‹ État mental des hysteriquesChapitre 90 sur 112 · Briquet, op. cit · texte numérisé non relu

Briquet, op. cit

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ment spécial de l'inlelligence, le pouvoir de progresser et d'acquérir des notions nouvelles. Ce n'est que peu à peu et très tard que les hystériques rétrogradent véritablement ; mais, dès le début, elles cessent de se développer. Toute instruction est arrêtée, quel que soit l'âge du sujet. Louise, jusque-là excellente élève de sa pension, cesse de pouvoir rien comprendre et rien apprendre vers l'âge de il ans; depuis 3 ans, elle a traversé diverses périodes de sa maladie, mais n'a pas récupéré le pouvoir de s'instruire; si elle ne guérit pas, son instruction sera définitivement arrêtée à l'âge de 11 ans. Il en est do même pour toutes les autres, mais à différents âges, et cet arrêt, cette fixation de l'esprit à une date ne contribue pas peu à donner aux malades leur aspect spécial, et à produire en général chez elles cet esprit enfantin que. nous allons remarquer dans toute leur conduite.

Cette incapacité d'instruction nouvelle est liée à des phénomènes qui ont été longuement étudiés, par exemple à la difficulté ou à l'impossibilité de l'attention. Il est inutile de revenir sur leur façon d'écouter ou de lire, sur la difficulté qu'elles éprouvent à comprendre une notion nouvelle, sur leurs distractions perpétuelles et vraiment spécifiques. Elle dépend encore de leurs amnésies continues qui existent à un certain degré chez presque toutes les malades, de l'hésitation avec laquelle elles perçoivent et saisissent les événements nouveaux, de leurs doutes, de leurs étonnements, en un mot, de tous les affaiblissements de la synthèse intellectuelle.

Par une sorte de contraste perpétuel dans l'hystérie, tous les phénomènes d'automatisme intellectuel sont, au contraire, exagérés. Toutes les fois que, par exception, elles arrivent à comprendre une idée nouvelle, ou quand elles se souviennent d'une idée ancienne' cette pensée prend dans leur esprit un développement énorme. J'ai décrit autrefois, en étudiant le caractère

des individus suggestibles la manière singulière dont Lucie racontait une histoire : elle ne tardait pas à voir devant elle le tableau des événements qui se déroulaient sur le mur. Au lieu de raconter, elle décrivait avec des exclamations naïves comme en ont les enfants au spectacle. Renée remarque sur la peau de sa joue des petits points noirs, des tannes; on lui dit que ce sont des petits vers. Depuis, elle a pendant un mois un spectacle horrible devant les yeux : elle voit devant elle un morceau de sa joue saignant et dévoré par des asticots. Berthe ne peut penser à une personne sans la voir et l'entendre parler. Quand il lui arrive de bien comprendre ce qu'on lui dit, elle a une crédulité énorme qui nécessite même des précautions. Une personne la voyant manger lentement son déjeuner lui dit en riant : « Tu as donc empoisonné ta soupe. » Et la voici poursuivie par l'idée du poison et se demandant si elle s'est empoisonnée ou si elle a empoisonné les autres. Ces faits seront étudiés avec plus de détails à propos de la suggestion ' ; il suffit de les signaler ici.

Mais il existe une manifestation de l'automatisme intellectuel plus importante pratiquement que toutes les autres, c'est la tendance à rêver sans cesse. Les hystériques ne se contentent pas de rêver énormément la nuit, elles rêvent toute la journée. Qu'elles marchent, qu'elles travaillent ou qu'elles cousent, elles ne sont jamais entièrement à ce qu'elles font. Toujours elles ont en tête une histoire interminable qui se déroule en spectacles visuels ou qui se raconte par la parole intérieure. Vous croyez que Justine vous écoute pendant que vous lui parlez et tout d'un coup vous l'entendez

1. Auto7n. psych., 206. J'ai décrit daus ce chapitre tous ces phénomènes avec 'beaucoup plus de détails et d autres exemples.

2 Cf La suggestion chez les hystcruiues, conlcrence laite a la Saipétrière. Archives de neuroL, novembre 1892. La suggestion sera étudiée dans le second volume de cet ouvrage, ayant pour sujet» les accidents mentaux de l'hystérie.

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murmurer tout bas : « Non, Monsieur, vous êtes un sauvage... » Quand on la secoue, elle s'excuse et raconte qu'elle pensait à un afl'reux sergent de ville qui avait voulu enlever un petit chien pour le conduire à la fourrière. Berthe me fait sans cesse répéter ce que je lui dis et ajoute : « Ce n'est pas ma faute, je n'y étais plus, je croyais que je déterrais maman et je me voyais avec elle dans les nuages. » Ses yeux semblent lire un livre, mais la tête raconte une autre histoire : « Quand je mourrai, j'aurai un petit bouquet blanc sur mon petit tombeau..., les fleurs parlent, ce sont des pers'onnes bien douces, je causerai avec elles, car elles ne sont pas méchantes... » Et voilà ses larmes qui coulent sur un livre qui était fort gai et qui n'en peut mais. Il est certain qu'il n'est pas facile de comprendre ce qu'on lit, quand on se raconte des histoires semblables.

Quelquefois ces rêveries n'ont pas de suite, ce sont des images variables, incohérentes, qui défilent comme les couleurs d'un kaléidoscope, mais souvent elles ont une certaine unité fort vague. C'est toujours la même histoire monotone que la malade reprend au point oii elle a été interrompue ou qu'elle recommence sans cesse. Que cette histoire soit heureuse ou pénible, peu importe, elle devient agréable à ces esprits fatigués, parce que c'est une rêverie facile : « Que je suis malheureuse... Cette idée est affreuse, mais elle me berce, et je suis prête à disputer quelqu'un qui voudrait me l'enlever; laissez-moi penser à mon petit tombeau, cela me fait tant de plaisir... » Quand les rêveries arrivent à se systématiser ainsi, elles deviennent plus dangereuses et ne tardent pas à se transformer en idées fixes. La prédisposition aux idées fixes dont nous voyons ici le germe est un des grands traits de l'intelligence hystérique.

Il faudrait décrire ici les modifications parallèles que présente l'activité si nous n'avions pas insisté longuement sur l'aboulie des hystériques. Le défaut de vo-

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