Pitres, op. cit
2. Ce chapitre sur l'anesthésie reproduit en partie et complète une leçon faitq k la Salpétrièrc dans le service de M. Charcot, le 11 mars 1892, et publiée dans les Archives de neurologie, mai 1892.
8 lOTAT MENTAL DES HYSTÉHIQUES.
verait une sensation plus ou moins vive, se conduisent comme s'ils ne sentaient absolument rien : ils ne réagissent pas, et ne se plaignent pas si on les pince, si on les pique, si on les brûle; interrogés, ils déclarent n'avoir pas entendu un bruit ou n'avoir pas vu un objet éclairé et placé cependant devant leur œil ouvert. C'est cette attitude du malade qui est désignée sous le nom cVanesthésie. Cette anestbésie n'existe pas absolument chez tous les malades, et il ne faudrait pas repousser le diagnostic d'hystérie, par cette seule raison que ce symptôme n'existe à aucun degré; il y a, comme on le verra, d'autres symptômes moraux moins nets, et surtout moins pathognomoniques, qui peuvent, dans certains cas, se substituer à celui-là. Mais cette anestbésie, sous une de ses formes variées, existe certainement dans la grande majorité des cas, et peutêlre considérée comme tout à fait caractéristique.
L'anesthésie hystérique peut être plus ou moins complète, et se borner quelquefois à une diminution de sensibilité normale, hypoesthésie plus difficile à apprécier. Elle peut porter sur toutes les sensations que l'fisprit humain est susceptible de ressentir. Absolument tous les sens, les sens tactile, musculaire, gustatif, olfactif, l'ouïe, la vision, etc., peuvent être atteints isolément ou simultanément. La sensibilité des muqueuses, au moins des muqueuses accessibles, est modifiée aussi bien que celle de la peau : on sait l'importance que certains cliniciens comme Chairou accordaient, non sans quelque exagération, à l'anesthésie de la muqueuse qui recouvre l'épiglotte et le pharynx Quand un sens est complexe, il peut être atteint partiellement, tel élément ayant disparu, tandis que tel autre subsiste. L'hystérique peut perdre la sensibilité tactile proprement dite, ou seulement la sensation de
1. Gilles pe la Tourettb. Traité clinique et ihéi'opeiilique de l'hystérie, 1891, 185.
LES ANESTHÉSIES. ^
douleur, celle de chaleur, celle que provoque le courant électrique', celle que provoque la torsion ou e tiraillement des iointures, etc. La vue peut Ôtre atteinte dans SCS divers éléments, l'acuité visuelle, le sens des couleurs, l'étendue du champ visuel. En un mot, il n y a pas une sensation reconnue par les psychologues qui ne puisse être modifiée ou supprimée par l'anesthesie de ces malades.
Quel que soit leur siège, ces anesthésies peuvent se présenter sous des formes variées que l'on peut ramener h trois principales : elles peuvent être systématisées, localisées ou générales.
■ Les anesthésies systématisées sont, à mon avis, plus fréquentes qu'on ne croit généralement, car on ne les remarque pas toujours. Elles ne portent pas sur toutes les sensations provenant de l'excitation d'un certain sens ou d'un certain point du corps, mais sur un groupe de sensations formant un système, en laissant parvenir à la conscience la connaissance de tous les autres phénomènes qui impressionnent ce même sens ou ce même point de la surface cutanée. Ce genre d'insensibilité très étudié par les anciens magnétiseurs est facile à constater pendant le sommeil hypnotique et à produire par des suggestions appropriées. Le sujet, par exemple, verra toutes les personnes de la salle, mais ne pourra plus voir ni entendre une certaine personne qu'on lui aura désignée ; il pourra voir des objets, des papiers qu'on lui présente, mais ne pourra plus voir certains papiers portant une croix ou marqués d'un chiffre impair. L'analyse de ce phénomène a été pour moi le point de départ de l'étude des anesthésies hystériques qui sont, plus qu'on ne le croit au premier abord, semblables à ce modèle ^
\. Cii. RiciiET, Recherches expérimentales et cliniques sur la sensihitité, 1877, 279.
2. Sur les anesLliésies systématisées, voir deux études précédentes : l'Anesthésie systématisée et la dissociation des 'phénomènes ■psycho-
Cette anesthésie systématisée se rencontre aussi et naturellement pendant les somnambulismes, quelle que soit leur origine. Le somnambule ne peut voir qu'une certaine catégorie, un certain système d'objets en rapport avec son rêve, mais quoiqu'il ait les sens ouverts pour ces objets-là, il semble insensible pour tous les autres. Le sujet hypnotisé entend son hypnotiseur et semble n'entendre aucune autre personne; l'automate, si bien décrit par M. Mesnet, ne voit que son allumette à lui et non celles qu'on essaye de lui présenter; une somnambule naturelle, que j'ai décrite, voyait fort bien que la lampe apportée par elle avait besoin d'être remontée, mais ne voyait pas les personnes présentes cherchant en vain à attirer son attention \
Enfin le même fait peut encore se présenter naturellement pendant la veille des malades. J'ai étudié autrefois une jeune tille qui m'avait paru fort singulière : elle avait les deux mains absolument anesthésiques, mais elle reconnaissaif, toujours au contact deux ou trois objets seulement appartenant à sa toilette habituelle, ses boucles d'oreille et ses épingles à cheveux en écaille. Tout autre objet mis dans ses mains, une pièce d'or ou un crayon n'étaient absolument pas sentis. Une autre malade, ayant également les mains tout à fait anesthésiques, savait toujours par le simple contact et sans miroir si sa coiffure était bien ou mal disposée selon ses goûts ^ On peut lire dans l'ouvrage de M. Gilles de la Tourette une observation analogue : des hystériques, nous dit-il, continuent à sentir certains goûts quand elles semblent
logiques {Revue philosophique, 1887, I, U2\ et l'aulomatisme psychologique, 1889, 271. La provocation expérimentale de ces insensibilités systématisées sera étudiée dans le second volume de cet ouvrage à propos des suggestions.
1. Électivitc ou esthésie systématisée. Aulom. psi/c/i., 1889, 287.