Pitres, op. cit., I
LES ANESTHÉSTES. H
physiologiques d'une manière simplement indirecle, parce que le sujet ne prend plus les précautions suffisantes pour garanlir des membres qu'il ne sent plus. Chez les animaux, les membres rendus insensibles par la section d'un nerf sont souvent contusionnés et déchirés. On sait comment se présentent les malades atteints de celte affection intéressante et récemment décrite, la syringomyélie. Ils ont des traces de brûlures aux doigts et se plaignent de se brûler à chaque instant sans le sentir. J'ai constaté deux fois un accident semblable chez des hystériques, mais cela ne se produit que dans des circonstances spéciales et tout à fait exceptionnelles ; en général, on ne leur voit ni contusions ni brûlures sur des membres qui n'ont cependant ni sensibilité à la douleur, ni sensibilité à la chaleur. Cette anesthésie n'empêche donc pas le malade de se protéger contre les accidents divers.
Cette absence relative de troubles objectifs s'accompagne le plus souvent d'un symptôme subjectif àe?. plus importants. Cette anesthésie n'est pas appréciée par le sujet, elle lui est indifférente et passe le plus souvent inaperçue. Quelquefois on entend un malade dire : « Je touchais mon front et c'était comme le front d'une autre personne, comme si je touchais une table. » Mais cette déclaration est excessivement rare, elle se rencontre chez des malades qui ont étudié leur maladie et entendu parler de leurs symptômes. Quand on observe une hystérique pour la première fois, ou bien quand on étudie des malades venant de la campagne et n'ayant pas été examinées par des spécialistes, on constate, ainsi que je l'ai fait souvent, qu'elles portent, sans en souffrir et sans s'en douter, les anesthésies les plus profondes et les plus étendues. Lasègue, qui a analysé avec grand soin beaucoup de caractères moraux de l'hystérie, a souvent signalé cette ignorance des malades'. M. Char-
1. Lasègue, Archives gén. de méd. 1864 : Éludes médicales, II, 30.
cot insistait souvent sur ce point et montrait que beaucoup de malades sont très surprises quand on leur révèle leur insensibilité*. Tous les auteurs phis récents sont aussi d'accord sur ce poinl^ 11 est loin d'en être ainsi pour les anesthésies de causes organiques. On connaît ce symptôme particulier du tabès que M. Charcot a été l'un des premiers à décrire et qu'il a appelé le masque tabétique. Les malades perdent la sensibilité d'une partie plus ou moins étendue de la face, mais ils s'en rendent compte subjectivement et déclarent éprouver à ce propos un sentiment horrible. Que l'on demande aux hystériques qui ont de l'anesthésie de la face et qui sont légion, si elles éprouvent une sensation horrible, et elles vous répondront toutes que cela leur est bien égal.
Pour préciser cette différence importante entre l'anesthésie hystérique et l'anesthésie de cause organique, il ne sera pas mauvais, je crois, de raconter une petite anecdote. Je ne l'ai pas recueillie moi-même, mais elle m'a été rapportée par mon frère, le docteur Jules Janet. Quand il était interne à la Pitié, chez M. le docteur Polaillon, il eut l'occasion d'observer le cas suivant. Une jeune fille d'une vingtaine d'années avait été victime d'un accident assez grave : elle était tombée au travers d'une porte vitrée et si malheureusment qu'un morceau de verre lui fit une profonde entaille à la face inférieure du poignet droit, juste au-dessous de l'éminence thénar. On arrêta l'hémorragie et la plaie se cicatrisait tant bien que mal, quand la jeune fille, peu de jours après l'accident, se présentait à la consultation. Elle éprouvait un certain engourdissement dans la main droite, mais la paralysie n'était pas manifeste. Elle se plaignait surtout d'une insensibilité persistante et des plus gênantes siégeant à la paume de la main : cette anesthésie faible aux doigts était en effet complète
d. Charcoï, Mal.syst. nerv., I, 305.
2. Pitres, op. cit., I, 74. — Gilles de la Tourette, op. cil., 161.
LES ANESTHÉSIES.
au niveau de l'éminence thénar. Il s'agissait évidemment d'une section plus ou moins complète du médian et surtout de ses filets superficiels. Mais en prenant l'observation de la malade, on fit une singulière découverte : c'était une hystérique et elle avait sur tout le côté gauche, du haut en bas, une anesthésie complète dont elle n'avait pas dit un mot. Le médecin se moqua d'elle et lui dit : « Comment, Mademoiselle, venezvous gémir pour une insensibilité qui occupe une toute petite région de la paume de la main droite, tandis que vous ne vous apercevez même pas que vous ne sentez absolument rien sur tout le côté gauche? » La pauvre fille fut interloquée et très honteuse ; à mon avis elle aurait pu répondre avec plus d'assurance et dire au médecin : « Que voulez-vous? Je constate ce que j'éprouve; mon insensibilité de la paume de la main droite me gêne et mon insensibilité de tout le côté gauche ne m'a jamais gênée. Quant à vous, médecin, expliquez cela comme vous pourrez. »
La même remarque peut se faire, je crois, pour tous les sens, même pour le sens visuel. Il est une maladie bien connue des oculistes, la rétinite pigmentaire, qui consiste en une sclérose de la rétine, progressive et marchant de la périphérie vers le centre. Naturellement une lésion pareille produit un rétrécissement progressif et concentrique du champ visuel. Mais ces malades sont extrêmement malheureux; ils arrivent à peine à se conduire dans la rue et font de perpétuels efforts pour remuer dans tous les sens leur œil dont le champ visuel est rétréci. Est-ce que les hystériques ont des souffrances? Compensent-elles leur rétrécissement par des convulsions du globe oculaire? Au contraire, j'ai vu souvent des jeunes filles ayant aux deux yeux le champ visuel réduit à 5° c'est-à-dire tout à fait punctiforme, jouer au ballon dans la cour comme des personnes normales. Elles suivent un ballon dans l'air et le rattrappent au vol, tandis qu'un malade atteint de rétinite pigmentaire
a peine à se guider clans la rue avec un rétrécissement de 15".
L'anesthésie hystérique a donc, dans toutes ses formes, des caractères qui lui sont propres. Dans sa répartition systématisée ou localisée, elle dépend des idées du suje^ beaucoup plus que de la construction anatomique des organes. Môme lorsqu'elle est générale, elle modifie très peu et le plus souvent aucunement le fonctionnement physiologique des membres. Elle est absolument indifférente au malade qui l'ignore môme, avant qu'on ne la lui ait signalée. Déjà maintenant cette insensibilité nous semble bien distincte des anesthésies de cause organique.
§ 2. — LE PROBLÈME DE l'aNESTDÉSIE
Aussitôt que l'anesthésie hystérique fut bien constatée et que son importance fut reconnue, surtout depuis les leçons de M. Gharcot, on s'occupa de tous côtés d'analyser ses caractères et de déterminer sa nature. Les observateurs rencontrèrent rapidement de très grandes difficultés et s'aperçurent que l'anesthésie hystérique, si nette au premier abord semblait se transformer, et se dérober dès qu'on voulait l'étudier avec précision. Lasègue, qui avait entrevu la nature véritable de ce phénomène, insiste à plusieurs reprises pour montrer combien cette insensibilité est singulière; il veut qu'on la sépare nettement des insensibilités dues à des lésions nerveuses et il va jusqu'à en faire une sorte d'aliénation mentale. « J'inclinerais volontiers à croire, dit-il, que l'hystérique est, sous une autre forme et à un autre degré, dans une condition mentale analogue (à celle du paralytique général) qui explique également son indifférence » Examinons les faits qui vont nous amener peu à peu à une opinion du même genre.
1. Lasèoue, Anesthosie et ataxie hystériques, Archives générales de médecine, 1804. Études médicales, 1884, II, 32.
LES ANESTIIÉS^ES.
Ordinairement une anesthésie est due à une lésion plus ou moins grave du système nerveux; il en résulte ((u'elle est le plus souvent définitive, ou, en tous cas, ne disparaît que très lentement à mesure que s'effectue la réparation des organes. Or il n'en est pas ainsi de l'anesthésie hystérique dont un des premiers caractères est la mobililé.
Mobilité des anesthésies. — Certainement quelques malades gardent leurs stigmates toute leurvie : « Aurél. est encore hémianesthésique à 75 ans; Ler. a gardé une hémianesthésie et un rétrécissement du champ visuel pendant 40 ans^ » Nous aurons à tenir compte de ces cas; mais, le plus souvent et peut-être même chez ces malades, sans qu'on l'ait observé, l'anesthésie se modifie et disparait tout d'un coup pendant des périodes plus ou moins longues -. « Elle varie d'un instant à l'autre, dit M. Féré, sous l'influence de causes tellement légères qu'elles peuvent passer inaperçues^. » Quoique rapides, quelques-uns de ces changements peuvent cependant être étudiés et on peut noter au moins quelques-unes des circonstances dans lesquelles ils s'effectuent le plus souvent.
1° Les attaques modifient considérablement la répartition de la sensibilité. Beaucoup d'auteurs ont constaté que les anesthésies augmentent souvent dans les moments qui précèdent l'attaque*; par exemple, Marguerite, qui d'ordinaire est hémianesthésique droite, champ visuel adroite 60°, à gauche 30°, devient, pendant les heures qui précèdent l'attaque, anesthésique totale, champ visuel à droite et à gauche 25°. Je signale un cas beaucoup plus rare, c'est le phénomène inverse : Célestine, ordinairement anesthésique totale, champ