, la retraite du philosophe.

Là, seul, en face de moi-même, je médite sur les grands problèmes de l'humanité, sur les causes premières et finales, et surtout sur la mauvaise cuisine de l'hôtel !

LE I^E70Uf<

J'ai résolu de ne point revenir par le même chemin.

Cependant il n'en existe pas d'autres.

Je vois, sur la carte géographique de la Californie, que ce ruisseau, Pluto Creek, va se jeter dans la Rivière Russe, un peu audessus de Cloverdale.

C'est V 'î.

De chemin, de sentier quelconque, il n'en existe absolument point. •

Quand, à l'hôtel, je marquai mon intention de me rendre à Cloverdale par cette voie^ ce fut un cri d'angoisse, d'horreur, d'épouvante !

Les histoires se mirent à pleuvoir.

#(Un homme, l'année dernière, étant parti seul, se perdit.

On offrit une récompense de deux cents dollars à qui le ramènerait vif ou mort.

Onze personnes, y compris un Indien, s'employèrent à le chercher.

Le troisième jour, ils le trouvèrent dans un état pitoyable, etc. ^

« Une autre fois, six individus voulurent tenter l'aventure.

Ils eurent soin, à la manière du Petit Poucet, d'entailler l'écorce des arbres sur leur passage, cela afin de pouvoir revenir sur leurs pas, en cas d'erreur.

Arrivés au milieu du parcours, ils furent si impressionnés par les difficultés à vaincre, qu'ils revinrent. »

Je mets fin aux récits macabres qui allaient suivre, en partant.

J*avouc ici, sans honte aucune, que j'avais le cœur inquiet, lorsque je me vis loin de rhôtel. Je regardais attentivement devant moi, et quelquefois derrière. . .

J'avais tablé sur ma grande habitude des montagnes, que si souvent j'ai parcourues seul . . .

Mais, ma science de peau-rouge civilisé se compliquait étrangement.

Relativement, ma marche eût été facile, s'il m'avait été possible de suivre le cours du ruisseau.

Mais dans les pays vierges, comme en Amérique, il ne faut pas y songer.

C'est justement près de l'eau que la végétation est la plus touffue. Une hache à la main^ il faudrait une journée pour franchir un pauvre kilomètre !

Dans ces fourrés inextricables souvent les rayons du soleil ne pénètrent pas.

C'est aussi le refuge des bêtes fauves, des serpents à sonnettes, qui n'aiment pas que l'on les dérange.

Il me reste, comme ressource suprême, l'un ou l'autre versant de la montagne, la crête des coteaux.

Cela allonge considérablement mon parcours.

Comme le ruisseau Pluto Creek reçoit de nombreux affluents, je ne sais, par moment, plus quelle est ma rivière.

A chaque instant je suis obligé de descendre des hauteurs des collines, afin de m'assurer de la direction que prend mon ruisseau, car, somme toute, c'est là mon unique boussole!

A la tombée de la nuit, mourant de faim et de fatigue, j'échouai à Cloverdale.

CkOVEI^DAI^E

Ce nom qui, en anglais, sonne si agréablement à l'oreille, lui vient de ce qu'au printemps la vallée, cette charmante vallée, se

couvre spontanément de clous de girofles sauvages, petites fleurs bleues pâles qui émaillent les champs; elles emplissent Tair de leurs suaves parfums.

Et le soir, quand revenant des prairies, les enfants, les jeunes filles, les mains pleines, sur les chemins, sèment ces fleurs exquises, une longue traînée florale les suit et monte avec eux jusqu'au seuil de leurs demeures.

Tout charme, tout séduit dans Cloverdale.

Le village, très modeste par lui-même n*a, en réalité, qu'une seule rue.

Les maisons sont en bois, à un étage sur rez-de-chaussée, genre chalet américain.

Elles se cachent sous une longue file de chênes blancs (quercus chrysotaspts), essence particulière à la Californie.

Les branches flexibles de ce chêne élégant retombent sur le sol ; elles se balancent mollement sous la brise descendue de la montagne.

Son feuillage argenté, très pâle, sous les rayons du soleil, luit avec des reflets chatoyants de pierres précieuses.

Et par-dessus la cime de ces chênes blancs

on aperçoit toute la gamme sombre des conifères, des pins résineux qui envoient jusqu'au seuil des maisons leur arôme pénétrant et exquis.

LE YO-SEMITE

OAKiiAKD

Il y a une dizaine d'années, avant la construction de la jetée et du chemin de fer, on se rendait à Oakland sur un petit bateau plat, à aubes, qui allait, cahin-caha, son petit train de barque nullement pressée.

Fortement secoués par la vague, tout marchait bien quand la marée était haute. La traversée se faisait en une heure ou deux.

Mais quand la marée était basse, la barque ne pouvait plus remonter la crique vaseuse, jusqu'aux premières maisons d'OAKLANo.

On restait cloué sur la vase pendant huit heures, c'est-à-dire le temps entre deux marées!

Pendant le jour, on en était quitte pour une perte de temps énorme.

Mais, pendant la nuit, quand la bise âpre soufflait, ou que la pluie glacée de l'hiver tombait, cela devenait lamentable.

Aujourd'hui, bateau et chemin de fer compris, le trajet s'effectue en 18 minutes.

Un simple arrêt à Oakland, et nous filons à raison de 40 à 5o milles à l'heure.

Mais bientôt nous quittons les plaines basses et, brusquement, à Vallejo mill, la locomotive plonge dans un défilé sombre. Le train, comme un long serpent noir, bavant une fumée bitumineuse, se tord sur ses anneaux d'acier, il semble fouiller le fond du ravin.

Nous allons lentement.

La locomotive geint comme un vieillard époumoné.

Enfin, nous atteignons le plateau. Nous franchissons, en tunnel, le massif du Mont- DiABLO, et de nouveau nous retombons dans les terres basses, la grande plaine du San-

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