‹ Etat de la généralité d'Alençon sous Louis XIVChapitre 8 sur 76 · POMEREU DE LA BRETESCHE · texte numérisé non relu

POMEREU DE LA BRETESCHE

Jean- Baptiste de Pomereu, chevalier, seigneur delà Bretesche et de la baronnie de Riceys, érigée en marquisat en sa faveur, conseiller au parlement de Paris le 3o décembre 1678, maître des requêtes en i685, fut nommé à l'intendance d'Alcnçon à la lin de mars 1689.

Les éléments de Tenquêlc sur Tétat de la France, dont les Mémoires sur la Gcncralitc dWlençon et sur la province du Perc/rc, auxquels M. de Pomereu a attaché son nom, représentent une partie, avaient été préparés de longue main par Colbert, qui dans sa coirespondance avec les intendants, revient sans cesse sur la nécessité de réunir tous les documents statistiques pouvant servir à éclairer l'administration. Pontchartrain, nommé contrôleur général à la place de Le Pelletier, qui avait succédé à Colbert, donna le 9 mai 1O89, à M. de Mouy, inspecteur des fermes dans les élections et directions de Rouen, Caen, et Alençon, des instructions dans le nic*me sens. Il y fait connaître cjue le roi s'est fait rendre compte des procès-verbaux et avis recueillis par les commissaires du Conseil, qui ont visité les provinces, par les intendants et par les fermiers généraux et que Sa .Majesté a résolu d'y envoyer des inspecteurs généraux chargés de veiller à l'exécution des règlements et des

ordonnances, et pour informer le Conseil, des contraventions qu'ils reconnaîtraient dans l'imposition et collectes des tailles et dans le recouvrement des deniers des fermes. La commission de M. de Mouy, porte qu'il se transportera dans les lieux où les bureaux sont établis et qu'il sera continuellement en marche. € Il est bon qu'il sache quelles denrées croissent ordinairement dans les lieux de son département, s'il y a des manufactures ; il aura un registre-journal de tournées. »

A la même époque, Huet, évoques d'Avranches, établissait une comparaison entre la situation de ses diocésains, et celle des habitants des diocèses de Lisieux et de Sées. La statistique naissait.

L'inspection des manufactures des Généralités de Caen et d'Alençon avait été confiée par Colbert à Gilles Duchesne, par ►commission en date du 3o avril 1670. Un arrôt du Conseil, du 20 décembre i685, avait, en outre, chargé expressément les intendants de la surveillance des manufactures et de l'examen des procès-verbaux des gardes-jurés de chaque métier. M. de Bouville rendit ainsi des ordonnances sur la fabrication et sur la vente des draps, les 12 janvier 1686, 10 janvier, et 2 mars 1C87. Sur la plainte du sieur Duchesne, l'intendant rendit une autre ordonnance, en date du 2 mars 1O87, pour soumettre à son inspection, les fabricants d'étoffes de soie, d'où il résulte que ce genre de manufacture existait alors dans la généralité d'Alençon. Le 16 juin 1687, l'intendant rendit une ordonnance sur les manufactures de toiles, dont l'inspection avait été confiée par commission de Sa .Majesté, à Joseph Ilavart.

Plus tard, nous trouvons le sieur de Veuillac, commis à l'inspection des manufactures de toiles, dans les Généralités d'Alençon et de Tours, en vertu d'une commission en date du

12 juin 1691. Un sieur Balmier était à la môme époque commis dans la Généralité d'Alençon pour la visite des frocs fabriqués pour la Bretagne.

Malheureusement les successeurs de Colbert ne virent guère dans ces créations d'inspecteurs, que le côté fiscal, et ne se firent pas faute de les multiplier (i). On en vint même à un autre expédient, consistant à proposer la suppression de ces commissaires (2), moyennant 1.200.000 à payer par les villes commerçantes. Suivant ce projet, les marchands d'Alençon devaient payer 3o.ooo livres, somme que l'intendant, i\I. d'Angervilliers, regardait comme excessive.

« Il n'y a dans cette ville, écrit-il le 28 décembre 1704, qu'une trentaine de métiers qui fabriquent quelques pièces d'étamines et de grosse serge, pour le compte des bourgeois qui les ont commandées ou quelques tailleurs qui les revendent à l'aune. * Lisieux, Falaise et Bernai, font un commerce de laine, plus

(1) M. d'Angervilliers écrit le 10 avril 1704 au contrôleur gênerai que le droit attribué aux nouveaux offices de contrôleurs- visiteurs des draperies et autres étoffes de fil et de laine se monterait à 2670 livres ou environ. € On pourroit établir trois inspecteurs : un à Alençon, qui aurait dans son département les manufactures de cette ville, celles d*Ecouchc et de I-'alaise ; un second ù Nogent, qui auroit inspection sur les manufactures déterminées de cette ville et sur celles du bourg de Souancê ; et un troisième h Bernay, qui auroit dans son département les fabriques de Bernay, Verncuil, Lisieux, Tord<»uet et Fcrvaqucs, etc. » (Archives nat. (1, 7/73).

(2) I-n i63i, M. de Pomereu avant c^^alcmcnl proposé, mais pour un autre motif, la suppression de la charge de cricur public, dont la création récente avait donné lieu à des émeutes à Alcn^on et à Toulouse {Corresp. des contr. ^cn, n» 955.

considérable qu'Alençon. La manufacture de toile y est plus considérable, mais ce commerce est uniquement soutenu par des marchands, qui ont de simples commissionnaires à Alençon, qui achètent ces toiles à la halle, de la main des filotiers, qui les ont fait fabriquer. Il s'en débite presque autant à jMortagne, Bernay et Lisieux qu'à Alençon (i). il faudroit répartir la somme de So.ooo livres sur toutes ces villes (2). »

(1) Dans une évaluation des revenus du duché dWlençon fournie en 1701, figure une somme de 1.020 livres, pour le parc du château « où Ton blanchit les toiles ».

(2) Les toiles de la Ferté-Macé avaient également dos celte époque une grande réputation, et Tart de les blanchir y avait fait des progrès notables.

Vers 1660, Noël et Graticn Engucrran frères, avaient présenté à Colbert une pétition dans laquelle ils exposent que c s'étant acquis par une expérience de vingt années la connaissance de toutes sortes de toiles, grosses et fines, de quelque qualité qu'elles soient, avec un secret extraordinaire et à eux tout particulier de les blanchir, façon de Hollande, ce que Ton n a encore pu faire en France jusqucs icy, ils s'ofl*riraicni volontiers pour le service du Roy, futilité publique et celle de quantité de pauvres gens du .Maine, qui meurent de faim faute d'employ, de faire Icstablissement d'une blanchisserie royalle, à leurs propres frais et dépens, en la paroisse de la Ferté-.Macé s'il plaisr)ii à Monseigneur Coll)crt leur en obtenir de sa .Majesté les provisions.... Kn outre, pour le débit de ladite manufacture, une permission de vendre et tenir magasin dans Paris et autres villes du royaume, ce qui rétablira le commerce, entièrement éteint dans le païs, et viendra compléter les recettes de Sa .Majesté » {Collection Dclamare, Manufactures, I\*. 73. — Publié par M. E. Le \'asscur, I/istoire Jcs classes ouvrières, t. IF, p. .S 10).

Hérembcrt du Pastis notait avec soin, sur la même époque, dans ses Sififiularitcs de Sormandie (p. 17.3), Timportance de cette fabrication : « La l'erlé-Macc, appartenant au seigneur comte de Tresme, où se fait grand trafic de toiles blanches >.

Les forges, très nombreuses dans ce pays depuis une époque reculée, reçurent alors de l'accroissement. En 1692, ^\. de Pomereu appuya la demande du maître de la forge de la Frette de prendre du minerai dans la forêt royale de Reno, en payant, suivant l'usage, un sol de redevance par tonneau, au receveur du domaine. Vers la même époque (21 juillet 1693), les forges de Boucé furent l'objet de demandes analogues. En 1695, Guillaume et Antoine Dubois, père et fils, maîtres des forges de Blanchelande et Boucé, présentèrent un placet pour être autorisés à tirer de la mine de fer, dans leurs terres des Aunais, paroisse de Saint-Brice-sous-Rànes et autres, en payant aux propriétaires du fonds, un sol par tonneau de 5oo livres pesant. Cette demande fut même spécialement appuyée par Madame de Guise auprès de Pontcharlrain. En 1701, Pinon, successeur de M. de Pomereu, dans sa réponse à un mémoire du Conseil de Commerce, sur la disette des bois, dont on se plaignait, disait que sa Généralité souffrirait peu de cette disette si les forges consommaient moins de bois; ce qui prouve lactivité des forges dans le pays, à cette époque.

Le 2 juin 1692, M. de Thibousl avait demandé à créer une verrerie dans sa terre du Grais, et il y fut autorisé, malgré le voisinage de la forêt du iMont-d'Hcrc, sur la recommandation de M. de Pomereu.

On trouvera dans les Mémoires de M. de Pomereu d'autres détails sur l'état de l'industrie. Le mauvais état et le peu de sûreté des chemins, la variation des monnaies (i), étaient

(i) En 1701, rintcndant proposa d'établir un chant^cur dans la principale ville de chaque élection, au lieu de quatre seulement pour toute la Généralité, afin d'empêcher le billonna^^c de se produire aussi fréquemment*

évidemment autant d'obstacle au développement de l'industrie et du commerce. En 1698, l'intendant dut exercer des poursuites contre les propriétaires riverains de la route de Paris à Caen par Lisieux, pour l'exécution de l'arrêt du 24 mars i685 relatif à la largeur des chemins, fixée à 36 pieds. En i6gg, il envoya un état détaillé de la dépense des ateliers publics, établis sur le chemin de la forêt d'Ecouves et le long de la forêt de Bourse. En 1704 M. d'Angervilliers se plaignait que depuis près d'un an des voleurs attroupés rôdaient dans les forêts de Conches et de Beaumont, et que nouvellement quatre marchands avaient été volés.

Dès cette époque, cependant, le commerce des produits naturels du pays, le cidre, l'eau-de-vie, le beurre, le bois, était considérable. A cause du mauvais état des chemins, on transportait les liquides par barils. En 1704, le contrôleur général fixait à 2 sols pour livre l'imposition sur les eaux-devie, et estimait que cette somme était trop modique pour les Généralités de Rouen, Caen et Alençon, eu égard à l'importance de la fabrication de l'eau-de-vie de cidre.

Au mois de juillet 1694, les marchands épiciers de Paris et de Rouen « de présent au bourg d'Isigny, à faire saler du beurre pour la provision des dites villes », présentèrent un placet au contrôleur général, au sujet des tarifs appliqués à cette denrée. Suivant le tarif de 1O64, les beurres de toute espèce devaient

A la foire de Guibrai de 1703, on achetait les anciens louis dor, pour les faire passer à Genève ou en Hollande. En 1704, on distribua aux changeurs d' Alençon et de Montagne 5<x),ooo livres de nouvelles espèces, envoyées par le contrôleur général pour relever le commerce (Corresp. des contr, gén., n« 352, 4g2).

12 SOUS par livre, à l'entrée des cinq grosses fermes. Les beurres d'Angleterre étaient prohibés ; les autres beurres étrangers payaient 6 livres du cent pesant, conformément aux arrêts des 4 mai 1688, 28 octobre 1692, et 21 juin 1695. Les droits sur les beurres sortant des cinq grosses fermes, pour les provinces réputées étrangères, étaient d'une livre 6 sous, par cent pesant.

L'état général de l'agriculture était loin d'ôtre prospère. En 1 701 le successeur de Pomereu écrit, qu'il y a dans sa Généralité 12.000 arpents de landes, dont une petite quantité voisines des forêts pourraient être plantées, si l'on trouvait des particuliers pour les afféager, en vue d'un produit fort éloigné. Le 2 février de la même année un ouragan furieux renversa une quantité de pommiers et de poiriers, à cinq à six lieues aux environs d'Alençon. Le môme ouragan étendit ses ravages dans toute la Généralité.

Le produit des ventes do bois du domaine atteignait 200.000 livres. Une digue, établie sur la rivière de Touque, par un particulier, avait mis obstacle au flottage et à la navigation. Cette digue, dont Pomereu avait signalé les inconvénients, existait encore en 1704. M. d'Angervillicrs lit remarquer alors que les bois que le roi faisait acheter auprès de Lisieux, pour la fourniture du IlAvre, se transporteraient plus facilement dans ce port si la rivière était libre. « Non seulement, dit-il, la liberté publique est gênce par cette entreprise du fou sieur Bense, mais rinlérêt du Roi ou du moins des fermiers iccncraux, demande que le cours de la navigation soit rétabli sur cette rivière. »

Les renseignements recueillis par les intendants, sur les paroisses de leurs Généralités et sur l'étendue des ressources de chaque province, servirent de base à l'établissement de la

capitation, que Louis xiv ordonna être levée sur tous les sujets de son royaume, sans aucune exception, par sa déclaration du i8 janvier 1695 (1). En principe, cet imfHit devait être assis en raison des facultés de chacun, mais, comme cette évaluation était forcément plus ou moins arbitraire, qu'elle entraînait une sorte d'inquisition sur l'état des fortunes des particuliers, le nouvel impôt parut plus vexatoire que l'impôt réel. Aussi les réclamations les plus vives ne tardèrent-elles pas à pleuvoir dans les bureaux de l'intendant et du contrôleur général.

Le 7 juin 1704, le maire de la Ferté-Macé, M. Enguerran (2), se plaint de ce que M. de Noinille, subdélégué de l'intendant (3), a autorisé le rôle dressé par un seul des sept collecteurs du bourg, dans lequel il est porté, pour sa capitation, à i3o livres au lieu de 10 livres, surcharge exorbitante qui n'a d'autre cause

(I) Lc> rôles de la capitation furent établis par les subdélcg:ucs de l'intendant. César Buheré, ancien élu d'Alençon, office qu*il avait perdu faute d'avoir pu payer le prêt annuel, fit ce travail pour Télection dWlenv'on. Il était depuis plus de trente ans subdélég^ué de Fintendant, et il fut emporté, en i655, par une maladie populaire pendant qu'il travaillait à ces rôles. Sa famille fut recommandée à Pontchartrain par M"^ de Ciuise (G. 7/7.3).

{2) Comme on Ta vu plus haut (p. i.xxvK la famille Enguerran ou Kngcrrand occupe une place importante dans Tbistnire de Tindustric fwTtoise. — Quelques années plus tard, en 1713, René Salles, sieur du Parquet, était maire perpcluel de la I*'erte-.Macé.

(.">) Fouasse de Noirville est noté comme très actif et très intelligent par rintendant. dans une lettre en date du 27 mai 1702, dans laquelle il déclare qu*il Ta maintenu dans le poste de subdélégué de Falaise qu*on demandait alors pour le sieur de la Dnmicre, à demi paralytique. — 1^ Dronièrc est un ancien logis, bAti sous Louis XI IL auquel était annexée une chapelle, estimée à 110 livres de revenu, située à la Fcrté-

qu'un motif de vengeance particulière, t Car, dit avec raison le maire de la Fcrté-Macé, on ne peut contenter tout un public dans un petit lieu qui est un gros passage de troupes. »

A la môme date, Guillaume de Fosse de Giraud, mestre de camp du régiment du Maine, écrivait de La Ferté-Macé au contrôleur général pour être délivré « de l'injuste persécution des collecteurs de la paroisse de la Haute-Chapelle qui l'avaient porté à la taille pour sa terre de la Sausserie, qu'il faisait valoir par lui-même. » « La malice de ces paysans est d'autant plus grande qu'ils m'ont mis à 210 livres du gros de la taille, 76 livres d'ustensiles, et la capitation qui suit à proportion, qu'ils savent bien que je ne dois pas payer. Cette avance de 40 pistolles ou plus m'embarrasserait fort, ayant deux compagnies de cavalerie à rétablir pour mes enfants et pour moi. »

En même temps que les réclamations, les demandes de modifications dans le système des impositions se font jour alors de tous côtés. En 1700, Bernai demande à être abonné ou soumis au tarif comme Alençon ou Argentan. On cherche tous les moyens d'échapper à l'impôt, et les translations de domicile d'une province à l'autre, signalées par le prédécesseur de M. de Pomercu, continuent à être fréquentes. En 1694» les habitants de la ville de Secs étaient en contestation devant l'intendant contre M. d'Angennes, au sujet de la

Macc. La DronicTc èlail alors posscdcc par Jean Joucnnc, ccuycr, sieur de la Dronicre, président de réieclion, prêtre, aumônier de la feue reine, porté au rôle de Tarriêre-ban en 1693 (Rensei^jfnement comniuniquê par M. W. Challemel).

Le bour^j: de la l-^erté devint plus tard le sièi^e dune subdéléj^ation.

décharge de l'imposition de la paroisse de Saint-Germain-!e- Vieux.

En 1706, la capitation de la Généralité d'Alençon fut portée à Coo.ooo livres; en i^o", à 5!^o.ooi livres.

Le montant des impositions pour l'année 1699-1700, s'élevait à I million 321.677 livres. La recette générale des finances, pour Tannée 1699, ne fut que de i million 245.611 livres.

L'état, par prévision, des revenus du roi. pour Tannée 1703, se monte à i million 429.000 livres. Il atteignit i million 588.000 livres en 1-06.

Il est évident qu'on s'efforça alors, par tous les moyens, de tirer du pays plus qu'il ne pouvait donner (i). En 1696, le contrôleur général essayait en vain de stimuler le zèle de M. de Pomereu pour la vente des offices nouvellement créés et s'ingéniait à chercher des expédients pour y parvenir (2). ICn 1706, l'intendant écrit qu'il serait impossible de trouver acquéreur pour les nouveaux privilèges. Dans une autre lettre, de la même année, il déclare qu'on né peut plus rien tirer des artisans qui travaillent à la journée, que la cessation absolue des affaires du palais laisse les procureurs sans rcs-

(1) Hn i')-/), les habitants de Nonant, Saint-Cicrniain-dc-C1aircfouillc, Saint-Marlin-d'O, Marigrni et Brai, refusèrent de payer les droits de franc-alIeu et franc-bourpra«rc, et M. dWrmcnonville s'interrH>sa auprès du commis du traitant à Alcnvon p<iur les exempter des poursuites.

(2) C'est ainsi qu'un boulanjrer du bourj^ du Sap avait été contraint de lever loflico de capitaine. Mn Uk)^, les habitants demandèrent à rembourser le prix de cet ofticc et de ceux du gfreflier des tailles et autres, portant exemption de taille.

sources et les met hors d'état de payer même leurs impositions. Quant aux huissiers, ils sont réduits à Tétat le plus misérable.

Avant môme que Louis XIV eût subi la conséquence des fautes qu'il avait accumulées depuis la mort de Colbert, et qui mirent à néant les projets de réforme préparés par ce grand ministre, la misère avait commencé à se faire sentir dans les provinces les plus riches de la France. Les hivers de 1692- 1693 et de 1693-1694 furent terribles pour les pauvres, en Normandie (i). Des attroupements, des menaces, des désordres se produisirent dans tous les cantons, notamment dans le Lieuvain, dans les vicomtes de Pont-Audemer, Orbec, Breteuil, Verneuil, Lire, Couches, Beaumont, Moulins, Glos, qui faisaient partie de la Généralité d'Alençon, de môme que dans le Bocage et dans le Cotentin, à la suite de la cherté excessive des blés et de la misère, causée par l'insuffisance de la récolte et par le défaut de travail pour les ouvriers. Le parlement de Rouen rendit à ce sujet plusieurs arrêts, et ordonna qu'il serait pourvu à la subsistance des indigents, au moyen de taxes imposées aux ecclésiastiques, aux nobles et aux

(1) Les rcgristrcs de Tclal civil d'Alençon fimmisscnl à ce sujet des indications précises. — La mauvaise récolte de 169.1 causa la disette et le pain valut 6 blancs jusqu a la récolte de 1^)94... La disette produisit des maladies populaires ; il y mourut cette année moitié plus de monde que dans l'année précédente. La duchesse d*Alençon se si^mala par sa charité. Klle résida constamment à Alençon depuis le mois de juillet 1693 jusqu*au mois de novembre 1694 et assista ù toutes les séances du Bureau des Dames de charité, comme en fait foi le registre conservé aux Archives de rOrnc (V. La Marmite Jes pauvres, article publié dans VArcnir de VOrne^ J7 février i88aj.

La magistrature ne donnait pas partout Texemple, comme on le voit môme par le ^témoire de Pomereu, au chapitre de la Justice. Le désordre s'introduisait partout, et la force publique faisait défaut pour le réprimer. « Les prévôts des maréchaussées négligent leur devoir », écrivait Pomereu en 1689. « La plupart ne font point la résidence ou n'ont pour archers que des paysans qui achètent leurs charges ». En 1694, le môme intendant fut charcré d'une information contre le lieutenant général de Valognes, par subrogation à Foucault, intendant de Caen.

En 1696, le lieutenant du vicomte d'Orbec, premier assesseur au bailliage, et son frère, du nom de Le Bourgeois, se livraient, en compagnie des Montreuil, leurs cousins germains, à des excès et à des insanités qui dépassent tout ce qu'on peut imaginer. A Orbec môme, cet incroyable magistrat avait assassiné, à coups de bâton, un sergent à cheval, et à coups de sabre un perruquier de la ville : les pièces de l'information étaient au greffe. A Rouen, il courait les rues la nuit avec une bande de polissons, cassant les enseignes des marchands, et se livrant à toutes espèces de folies, en plein cabaret (i). A Vimoutiers, les mômes bandits, l'année de la cherté, c'est-à-dire en i6<)3-i094, étant logés au cabaret de

qu'ils rcalisaicnl les pertes éprouvées par la ferme du sel. Kn 1703, le receveur du prrenier à sel d'Alençon s'était rendu odieux par une machine nouvelle destinée à mesurer le sel et dont il se servait, disait-on, • pour vexer le peuple >. F^armi les causes de la surcharge que Timpôt du sel «HTcasionnail au peuple, il faut compter les trop nombreux privilèj;!:cs de franc- salé réclamés par une foule de fonctionnaires et de communautés.

(I) « Il a p.... étant au cabaret, à Rouen, dans la poche d'un gentilhomme qui dînait u\x soupait avec un procureur et son clerc, h

propriétaires de chaque paroisse, avec interdiction de la mendicité, sous peine des galères pour les hommes, du fouet et du carcan pour les femmes. Les années suivantes ne furent guère meilleures. Pomereu fut heureusement inspiré, en 1699, en venant en aide à la misère publique par l'établissement des ateliers de charité qui recommandent sa mémoire au souvenir des malheureux.

Il n'est pas surprenant que la contrebande du sel ait pris alors des proportions effrayantes, les soldats eux-mêmes s'y livraient avec une audace incroyable. Aux environs de Préen-Pail, la plus grande partie des cavaliers du régiment de Tiennes, en quartier d'hiver à Saint-Aubin-du-Désert, en 1696, n'avaient pas d'autre occupation et, le 25 janvier, cinq de ces cavaliers, avertis que les gardes des gabelles de la direction d'Alençon étaient dans l'hôtellerie où étaient leurs officiers, ils se jetèrent sur leurs fusils et menacèrent de les tuer. Kn 1697, M. Pointeau, fermier général, fait connaître que les cavaliers de la compagnie de Jumel ont forcé la seulle ou magasin du sel, et enlevé onze boisseaux pour les vendre dans les pays de grandes gabelles, lin 1707, parmi les fauxsauniers, on trouve non seulement des soldats, mais des gentilshommes et des officiers du roi. L'intendant alarmé dit qu'il ne suffit pas d'arrêter, par prévention, les personnes soup- <;onnées de prendre part aux expédilions, mais qu'il faudrait envoyer les gentilshommes du pays dans des châteaux éloignés, les autres à l'armée, au cas où les preuves manqueraient pour les punir plus rigoureusement (i).

(I) Pendant que les faux-sauniers cng^ageaient contre les gabelous une lutte acharnée, ceux-ci redoublaient de zèle pi>ur compenser par les boni

VEcu, commirent des insolences abominables (i). Lisieux et Livarot eurent des répétitions de ces scènes honteuses (2).

Pour que rien n'y manquât, Timpiété et la sodomie figurent au nombre des crimes dénoncés contre eux, à la rcquôtc de .M. de Barlemont, avocat du roi à Argentan.

En 1699, les habitants de Tortisambert présentaient un placet contre les frères Picard, dont Tainé était garde de .Monsieur, et contre Dubourg, coupables de moindres méfaits : attroupements la nuit avec port d'armes, vols sur les grands chemins, meurtres, voies de fait contre les pauvres, enrôlements par force, exactions et prévarications à cause d'une sergenterie qu'ils exercent. L'ainé, qui avait pris le nom de Prébois, ayant épousé, malgré sa famille, après l'avoir séduite, la sœur de Villiers, capitaine de dragons, celui-ci avait enlevé les femmes des Picard et en avait livré une à ses dragons pour la faire violer. Le vibailli d'Alen^'on n'échappa pas au soupçon d'avoir malversé dans linstruclion de cette horrible affaire. Les coupables furent constitués prisonniers. Le plus jeune des frères Picard, enfermé au château de Chinon, se précipita du haut dune tour, en 1701, et se tua.

Kn 1698, Abot du Bouchet, grand bailli du Perche, gou-

\i) « Ils c... et p.... dans des pots de chambre et les jetaient par les fenêtres sur les marchands qui étaient au marché : creusaient des pains en dedans, les remplissaient d'ordures ou en frottaient le pain, et le jetaient aux pauvres qui le mangeaient, étant morts de faim, ne pouvant trouver autre chose, à cause de la grande cherté du pain. »

(2) € Ils poursuivent toutes les femmes et filles qu'ils rencfintrent pour les violer, tenant leurs affaires à la main. » (\rch. nat. Ci. 7/73).

verneur de Mortagne, était en lutte ouverte avec le maire de Mortagne, qui avai juré sa perte.

De 1689 à la prise d'Utrecht, le mouvement continuel de troupes et de prisonniers eut lieu dans la Généralité d'Alençon, « toujours à grandes incommodités et despenses, bien qu'il y eust un ordre assez régulier pour empescher les considérables insolences. » On eut surtout à se plaindre des Irlandais, soi-disant gardes du roi d'Angleterre, « en la pluspart de très infâme canaille, très gueux, grands voleurs et fripons. »

On a vu plus haut que les cavaliers français ne valaient guère mieux. Pomereu signale, en 1691, les enrôlements forces qu'opèrent les racoleurs; en 1696, les actes de violence commis sur un engagé prétendu volontaire par six dragons de M. de Vanembras des Ostieux. En 1699, un paysan est tué au Plessis-Iîrochard. en voulant favoriser l'évasion de recrues. Les habitants du Sap se plaignent, en 1694, des violences que commet dans leur bourg le cornette de la compagnie de dragons qui y est en quartier: en 1701, ce sont les habitants de Verneuil qui signalent les voies de fait que se permet le sieur de la Polinière, chevau-léger de la garde du roi. Le nom seul des JragonujJcs, qui réveille les plus odieux souvenirs, montre assez qu'elle était la licence des soldais à celle époque, surtout dans les quartiers éloignés des villes.

La correspondance de Tintendant et les minutes du présidial et du bailliage criminel d'Alençon abondent en détails sur la persécution organisée alors contre les prolestants : « Enfants de dix et même de sept ans, violemment arrachés à leurs parents pour être enfermés au couvent des Nouveaux

OU des Nouvelles Catholiques; garnisaires à quatre livres par jour placés chez les parents, et même long emprisonnement pour les forcer de livrer leurs enfants, dénonciations perfides et lettres anonymes employées contre les pauvres mères; le curé d'Alençon lui-même, Bourget, dénoncé bassement par le supérieur des Nouveaux convertis, Poupard, pour avoir prévenu des parents protestants qu'une servante voulait détourner leur fille de leur maison ; enfants pétitionnant contre leurs parents et cherchant tous les moyens de disposer de leur fortune ; impossibilité pour les réformés de vendre leurs immeubles sans une permission royale; les dépouilles des fugitifs mendiées par les nouveaux convertis; espionnage, arbitraire, immoralité (i)!... Et par sentence de l'intendant d'Alençon, du 3o mars 1697, plusieurs malheureux qui s'étaient réunis dans une étable de village de Croci (arrondissement de Falaise), pour y faire l'exercice de la relii^ion réformée, condamnés aux galères perpétuelles; Suzanne C^otrel, qui avait été mariée à l'un d'eux dans cette cérémonie, « à faire amende honorable, la corde au col, la torche au poing, devant les portes de l'église paroissiale de Notre- Dame d'Alençon et de la chapelle des Nouveaux convertis d'AIençon, et là demander pardon à Dieu et au Roy du crime de relaps et abus par elle commis dans la fréquentation des sacrements, et, en outre, à être battue de verges par trois jours de marché dans les carrefours et lieux accoutumés de cette ville, à elle enjoint de garder son ban, à peine de la

(I) J*ai moi-même consacre une étude à ce côté douloureux de notre histoire, dans une série d^articles publiés dans le Courrier de VOuest sous le titre : La liberté des pères de famille sous l'ancien régime.

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