‹ État du monde romain vers le temps de la fondation de l'empire [microform]Chapitre 182 sur 191 · RÔLE DIT PEUPLE · texte numérisé non relu

RÔLE DIT PEUPLE

tout sanglant à leurs pieds? Auguste n'aura point de peine k faire régner le silence qui de lui-niêmè {s'établit, et Tacite n'avait vraiment pas à le louer d'avoir pacifié l'éloquence, pacavit et eloq^entiam .

Quand l'usurpation veut se couvrir de l'égalité, elle laisse subsister de vieux noms et de vieux pouvoirs ; ainsi les triumvirs se sont quelquefois souvenus du peuple et ont daigné le faire de loin en loin intervenir 4ans les affaires publiques, mais à condition que cette intervention ne fût qu'une simple formalité, pour qu'il donnât la sanction çl^ Sa vieille autorité à tout Ce que voulaient les puissants. Ce n'était point en son nom que l'on combattait, et il ne se mêlait point à la lutte. Deux ambitieux étaient aux prises; Cicéron savait bien que, quel que fût le vainqueur, la liberté resterait sur le champ de bataille*. Heureusement, à deux reprises , la victoire passa du côté de celui qui voulait le pouvoir, non pour le pouvoir même, mais pour accpraplir de grandes choses. Le peuple légitima ensuite ce que la force avait fait ; comme ces machines qui donnent l'empreinte aux monnaies , mais ne font point le métal dont celles-ci sont formées.

L'armée a un rôle en apparence plus actif ; en réalité , elle n'est que l'instrument de ses chefs. Elle avait subi la même décomposition que le peuple. Dans ces troupes séditieuses et mercenaires , qui reconnaîtrait les anciennes légions de Papirius Cursor? Depuis que Marins avait ouvert ses rangs aux prolétaires, depuis que les soldats, recrutés au hasard dans les provinces , regardaient comme une insulte le titre de citoyens ^ , les armées n'appartenaient plus à la

1. Uterque vult regnare, écrit-il à Atticus (VIII, 11), Appius dit aussi, B, C, II, 48. Où yàp àSriXov TjV, Iç piovapxav, tôv vixwvia Tpé^^eoôai.

2. Une légion se révolte, César se présente tout d'un coup au milieu des soldats furieux, et d'un seul mot apaise l'émeute. Il les avait appelés

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^''i^ ^ VI. ROLE DE i;a[V>1KE.

républi(^ue, mais aux géDâraux quisavaieût leur da^nncr les seules choses qu'elles estimassent encore, de la gloire et du butin. Sylla, qui leur avait livré l'Asie, César, qui^vait tiiit avec eux tant de difficiles campagnes, qui, avec eux, avait gagné tant de lucratives et retentissantes victoires, pouvaiejit compter sur leur dévouement saps bornes. Lucullus maintient une discipline sévère, ils l'abandonnent; Antoine leur refuse les legs de César, ils le quittent ; Octave met ses biens en vente, afin de remplir les promesses de son père adoptif, ils vont à lui. La postérité, qui se trompe rarement sur les grandes choses, a laissé à cette révolution son caractère véritable, en ne donnant aux Césars que leur titre

militaire.

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Pour les provinciaux, nul, quoiqu'on en ait dit, ne pon - «ait à eux ; eteux-^mèmes suivaient le coui-s des événements, sans essayer de le précipiter. Quand les armées romaines partagèrent leur obéissance, quand cette domination qui pesait si lourdement sur les provinces , se tourna contre ^IJe-rnême, pas un cri d'indépendance ne sortit du sein des nations vaincues. Elles vinrent se mêler à ses rivalités sanglantes, comme les sénateurs qu'on vit plus tard descendre dans l'arène pour disputer aux gladiateurs de Cé.sar un regard de leur maître *.

QuirileSy et non commilitones. Ou a trouvé ce mot éloquent et liahlle; je trouve qu'il jette une lueur sinistre sur la situation Ue Konie à ce moment. Cf. App., 5. C, II, 92-94. Montesquieu dit, Grand. elDécad., chap. m : « Les soldais romains ne combattaient point pour une crruiuê chose, mais pour une certaine personne. »

I. il ne m'est pas possible d'accepter la thèse soutenue dans un beau livre pointant, celui de iM. Amédée Thierry qui, dans son IntrodactUn à l'Histoire de la Gaule romai?ie, dit, p. 91-2 : « Ainsi fmit, dans Kome. ce gouvernement républicain aristocratique qui, ébranlé profondément par la réaction des races italiques, tomba sous celle des races étrangères. » L.a théorie est brillante, mais les faits n'y répondent point. Montes(|uieu pen.se sur tout cela connue Tacite. Cf. Grand, et Decad., ch. xiii.

RÔLE DES PRÔVÎNCtAUX. 241

Il n*y a donc point à rechercher des ressefnbïances là où tout ditfère. L'histoire ne se répète pas. Nos sociétés modernes , Dieu merci, n'offrent pas le désolant spectacle de !cet état 011 deux cents familles avaient tout envahi, les terres, les honneurs, les commandements, et qui au-dessous d'elles , par delà un infranchissable abîme , voyaient une tourbe famélique leur tendre de loin la main. Au temps de César, plus de la moitié du peuple romain mendiait*. Nous n'avons heureusement ni ces excès de richesse, d'insolence et d'orgueil, ni ces excès de misè're, de dégradation et de servilité, double cause d'où est sorti le despotisme impérial.

Du temps de Tacite, alors qu'on ne faisait pas encore de systèmes historiques, la révolution qui conduisit la retiu-

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1. Le cens de l'année 70 (Liv., Epit.^ XCVIII) donna quatre cent cinquante mille citoyens, nombre qui , jusqu'en 46, n'a pas dû varier, car durant ces vingt-quatre années de complots, de désordres inouïs et finalement de guerres civiles , la population sédentaire de Rome a plutôt diminué qu'augmenté. Or Suétone {César, 41) dit que César, à une époque qui, d'après Dion (XLllI, 21), est l'année 46, trouva trois cent vingt mille citoyens inscrits sur les registres des distributions gratuites. M. Dureau de La Malle [Économie politique des Romains, t. U, p. 313} dit : « Sur quatre cent cinquante mille citoyens, trois cent vingt mille recevaient gratis du blé de la république. » M. Dureau de La Malle a oublié ici un passage de Suétone (Ocf., 41), Quamvis non nisi ah undecimo atatis anno accipere consuessent , c'est-à-dire qu'on admettait aux distributions gratuites non-seulement les citoyens compris dans le dénombrement habituel ou ayant plus de dix-sept ans, mais les enfants de onze à dixsept. Les chiffres quatre cent cinquante mille et trois cent vingt mille ne sont donc pas comparables entre eux, puisqu'ils renferment des éléments différents : celui de quatre cent cinquante mille, tous les citoyens âgés de plus de dix-sept ans; celui de trois cent vingt mille, des citoyens de cette catégorie, plus des enfants de onze à dix-sept ans. Or, en calculant d'après les tables de M. Matthieu, une population qui compte quatre cent cinquante mille hommes au-dessus de dix-sept ans doit avoir soixante-quinze mille enfants de onze à dix-sept ans, ce qui réduit à deux cent quarantecinq mille le chiffre des citoyens âgés de plus de dix-sept ans qui prenaient part aux distributions, ou un peu plus de la moitié, au lieu des trois quarts, comme on le conclurait des chiffres de M. Dureau de La Malle.

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242 j. g YI. JUGEMENT DE TACITE.

blique à l'empire, apparaissait d'une manière beaucoup plus simple. « La passion du pouvoir, dit-il, grandit avec notre empire, et, comme nos armes, renversa toutes les barrières. Tant que l'État fut petit, l'égalité se maintint. Lorsque nous eûmes conquis le monde , et que de ce côté il n'y eut plus de partis, tous alors se disputèrent le pouvoir et les richesses qu'il donnait ; d'abord le peuple et le sénat, les tribuns et les consuls; plus tard, Marius et Sylla, qui renversèrent la liberté et sur ses ruines fondèrent leur domination. Pompée , après eux , marcha par des voies plus détournées, non meilleures ; et depuis on ne combattit plus que pour l'empire K >»

Les peuples, en effet, ne veulent jamais fortement deux choses à la fois. Pour l'heure, sauf quelques grands cœurs, le monde ne demandait plus de la liberté , il aspirait à la paix, à l'ordre, à la sécurité, comme deux siècles plus tard, rassasié de bien-être, honteux d'une vie livrée aux seuls plaisirs du corps, il courra , à travers les supplices et les macérations, aux joies de l'âme, à la pureté morale, au saint enthousiasme d'une foi nouvelle, vers cet avenir inconnu que la grande âme de Virgile avait entrevu , lorsqu'il chantait d'une voix prophétique la renaissance du monde*. Tacite le disait en commençant son admirable histoire :

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