‹ État des colonies et du commerce des Européens dans les deux IndesChapitre 26 sur 27 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Uans le tableau que nous venons de tracer des possessions et du commerce des Européens aux Indes , nous nous sommes abstenu de toute considération étrangère à l'objet principal ; notre plume s'est refusée à peindre les scènes diverses qui ont fait naître au que préparent les événemens qui agitent le;s colonies ; non qu'un si grand sujet eût nui au mérite de l'instruction que nous avions en vue, mais parce qu'il eût été difficile de ménager les passions jalouses ou haineuses dans les détails où nous serions entré. L'Europe, qui donne le mouvem'ent au reste du monde , qui en règle les destinées et y entretient la guerre ou la paix au gré de ses caprices, n'est pas assez d*accord avec elle-même pour qu'on puisse lui présenter des principes de conduite à suivre dans ses établissemens coloniaux ; son orgueil et son imprudences rejetteraient des conseils qu'elle croirait dictas par l'esprit de parti , et qui ne seiraient que le fruit de l'expérience et de la méditation. Tout annonce au reste que l'empire européen sur les deux Indes tire à sa fm. C'est surtout dans le nouveau continent que tous les symptôMes d'une scission prochaine se développent avec une remarquable activité ; non qu'un plein succès

puisse être le résultat d'une première tentative; mais chaque jour en annonce la conclusion , chaque jour fait voir que , s'il est possible de tenir des établissemens insulaires dans la dépendance d'une métropole, il ne lest pas que cette métropole tienne des royaumes et des continens entiers enchaînés à ses pieds.

Mais ces grandes scissions produiront-elles des monarchies? seront -elles l'origine de nouvelles constitutions fondées sur la souveraineté des peuples et la liberté personnelle? voilà ce qui ne devrait pas faire de doute , et ce qui pourtant en élève dans l'esprit des hommes les plus judicieux. Notre dessein n'est point de résoudre cette difficulté , non plus que de prévoir quel sera l'état de l'Europe après un pareil changement. Ce qu'il y a de plus probable , c'est que les nations de l'ancien continent , privées de ces riches possessions et des grands avantages qu'en retiraient Tindustrie et la classe des non-propriétaires, sentiront ce malaise et ces mouvemens séditieux , enfans du besoin et de la détresse , et plus dangereux que les explosions que fait si souvent éclater de nos jours l'amour de la liberté. Les états seuls qui auront su se préparer de grandes colonisations insulaires pourront rester étrangers à ces nouveaux périls.

Mais peut-être qu'alors les Européens , resserrés dans des limites trop étroites , jetteront enfin les yeux sur l'ancien domaine que leur ont ravi les

farouches enfans de Mahomet. La Turquie européenne appelle des libérateurs ; elle offre des cultures , des richesses , des ressources , des débouchés à l'activité de rOccident ; la Méditerranée, peuplée d'iles qui autrefois furent des républiques puissantes, peut dédommager la France, l'Espagne , la Hollande , des pertes de l'Amérique , en rendant à la civilisation, aux arts, à la liberté;* ces belles contrées de l'Orient : alors ces états multiplieront le nombre de consommateurs , trop disproportionné aujourd'hui aux prodiges de la reproduction et à la perfection du travail en Europe.

Mais pour un si grand dessein il faut de l'union , de l'esprit public , et ce degré d'élévation dans les opinions - politiques qu'à regret nous n'apercevons que sur quelques points et pour quelques intérêts temporaires.

L'Europe semble en effet rester stationnaire ; on dirait même qu'elle tend à rétrograder ; effrayée de l'orage auquel de mauvais pilotes l'ont exposée, elle se tient sur des bas-fonds et des rescifs plus dangereux que la haute mer. De nobles desseins , des vues magnanimes et libérales se perdent au milieu des craintes et des incertitudes de l'avenir; l'hésitation, le double sens des choses prennent la placé du génie politique et de la plénitude des droits. Tout se mêle, s'aigrit, s'obscurcit à défaut d'une règle qui, quoique susceptible d'exceptions et d'écarts, n'en trace pas moins la conduite des hommes et la direction des choses.

Quand on voit l'ancien continent mettre en ou* bli les leçons de lexpérience , et flotter au milieu des mesures que commandent les circonstances à une époque de tant d'espérances et d'utiles innovations , quand on le voit se déclarer contre les lumières qui semblent n'avoir plus de refuge que dans les livres , comme autrefois à l'approche des barbares elles n'en trouvèrent que dans les lieux consacrés à l'étude et aux vertus religieuses, ou est tenté de croire que le triomphe de l'ignorance est l'avant-coureur de l'impiété sociale. Trop favorable au vice , l'ancien continent n'offre à la justice et à la vertu qu'un impuissant secours contre les abus de la pensée , les méprises de la liberté, ou les excès de la tyrannie.

En décriant la philosophie , cette noble consolatrice des peines de l'existence , on a porté une atteinte grave à cette autre vertu que la foi fit descendre du ciel pour fortifier la première ; la charité chrétienne , en un mot , s'est changée en procédé de parti , et le beau caractère qui en fit la première fondatrice de la liberté chex nos ancêtres a disparu sous les prétentions de l'orgueil et de l'intérêt blessés.

Ses efforts n'ont pu soutenir le zèle des puissans de la terre dans le religieux dessein d'affranchir l'Europe chrétienne du joug de Tunis et d'Alger; des combinaisons intéressées ou craintives ont arrêté l'essor d'un aussi généreux dessein $ peu s'en est fallu que la déri^n n'ait été la ré-

compense de ceux qui l'avaient conçu ; et lorsqu'on cite un tel fait , peut-on s'étonner que la traite, dont l'abolition a été si solennellement proclamée par les plus grands monarques du monde, subsiste encore de fait , avec son hideux cortège et ses odieux auxiliaires.

La législation a dû faire quelques progrès cependant à la suite des lumières que le derniei* siècle a fait refluer jusque dans le conseil des rois et les cabinets des ministres ; mais la liberté de fait s'est à peine fait sentir : au milieu des con* stitutioQs destinées à soutenir les droits politiques , une puissance inconnue à nos ancêtres, active, souple , armée de tous les moyens de séduction et du prestige de la sûreté générale , s'est élevée tout à coup d'un bout à l'autre de l'Europe ; elle a enchaîné les individus , soumis à tous les contrôles qu'exigeait sa surveillance les hommes et les choses j des barrières se sont élevées de tous côtés ; le droit de refuge , le plus saint et le plus utile dans les orages politiques , a cessé d'exister^ il a fallu périr sous la main de l'anarchie comme sous celle du despotisme , et la liberté de fait n'a été qu'un vain mot, sous l'empire même des institutions créées pour le maintien de toutes les libertés civiles.

Ce ne sont pas les seules contradictions qu'oÉfre aujourd'hui l'aspect de l'Europe ; mais elles suf^ fisent pour montrer que tant qu'elle sera soumise à de semblables mobiles , aucun des grands pro-*

jets qui intéressent sa prospérité future et celle des peuples amoncelés dans son sein ne pourra parvenir à maturité ; ils avorteront tous par des vues ou des intérêts secondaires ; et au milieu de l'Europe, toujours ballottée entre le présent et l'avenir, rien ne sera en harmonie arec l'état des esprits et les besoins des nations.

L'aspect des colonies suffit pour appuyer cette assertion; les grandes masses des établissemeus coloniaux qui faisaient la richesse et la force de plusieurs puissances s'ébranlent, se sépaareat, s'isolent , «e forment en états encore irréguliers , mais dont tout annonce l'indépendance inévitable.

L'histoire de ces mémorables commotions doit être pour la postérité , pour ceux qui président à la destinée des peuples , et pour les peuples euxmêmes , la plus riche école , où ils puissent connaître leurs droits et leurs devoirs : en fixant l'état où sont les colonies aujourd'hui, nous avons eo qiielque sorte jeté les bases d'un semblable travail ; il avait déjà , sous la plume de l'éloquent historien des deux Indes , reçu un commencement d'exécution : puisse un esprit dégagé des intérêts de parti, à l'abri de la crainte et du besoin de flatter, entreprendre de terminer une aussi noble tâche! ce sera un bienfait à ajouter à tous ceux que la philosophie et les lettres ont répandus sur les peuples auxquels elles ont fait connaître leurs véritables intérêts. Mais , après avoir montré

l'Europe dans son état de fluctuation , d'agitation et d'anxiété, qu'il nous soit permis de présenter ici le tableau de sa consistance politique, si Ton peut se servir de cette expression pour désigner l'étendue , les forces et la richesse respectives des états qui la composent. Ce rapprochement ne sera pas sans intérêt ; il mettra sous les yeux du lecteur un tableau de l'organisation actuelle de l'ancien continent : c'est un point de départ pour l'avenir. Nous terminerons notre travail par ce renseignement important : puissions-nous avoir fait un ouvrage utile, et nos vœux seront exaucés !

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