‹ État général des forces militaires et maritimes de la ChineChapitre 40 sur 50 · PROJETS DE RÉFORME · texte numérisé non relu

PROJETS DE RÉFORME

C'est dans la force Luhying que le désordre est poussé à l'excès ; et, si Ton considère la masse et la distribution, la peinture de leur condition faite par un des membres du ministère actuel, montrera clairement comment ce grand empire se trouve sans défense sur le point même où devrait se trouver son plus solide appui, et cela à un moment où il est agité par la sédition au dedans, où un danger nouveau, mais mal défini encore , menace son an* tique constitution, dans les relations extérieures auxquelles elle se voit contrainte; changement dans la forme, sans précédent en Chine, qui semble présager de plus grandes innovations.

En réponse au jeune Empereur qui demanda des avis et des informations par une requête promulguée un mois après son avènement, 80 mémoires en virop furent présentés sur différents sujets, et quelques-uns embrassaient jusqu'à 10 matières différentes d'ctudes.

DES F0ACB8 DE LA CHL-tE. 421

Hwàng Cbàulin, censeur pour Kiàngnàn se plaint que les cadres ne sont pas remplis^ que les noms ne sont pas reportés, et que Ton touche la paye de soldats qui n'existent pas; qu'enfin les exercices sont entièrement négligés. Ceux qui sont dans les rangs sont employés à des services domestiques par leurs officiers, qui escamotent la solde et produisent par là des mécontentements et des plaintes parmi les soldats, qui sont constamment de connivence avec les voleurs.

Hù-nai-pù, président de la Cour du Banquet, établit que les hommes de Bannière sont les seuls archers de l'Empire qui vaillent la peine d'être nommés; les troupes du Yert-Étendard sont si moiles, si peu familiarisées avec l'usage du canon, du mousquet, du sabre et de la lance, que les milices sont toujours disposées à endurer toutes les Violences ; et il demande que, dans les parties de la Chine qui sont voisine^ du territoire habité par les tribus sauvages, le peuple reçoive la permission de s'armer pour sa défense personnelle.

L'aspirant Chàng-sih->kàng pousse des lamentations en voyant que, bien que l'armée dans les provinces monte à 600,000 hommes, et coûte environ iO millions de taëls, elle est entièrement dé-

422 ÉTiT GÉNÉAiL

sorganisée par une longue paix. Les offîciers falsifient les rapports, exagèrent les comptes rendus, et font des détournements sur la paye des soldats, paye déjà trop faible pour engager un homme honnête à s'enrôler. Les cadres sont à demi remplis, encore est-ce de vagabonds dont les plus faibles sont incapables , et les plus forts de connivence avec les voleurs et le& contr^andiers. Les hommes dont les rôles portent les noms envoient pour les remplacer quelque coquin qui n'a pas comment gagner son pain ; celui-ci déserte en présence de Tennemi, ou n a pas même Ténergie de rapprocher; du reste, pas une chance de les retrouver puisque leurs noms n'ont jamais été inscrits.

Chau-kwàng, vice- président du Conseil de Guerre, répète toutes ces accusations, et sollicite l'attention de l'Empereur sur Tinsolence de la soldatesque et l'ignorance des marins. Il impute ces désordres, avec raison, à lîinégligence des offîciers. Dans la section suivante, il se plaint de Tabandon complet qu'ils font de leurs devoirs de police; abandon qui laisse sans aucune sécurité les routes dans Chihli et Shàntung, et qui a permis aux proscrits de s'associer en troupes de différentes dénominations dans sept provinces.

Chi-k'eh-shin, chef sous-secrétaire du Cabinet, en pressant l'Empereur de mettre à exécution la politique extérieure de son père, qui, comme il rinsinue, méditait depuis longtemps une rétractation complète des concessions qu'il avait faites aux Barbares, l'avertit que cette tentative ne peut être commencée tant que son armée sera aussi impuissante qu'elle l'est présentement. S'il en eût été autrement, quand il s'était agi de la question de la Cité à Canton, une réforme dans les relations, extérieures s'entend, aurait pu être effectuée dans toutes les provinces maritimes.

Li-Sun-jin, commissaire de législation criminelle dans Nganhwui, attaque les officiers-généraux sur la tolérance qu'ils montrent et même l'encouragement qu'ils donnent, en particulier, à la négligence des exercices, à l'extorsion de la solde et à l'emploi des troupes à leur service personnel.

Van-kung-yen, commissaire des finances pour Hùnan, consacre trois chapitres aux défections de l'armée.

Kousauiioas d'autres réclamations encore à enregistrer, pour lesquelles l'espace nous manque, jusqu'à celles de Wurantai, un des lieutenantsgénéraux commandant la garnison de Bannière

434 ÉTAt GÉffÉEiL

de CantoD, qui fut désigné quelques mois après pour prendre les armes contre les proscrits de Kwàngsi, qui sont depuis 3 ans en réYolte ouverte contre le gouTemement. Après l'énumération des maux qni assiègent les troupes quon lui a donné à commander, il déclare franchement qu'il avait souvent entendu parler d'un pardi état de choses, mais qu'il n'aurait jamais pu y croire, s'il ne l'avait vu de ses prcipres yeux.

Tous ces documents ne passent pas inaperçus sous les regards du chef de l'État, mais les rescrits qui en spnt la reconnaissance officielle sont de pures menaces de forme. Sa Majesté s'indigne et s'é* tonne que de pareilles choses se passent ; cela n'arriverait pas, si les autorités supérieures savaient mieux se conduire ; en conséquence ils devront dé* sormais faire leur devoir. Le Kiwangsi qui s'élève a fait tomber le châtiment sur les tètes des^malheu* reux avec une sévérité tout à fait en proportion de l'éternelle nonchalance à laquelle le désordre actuel doit être imputé.

§ 10. Discours sua u guerre adressé a l'empereur

KlNG*TI.

Ce discours si curieux comme peinture de l'État

DES F0ECE8 DE LA CflllIE. 425

des choses militaires en Chine est emprunté à la description de la Chine et de la Tartarie chinoise par le P. J. B. Duhalde , de la Compagnie de Jésus.

« J'ai oui dire que, depuis le commencement de la dynastie présente, le& Hon-Zeni sont entrés bien des fois sur nos frontières, et qu'ils y ont fait un butin tantôt plus, tantôt moins considérable. Du temps que Kao-heou gouvernait l'Empire, dans une irruption qu'ils firent, ils forcèrent quelques villes, ils ravagèrent un grand pays, ils ^'enlevèrent des bestiaux en quantité, ils tuèrent ou prirent beaucoup de nos gens. Ils revinrent peu après par le même endroit ; on leur opposa des troupes : elles furent défaites et nous perdîmes surtout grand nombre d'officiers. Or on dit communément : la victoire donne du courage, même au simple peuple. Au contraire, des troupes battues ont peine à se relever. Depuis KaO'-heou, ces barbares sont encore venus trois fois par Lung-^i, et ont toujours eu de l'avantage. Aujourd'hui ce n'est plus de même : les troupes que nous avons de ce côté-là, soutenues de la protection du Che-^tti, et dirigées par Vos ordres pleins de sagesse, ont* relevé le courage aux peuples des environs. Non-seulement, nous

426 ÉTAT GÉ?lÉnAL

sommes en état de résister, mais aussi de vaincre. II s'est déjà passé quelques actions, où nous a^ons battu les Barbares, quoiqu'ils fussent en plus grand nombre.

€ La différence de ces succès, mon Prince, ne vient pas des peuples de lAing-si, qui d'eux-mêmes ne sont aujourdliui ni plus ni moins braves qu'ils étaient : elle vient des généraux et des officiers. Le livre qui a pour titre : VJrt de la guerre^ dit : « Il n'est point dépeuple, quelque vaillant qull soit, • qu'on puisse dire invincible ; mais il est des gênées raux, dont on peut dire qu'ils ne sont jamais bat- (i tus. » Rien n'est donc plus important, M)it pour la réputation de Vos armées, soit pour la sûreté de Vos frontières, que le choix des généraux»

« Outre ce choix, il y a encore trois choses de la dernière importance, dont le succès des combats dépend, et à quoi un bon général doit faire attention, r au terrain, qu'il faut bien connaître, pour s'y accommoder à propos. 2* aux hommes, qu'il faut aguerrir par un exercice continuel. 3* aux armes, dont il y a bien des espèces, et qu'il faut toutes avoir bonnes. Quant au terrain, si le pays est coupé de rochers, de bois, de rivières ; ou si, quoiqu 'assez uni, il est couvert de broussailles et de hautes

herbes, il faut faire agir Tinfanterie ; un homme à pied vaut alors mieux que deux à cheval ou sur des chariots. Au contraire, s'il se rencontre, ou bien une rase campagne, ou une file de hauteurs sans bois et sans roches ; c'est où la cavalerie doit agir: alors un seul homme à cheval ou sur des chariots vaut dix fantassins. S'il y a des hauteurs fréquentes , que des vallées de peu d'étendue et quantité de ruisseaux séparent, les meilleures armes sont des arcs ; les armes courtes en ces occasions sont de peu d'usage ; et leur désavantage est si grand, que cent hommes, ainsi armés, valent à peine un bon archer. S*il se rencontre des taillis ou bois épais, il faut recourir aux haches d'armes ; une vaut mieux que deux hallebardes. Dans les défilés et les chemins tortus, l'épée et l'esponton sont d'usage : un homme ainsi armé vaut dix archers.

« Quant aux hommes, il faut que les officiers subalternes soient bien choisis et les soldats bien exercés. N'entendre rien au campement ni aux marches, se débander facilement,* ne savoir pas profiter promptement d'une occasion de gagnei: quelque avantage ; n'avoir ni attention à prévoir les dangers ordinaires, ni habileté à se tirer de ceux qu'on n'a pas prévus ; enfin, n'être nullement stylé

428 ÉTAT GÉlfÉRAL

aux signaux du tambour et de la timbale ; Toilà les défauts ordinaires des soldats mai aguerris. Cent hommes alors n'en valent pas dix.

« Quant aux armes, il y en a d'offensives, il les faut entières, nettes, bien tranchantes. Il y en a de défensives, il les faut fortes et serrées. Il vaudrait autant s'exposer nu jusqu'à la ceinture que de porter une méchante cuirasse ; un arc qui n'a point de force, ne vaut pas une arme courte. Que sert une flèche qui ne peut aller droit? Autant vaudrait-il n'en point avoir. Que sert qu'elle aille droit à l'ennemi, si elle ne le peut percer? Autant vaudrait-il qu'elle fût sans fer, que de l'avoir obtus et mauvais. Si le général ne veille à cela, et que son armée soit mal pourvue d'armes, cinq hommes n'en valent pas un. Aussi le livre que j'ai cité dit-il encore : c Conduire une armée mal pourvue d'ar- « mes, c'est mener des soldats à la boucherie. Un € prince qui donne à un général de méchantes € troupes, quand il faut combattre, livre ce général < à l'ennemi. Un général qui se néglige, en ce que « nous venons de dire, trahit et livre son prince. « Enfîn un prince qui choisit mal un général, livre « aux ennemis les États. » Ces axiomes sont trèsft^ais et méritent qu'on les pèse. «>

DES FORCES DE LA CHIffE. 429

< On dit de plus, et il est vrai de dire, que, comme il y adiffëreucedu petit au grand, du fort au faible, du difficile et dangereux au facile et favorable, il fautêtre édairéetattentif sur tout cela; pour prendre bien son parti. Selon la différence des États, leurs manières doivent être et sont communément diffé^ rentes. La maxime d'un petit royaume est de plier sous un grand pour avoir la paix. La maxime conmiune aux petits États, c'est de s*unir contre un grand, quand ils le peuvent. La maxime de notre Chine, c'est d'opposer barbares à barbares.

« Les HounUm^ auxquels nous avons maintenant affaire, ont trois avantages que nous n avons pas» Leur pays est entrecoupé de montagnes et de .ravines ; eux et leurs chevaux y sont accoutumés ; nos chevaux et nos chariots n y peuvent agir, ni même entrer. Ces peuples, faits de jeunesse à ces courses irrégulières, en galopant par monts et par vaux, tirent cependant de l'arc assez juste. Nos chariots et nos chevaux n'y pouvant aller, comment nos fantassins pourraient-ils tenir contre ? D'ailleurs, ils ne craignent ni vent, ni pluie, ni faim, ni soif. Ils sont faits à la fatigue et durs au travail, beaucoup plus que ne le sont nos gens ; mais s'il s'agit de se battre en rase campagne, nous avons

430 ÉTAT GÉNÉRU

sur eux de grands avantages : les évolutions de notre cavalerie et de nos chariots les déconcertent. Nos grands arcs portent fort loin, les leurs ne peuvent nous atteindre. Dans la mêlée même, nos gens armés de bonnes cuirasses, marchant toujours en bon ordre, Tépée ou la pique en main, et soutenus de nos archers, les Barbares cèdent bientôt. Pour peu que nos gens soient exercés à escarmoucher et à tirer, les armes défensives de ces barba res qui sont de bois et de peaux, sont bientôt en pièces. Que si Ton met pied à terre de part et d'au* tre, et qu'on ne combatte qu'avec armes blanches ; les Hou4au nous résistent encore moins ; accoutumés qu'ils sont au cheval, ils ne sont point assez fermes pour combattre à pied.

« A ce compte, pour trois*avantages que ces barbares ont sur nos gens, il y en a sept qu'ont nos gens sur eux. Si nous ajoutons à cela que nous pouvons avoir aisément dix hommes contre un, la victoire parait certaine. Cependant il est toujours^vrai de dire que les armes sont des instruments funestes, et la guerre une chose hazardeuse. Le plus grand et le plus fort peut y devenir en un instant le plus petit et le plus faible ; et il arrive quelquefois que, pour s'opiniâtrerà vouloir vaincre, la dé-

faite deyient si grande, qu'on ne peut s'en relever. Alors on se repent, mais trop tard. La bonne maxime, c'est d'aller au plus sûr, et de ne rien bazarder. Il y a de ces étrangers qui se sont soumis yolontairement à nos lois ; on en peut faire un corps de plusieurs mille bommes. Ce sont gens accoutumés à yivre et à fatiguer comme les Hou-lou; ils ont leurs manières et leurs talents ; on pourrait» ce, me semble s'en servir utilement ; il faudait les bien pourvoir d'armes offensives et défensives, leur don* ner pour commandant un de nos officiers bien cboisi, qui soit déjà un peu instruit dans leurs manières et qui sacbe les gagner ; recommander au < général de faire agir ce corps de troupes dans les endroits embarrassés ou escarpés; et, pour les combats en rase caifipagne, employer les autres troupes. C'est à mon sens le moyen de ne rien risquer, La tradition dit : « Un prince éclairé profite « de tout, même du discours d'un fol. » Qui suis-je, moi, qu'îin homme sans mérite et sans lumière? Je ne désespère cependant pas que Votre Sagesse ne vous fasse trouver, en ce que j'ai dlt« quelque chose de bon à suivre. »

432 ÉTAT ctniRkt

§11. — ESPRIT DES LÉGISLATEURS CHIIfOIS.

Ce paragraphe, qui ne sera pas sans intérêt, est tiré des livres classiques de la Chine, recueillis par le P. Noël. C'est un complément nécessaire à ce traité ^militaire, puisqu'il nous révèle ce qu'en ont jugé la législation et la morale des CKinois.

« Les Chinois regardaient comme le premier de leurs devoirs de défendre leur gouvernement et leur patrie; et, par ce même caractère, ils aimaient plus leurs devoirs que la vie : ils étaient donc capables de sacrifier leur vie et leur fortune pour la défense et pour la conservation de leur patrie et de leur gouvernement.

<i Ces mêmes citoyens croyaient que le Tien ou le maître de la nature récompensaient tous ceux qui se dévouaient à la patrie; qu'il punissait ceux qui la trahissaient ou qui ne la défendaient pas ; aucune crainte et aucun intérêt ne pouvaient donc contre<balancer, dans le cœur du Chinois, le zèle et l'amour pour son gouvernement et pour sa patrie.

«Les Chinois, pour devenirlepeupleleplus puissant, n'avait donc besoin que de connaître l'artmili-

taire, ou Tart de former des soldats et des généraux, et cet art ne fut point négligé par les législateurs. La Chine était environnée de nations sauvages, grossières» féroces, qui pouvaient Tattaquer, la piller, l'envahir : il fallut mettre les citoyens en état de défendre leur vie, leur liberté, leurs possessions, leurs fruits. Les législateurs voulurent que les exercices militaires fussent une partie essentielle 4e l'éducation publique : on établit en même temps des écoles, où les guerriers s'assemblèrent pour rechercher et pour enseigner les principes de l'art militaire; et ce fut parmi ceux qui s'y distinguaient que l'on choisissait les officiers militaires et les généraux. On n'était admis à aucun office militaire sans avoir obtenu des degrés de bachelier, de licencié, de docteur aux armes.

a Tous ceux qui aspiraient à ces d^rés étaient obligés de savoir par cœur un livre qui contrait les lois et les principes de la guerre; et, pour acquérir chacun de ces degrés, il fallait composer un mémoire sur un texte tiré de cet ouvrage, et faire ensuite l'exercice des armes et de l'équitation.

c Les soldats n'étaient point soumis à ces examens; mais on les exerçait pendant plusieurs mois de l'année; et, tous les ans, ils s'assemblaient pour

FORCIS MlUTAmES D£ LA CHINI 28

4S4 ÉTAT GilfÉRAL

faire, en présence des officiers et des généraux, tous les exercices qui concernaient leur état.

A Plusieurs des exercices militaires faisaient partie de l'éducation : ainsi les législateurs avaient pour ainsi dire préparé tous les citoyens à devenir soldats. Sobres, tempérants, laborieux, accoutumés à la subordination et à l'obéissance depuis leur mûtsance, observateurs zélés de tous leurs devoirs» ib pouvaient en peu de temps se former à la discipUae militaire et devenir d'excellents soldats.

c Le citoyen formé par la politique des législateurs chinois est donc le soldat et Tofiicier le plus brave et le plus capable de se dévouer pour la patrie : cette même politique donne à l'Etat le plus grand nombre de citoyens possible relativem^it à l'étendue et à la qualité du territoire. Un Etat foi^ mé sur les principes de cette politique est donc aussi puissant qu'il peut l'être.

c Le Ciel ou le Tien donne à Thommela forceou la puissance, afin qu'il se procure tes choses que la nature a rendues nécessaires à sa conservation et à son bonheur. Mais en lui donnant la force elle 1^ doué de la raison, de la justice et de Thumanité, qui doivent en diriger l'usage et en régler Vam^ cice.

a Les législateurs chinois, observateurs scrupuleux de la loi du Ciel, crurent que la politique n en devait point suivre d'autre pour Tusage de la puissance qu'ils avaient procurée à la société qu'ils avaient formée, et ils jugèrent que la nation ne devait faire usage de sa force que pour défendre la patrie contre les usurpateurs, la liberté contre les tyrans , la tranquillité contre les perturbateurs, ou pour se procurer, selon les règles de la raison, de la justice et de Thumanité, des terres nécessaires pour leur subsistance.

K Ainsi la nécessité seule autorisait la guerre, et Ton ne devait s'y déterminer qu'après avoir épuisé tous les moyens possibles pour l'éviter, et pour se procurer, sans rompre la paix, les choses que la nature a rendues nécessaires à la conservation et au bonheur des sociétés humaines; n'exiger rien de plus; et, lorsqu'on les avait obtenues, laisser jouir ceux que l'on avait combattus de tout ce qui était nécessaire à leur vie, à leur conservation et à leur bonheur.

La raison, la justice et l'humanité, devant diriger la force, lors même qu'on l'employait pour se procurer des choses que la nature a rendues néces-

436 ÉTAT GfelÉBiL

saires, il ne fallait se déterminer à faire la guerre qu'après s*ètre bien assuré qu'on était exempt de tout sentiment d'ambition, de vengeance, d'orgueil ou de cupidité; que l'on n'avait pour motif que la nécessité, et que Ton n'irdt point au-delà de ce que prescrivaient la raison, lajustice et l'humanité. « On peut faire la guerre » disent les livres classiques de l'art militaire ; « mais, avant que d'en ve- « nirà ces extrémités, il faut être bien assuré qu'on « a l'humanité pour principe, la justice pour ob- « jet, la droiture pour règle.

o On ne doit se déterminer à attenter à la vie de « quelques hommes, que pour conserver la vie à « un plus grand nombre : on ne doit vouloir trouc hier le repos de quelques particuliers, que pour tt assurer la tranquillité publique : on ne doit nuire a à certains individus que pour faire du bien à l'es- « pèce : on ne doit vouloir que ce qui est légitime- « ment dû, ne le vouloir que parce qu'il est dû, et il ne l'exiger que comme il est dû.

a II résulte de là que la nécessité seule doit met- < tre les armes à la main : or, si l'oi^ ne fait la « guerre que par nécessité, et avec les conditions « que je viens d*indiqucr, on aimera ceux même « contre qui Ton combat; on saura s'arrêter au mi*

DES FpKCES DE LA CUlIfF. 437

€ Mm des plus brillantes conquêtes; on sacrifiera

• la valeur à la vertu ; on oubliera ses propres in-* 0 térdts pour rendre aux peuples, tant vainqueurs « que vaincus, leur première tranquillité, et le re* € pos dont ils jouissaient auparavant. •

Sun-Tsée, que les Chinois regardent comme un des plus grands capitaines de la Chine, prescrit les mêmes règles. « Faire la guerre, dit-il, est quelque « chose de mauvais en soi : la nécessité seule doit

• la faire entreprendre. Les combats, de quelque € nature qu'ils soient, ont toujours quelque chose « de funeste pour les vainqueurs eux*mêmes ; il ne « faut les livrer que lorsqu'on ne saurait faire la « guerre autrement.

c« Lorsqu'un souverain est animé parla colère ou « par la vengeance, qu'il ne lui arrive jamais de le* « ver des troupes; lorsqu'un général trouve qu'il a « dans le cœur les mêmes sentiments, qu'il ne livre « jamais de combat : pour l'un et pour l'autre ce « sont des jours nébuleux ; qu'ils attendent des « jours de sérénité pour se déterminer et pour ens treprendre. »

< Comme l'humanité devait diriger l'usage de la force, lors même qu*on était obligé de l'employer, il ne fallait faire que le moindre mal possible «u

genre humain : il fallait donc choisir le temps, les saisons, les circonstances les plus favorables pour la vie, pour la sah^^, pour h conservation des hommes pendant la guerre ; il fallait la terminer le plus promptement qu'il était possible, parce que la guerre est un état contraire à la nature et au bonheur de Thomme.

« Quand on a Thumanité pour principe» disent les livres classiques de Tart militaire, « on n'entre-

< prend pas la guerre hors de saison ; on ne l'en- « treprend pas sans de légitimes raisons.

« On l'entreprendrait hors de saison, si l'on fai- « sait marcher les troupes pendant le temps dess^ c mailles ou de la récolte, pendant les grandes cha- « leurs de Tété, ou pendant les rigueurs de l'hiver, » ou pendant celui de quelque calamité publique, c comme lorsque les maladies contagieuses font de « grands ravages parmi le peuple, ou lorsque, par « l'intempérie de l'air ou le dérangement des sai- « sons, la terre, soit de votre. côté, soit du côté de « l'ennemi seulement, refuse aux hommes les dons « les plus ordinaires.

€ La guerre est, par rapport au peuple, ce qu'une

< violente maladie est par rapport au corps; l'une (< demande autant de précautions que l'autre* Dans

• les teaiadies, il y a le moment d'appliquer les re« « mèdes, le temps de les laisser agir, et celui où ils « doivent produire leurs effets.

Il Dans la guerre, il y a le temps de la commeni cer, le temps de la pousser, et celui de la suspen- « dre ou de la terminer. Ne pas faire ces distincti ttons, ou, si on les fait, n'y avoir pas les égards il nécessaires, c'est n'avoir aucun objet réel, c'est € vouloir tout perdre, c'est n'avoir point d'hutna- « nité.

«c Si vous avez de l'humanité, vous saurez, vous

i sentirez que tout affligé est respectable; vous n'a-

Il jouterez pas affliction sur affliction, douleur sur

.4 douleur, infortune sur infortune. Dans ces sortes

* d'occasion, vous ne devez point avoir d'ennemis : t quels sentiments devez^vous donc avoir pour vos € propres gens, pour vos amis mêmes ! »

0 Enfin, lorsque l'on était déterminé h faire la guerre, lorsqu'on était sur le point de combattre, c'était le moment oil l'humanité devait redoubler ses efforts pour rétablir la paix tons verser le sang hutnaitt, et faire de nouvelles tentatives pour engager l'ennemi à rentrer dans le devoir; et, si Ton ne pouvait y réussir par la voix de la persuasion, l'y forcer par quelque ruse ou par quelque stratag<^me

440 ÊTA'l GÉiSÉRÂL

qui le mtt dans Timpossibilité de combattre et dans la nécessité de se rendre.

« Lorsque la nécessité faisait recourir aux armes, et qu'il fallait ou combattre l'ennemi, ou punir des rebelles, on mettait tous ses soins à ce que la guerre ne fût pas de longue durée ; on la terminait en peu de temps parce que personne n'avait intérêt à ea prolonger le cours ; on combattait sans animosité, parce qu'on ne combattait que pour venger les lois et le bon ordre; on se dispensait même de combattre, quelques préparatifs que l'on eût faits, et quelque favorable que fût l'occasion, si, par ruse ou autrement, on pouvait engager les ennemis ou les rebelles à rentrer dans le devoir ; et cette victoire était réputée la plus glorieuse, parce qu'elle était la victoire propre de la justice et le triomphe de l'humanité.

« Voilà comment on se comportait autrefois avant que d'entreprendre la guerre. Dans la manière dont on procédait pour la conclure, pour la déclarer, pour s'y préparer, pour la commencer, pour la finir, il n'y avait rien qui se ressentit de la passion ; tout, au contraire, y respirait l'humanité.

c Les livres classiques concernant l'art militaire contiennent tous ces principes; ils sont une partie

essentielle des connaissances requises pour obtenir des grades militaires ; et par Tinstruction, et par l'éducation nationale, tous les Chinois sont imbus des mêmes principes ; et ils forment encore aujourd'hui lobjet particulier de l'instruction des troupes; car, encore aujourd'hui, les Chinois pensent que le premier objet de la politique c'est de former des citoyens, et que la science des devoirs de l'homme et du citoyen est plus nécessaire aux guerriers et aux soldats qu'aux autres conditions, parce qu'ils croient que le citoyen doit être d'autant plus instruit de ses devoirs, qu'il exerce une profession où il peut faire plus de mal lorsqu'il les ignore. C'est pour cela que le père de l'empereur régnant a f^it recueillir les instructions nécessaires aux gens de guerre, et a obligé tous les guerriers, officiers et soldats, de les savoir par cœur.

• Ces instructions sont renfermées dans dix préceptes, qui ont .pour objet la nécessité d'aimer et de respecter ses parents, d'honorer et de respecter ses aînés, de vivre en bonife intelligence avec tout le monde ; d'instruire ses enfants et ses frères cadets, de cultiver la terre avec soin , de se rendre habile dans les exercices militaires, d'être économe, de s'abstenir du vin et des liqueurs enivrantes,

Page 1