‹ État du monde romain vers le temps de la fondation de l'empire [microform]Chapitre 178 sur 191 · DÉCOMPOSITION DU PEUPLE · texte numérisé non relu

DÉCOMPOSITION DU PEUPLE

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les, des mains endurcies au travail et Annibal aux portes dé Rome, et les citoyens en armes sur les murailles, défendaient du vice les modestes demeures de nos pères. Maintenant, nous subissons les maux d'une longue paix.' Plus redoutable que le glaive, la luxure a fondu sur nous et le monde vaincu s'est vengé, en nous donnant ses vices. Depuis que Rome a perdu sa noble pauvreté, Sybaris et Rhodes, et Milet et Tarente, couronnées de roses et plongées dans l'ivresse, sont passées dans nos murs*. »

Cependant, à ne consulter que les chiffres du cens, le peuple romain s'augmentait chaque année. Mais, chose étrange, la population multiplie et les légion^ manquent de soldats! C'est que ce qui s'accroît, ce n'est pas la classe active, laborieuse, endurcie par ces travaux desquels Caton disait qu'ils font les meilleurs soldats*, maïs ïa tourbe mendiante de Rome, cette populace qui vit de tout, excepté de ses bras, qui vend son vote au Champ de Mars, son témoignage au Forum, ses cris pour les émeutes, et qu'il ne faut pas regarder de bien près de crainte de voir, sous les débris de toge qui la couvrent, la trace récente encore des coups de fouet ou des fers. Scipîoh Émilien la connaissait bien. « Silence, s'écriait-il un jour qu'on l'interrompait à la tribune, silence à ceux que l'Italie n'accepte pas pour ses enfants». Vous ne me ferez pas peur, vous que j'ai amenés ici enchaînés, parce qu'aujourd'hui on vous a ôté vos fers. >»

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!. Juvénal, Sat, VI, v. 287-298. Tibère dans Tadte,inn., Ul, 54, attribue aussi aux conquêtes de Rome la perte de ses mœurs. 2. Ex agricolis et viri fortissimi et milites strenuissimi gignutituTy

Caton, de Jl. B., I- P*"'^-

3 Quorum Italia noverca est. Vell. PatercUlus, II, 4. Taceant

quihus Italia noverca est.... non efficietis, ut solutos verear, quos alligatos adduxi. Val. Max., VI. 2. 3. Cicéron dit la même chose en d'autres termes :.Stn mcti essent boni, quid superessel? Non ad serves mdetis rem venturam fuisse? jPro SextiOy 21.

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§ VI. ni.MOllALITÊ PHUFONDff.i

La guerre, la corruption et la misère décimaienl sans relâche l'ancien peuple de Rome, et, sans relâche aussisi.raCfranchissement jetait dans la ville, sous des noms (■ roipains, des hommes de tout pays qui, chacun, apportaient avec les vices particuliers de leur race, ceux qu'ils avaient trouvés dans la servitude \ C'était donc par les voies les plus impures que la population se renouvelait, et, dans i. ce peuple nouveau, à peine y avait-il encore quelques gouttes du vieux sang romain. Gomment, après cela, s'é- i tonner de l'insolence des grands, de leur mépris du peuple et des lois? Et dans ces grands eux-mêmes, si fiers de leur • noblesse qu'aucune alliance avec un homme nouveau n'avait souillée, quel oubli de toutes les lois morales! Un jour, deux compétiteurs au consulat, pour obtenir d'être désignés consuls, promirent aux consuls en charge de leur payer quatre cent mille sesterces ou de produire : 1° trois augures affirmant avoir assisté à la promulgation d'une loi curiate • qui n'existait pas; 2" deux consulaires déclffrant s'être trouvés à une séance de distribution des provinces consulaires, séance qui n'avait pas eu lieu*. « Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat! .> dit Montesquieu l Voilà pourtant I quels étaient les nobles dans la ville; nous savons par Verres, ce qu'ils étaient dans les provinces, ji i

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1. J'ai diudié ceue question dans mon Ilisloire des Romains, t. II, p. 40-54; Montesquieu dit {Grand, et Décad. , cliap. xm): « Lo peuple fut presque composé d'affranchis. » Tacite, i?m., XIII, 27, pariant des affranchis dit: laie ftisum id corpns ; mmc plerumque tribus, decurias, ministeria magistratibus et sacerdotibvs , cohortes etiam in urbe conscriplas, et plurimis equitim , plen'sque senatorihus , non aliunde originem trahi: et Appien , B C, 11, iw. UoL^iiu^i^ Te T«p è(mv -ïiSïi Tô TcX-ïiQo;, Ono ^«viaç . Voyez aussi Walloif, t. II p. 395.

2; LeH, à ÀUic, , IV, 18. Pendant les élections de Tannée 54, l'intérêt de 4'jirgent monta dans la ville de 4 à 8 pour 100. ïd., ibid , 15. 3. Grand, et De'oad. jCUdp. x. :'■■[ •,c.ii]iny;rMH h- j-,;,/., ... :3 :,,>-

LUS liUACQl'ES, SYLLA, CICKKON.

Deux grands citoyens, Tibl^rîus «ît-Çaîus Srécdins; soîi4 gèrent à guérir ce mal. Ils voulurent briser l'omnipotence de ces deux cents familles, toutes unies entre elles par des ' miiii^yj^es, et qui fermaient étroitement Faccès des charges, leur patrimoine héréditaire, aux hommes nouveaux^ Mais en même temps les Gracques voulurent ramener le peuple aux mœurs antiques, au trarvail, à la propriété, eni le tirant de la ville, où il mendiait, pour le ramener aux champs, où il eût trouvé ce que donne le travail, force, courage et dignité. Les nobles égorgèrent Jes Gracques; le peuple ne les

défendit même pas. •i.'.ti:;i.;. * >-i ' .:'

Api^ès la vaine tentative de régénérer la république par des réformes populaires, Sylla essaya de la sauver par une réforme aristocratique. Il déploya la plus sauvage énergie, il versa des flots de sang, et, après avoir décimé le parti populaire par l'épéo, il crut le tuer à jamais par des lois. Sa

constitution ne dura pas dix ans 1 .. ,: i, „■ • : i --i; m^ * * i. j tu^nn i ' s f

Ainsi , réforme démocratique , réforme aristocratique , rien ne réussit. Ce peuple dégradé^ ces nobles indignes du pouvoir sont également convaincus d'impuissance à tirer Rome du fond de l'abîme. Un beau génie, un homme do bien , Cicéron , qui ne peut se résoudre à la perte de celte noblechose, la liberté, essaye vainement encore dérailler autour des lois et de la république le parti des honnêtes gens. Atticus va à ses livres, Lucullus à ses villas, lîortensius à ses nmrènes, et Cicéron reste presque seul avec Caton, quj encore gâtait toutes chos s en opinant comme dans la ré-

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1. Cf. mon Histoire des Romains, t. H, p. 55-G et notes. L'arisiorralie anj^laise qui, d'^piiis IG88, gouverne l'Anglolerre, a été bien plus intelligente, elle a fait comme raiicien patriciat romain. Loin de f« rnier ^ son Livre d'or, elle a appelé à elle tout ce qui se produisait dans la na- [ tien d'hommes d'intelligence, de talent et de fortune, et en se renouvc' lant ainsi sans cesse, avec le meilleur sang plébéien, elle a sauvé son pouvoir et assuré la merveilleuse prospérité de son pays.

m s Vï. LES FACTIONS.

publique de Platon. Il tient tête pourtant à Catilina; il le foudroie de sa redoutable éloquence ; il sauve la ville d'un complot de bandits. Mais, aumême moment, il voit César dresser au Capitol^ la statue menaçante de Marins, Pompée revenir en roi de l'Asie, qu'il a vaincue, et Crassus s'éloigner du sénat, où il ne peut prendre la première place, pour s'unir, l'imprudent! à deux hommes que l'aristocratie voudrait, mais trop tard, retenir sous le niveau de ces lois qu'elle a elle-même tant de fois violées.

Au temps des guerres puniques, quand le sénat sortait en corps, au-devant de Varron, le vaincu de Cannes, mais le consul populaire, il n'y avait, pour tous les citoyens, que l'État. Un siècle plus tard, la cité était partagée en deux grands partis; maintenant, ce ne sont plus que des factions. On se groupe , on se serre autour de quelques hommes, non parce qu'ils représentent un principe, mais parce qu'ils disposeront de la fortune. Cette tourbe avilie, qui s'appelle encore le peuple romain, s'inquiète bien peu de liberté et de république, tout au plus du nom, nullement de la chose; et, en face de la servilité des uns, de l'avidité des autres, du mépris de tous pour la loi, quelques esprits, même parmi les plus sérieux , en viennent à dire que le port serait peut-être la monarchie, le pouvoir d'un seul , qui prendrait la liberté, mais donnerait la paix et Tordre en échange.

Ces idées, qui flottaient vaguement dans les esprits depuis la perte de l'égalité, peu à peu se développèrent tout en devenant plus précises. 11 est dangereux , dans une république, de trop compter sur un homme. Et depuis un siècle et demi, faisait-on autre chose? Qu'avaient été le tribunat de Caïus, les consulats de Marins et de Cinna, la dictature de Sylla, les commandements de Pompée, si ce n'est autant de royautés temporaires? Depuis un siède, cette idée avait fait bien du chemin et rallié à leur ihsu

PROGRES DE l'idée MONARCHIQUE.

bien des esprits, même des plus élevés. Cette paix , que Lucrèce demandes ce repos, que cherche Aiticus datis réloigriement des affiures et l'amitié de tous les rivaux «, les incertitudes mêmes de Cicéron, ne sont-cè pas des indices du dégoût dont ces grands esprits étaient saisis, en face de cette désolante anarchie qu'on appelait encore la république romaine? « La république , disait Curion , mais abandonnez donc cette vaine chimère'! Ralliez-vous à nous, écrivait à Cicéron , Dolabella , son gendre ; ralliez-vous à César, sous peine, en poursuivant je ne sais quelle république surannée, de ne courir qu'après une ombrée » C'était le mot de César : « Vain nom, ombre sans corps M »

De ce mouvement des e^i& veri fe royauté, il nous reste une preuve curieuse. Je ne veux pomt parler du traité (le la Eépublique , où cette théorie est hautement avouée , mais des deux lettres que Salluste adressa à César avant Pharsale et après la guerre d'Alexanârîè. Ces lettres étaient le manifeste du parti nombreux qui désespérait de

i Placidam Romaneis.., pacem , liv.t, y. 41. La philosophie d Épiciire, que chanta Lucrèce, avait fait à Rome de grands progrès. Dans la question entre la liberté et la tyrannie, elle décidait pour la dernière, les honiuus étant trop insensés et trop méchants pour que le sac^e s'exposât au danger dans la vue de les en délivrer. O ce -ta- TiLç lô 'Eîîixoupeio;] l?ri xû aoçû xai voùv Ixovxi 5ia ?«û^ouç x« àvoriTOu; xivôuveuEiv xai TafàxxeaOai (xri xaôrixeiv. Plutarque, Brulus .

chaD. XII. '

2 Aiticus fut à la fois, ou tour à tour, l'ami de Cicéron et de Clodttis,

du jeune Marins et de Sylla , de César et de Pompée . de Brutus et d'Antoine, d'Auguste enlin qui fit entrer sa petite-lille dans la maison impériale. Cf. Corn. Nep., Vie dWtticus.

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