Guyau, La Genèse de l'idée de temps
LES MODIFICATIONS DU CARACTÈRE
Il y a des émotions incessamment nouvelles, difîe'rant sans doute les unes des autres par des nuances et que nous pouvons percevoir, c'est-à-dire rattacher à notre personnalité à propos de chaque situation nouvelle, et des émotions anciennes autrefois constituées et qui so répètent aujourd'hui sans rapport avec la situation présente. Ces notions ne sont pas purement théoriques, elles correspondent à des faits que l'on peut observer chez les malades.
Sans vouloir rechercher le paradoxe, je crois pouvoir dire que les hystériques ont en réalité moins d'émotions qu'on ne le croit généralement et que leur caractère principal est ici, comme toujours, une diminution des phénomènes psychologiques. Ces malades sont, en général, fort indifférentes, au moins pour tout ce qui ne se rattache pas directement à un petit nombre d'idées fixes.
Chez Renée, on a vu disparaître peu à peu le goût de la parure, la coquetterie, la vanité même. Chez d'autres, l'amour de la propriété n'existe plus, elles perdent tout ce qui leur appartient et ne s'en préoccupent pas. Berthe, autrefois très peureuse, s'étonne elle-même de son calme; elle va et vient la nuit, regarde des ossements qui l'effrayaient jadis et me demande : « Pourquoi cela ne me fait-il plus rien ? » Maria surtout est très curieuse à ce point de vue. Elle ne s'intéresse plus en aucune manière aux choses ni aux gens; accablée de malheurs, conséquences de sa maladie, et réduite à la dernière misère après avoir été dans l'aisance, elle ne s'aperçoit pas que sa situation est grave. Elle perd de. l'argent; quand il ne lui reste plus que quelques sous, elle égare ses vêtements, conserve à peine la robe qu'elle a sur le corps et ne s'en émotionne aucunement. Il faut remarquer qu'elle est cependant encore intelligente et qu'elle pourrait calculer cette situation; elle le fait peu, mais assez pour s'étonner elle-même de son indifférence : « Autrefois, je tenais tant à mes affaires, main-
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tenant tout m'est égal. » Mais il faut remarquer chez cette môme malade quelques faits bien plus caractéristiques encore. Autrefois, elle aimait son mari ot s'en montrait surtout fort jalouse, elle adorait ses deux enfants. Depuis qu'elle est malade, elle a peu à peu abandonné ses enfants qui ont été élevés par ses sœurs et elle a fmi par quitter son mari. Depuis trois ans, au lieu de sa vie heureuse de jadis, elle traîne à Paris l'existence la plus misérable. Pas une fois elle ne s'est préoccupée de son mari ou de ses enfants ; elle a appris indirectement la mort de son mari : « C'est drôle, cela ne m'a rien fait du tout, je n'en ai pas été affligée, mais je vous assure que je n'en ai pas été contente non plus... Cela m'est égal, voilà tout. — Et si je venais vous dire que votre petit Louis (son enfant préféré autrefois) vient de mourir? — Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse? Je l'ai oublié. »
Une autre observation va préciser encore le caractère de cet état. De temps en temps, comme cela arrive chez toutes les hj^stériques, Maria sort momentanément de son état de faiblesse psychologique. Grâce au repos, à l'alimentation, àla suite de sommeils prolongés, elle perd ses stigmates, retrouve la sensibilité tactile et musculaire, les souvenirs, etc. On assiste alors à un singulier spectacle. Voici cette pauvre femme au désespoir, réclamant son mari, ses enfants, sa maison. Personne ne peut la renseigner; alors elle pleure, refuse démanger, parle de suicide. On la croirait bien plus malade, alors que précisément elle commence à aller mieux. J'ai souvent remarqué ce fait, en essayant de traiter les aliénés : la première lueur de raison, la lutte contre leurs rêves, les bouleversent et leur amènent des troubles en apparence beaucoup plus graves que leur maladie calme antérieure. Maria est ainsi désolée de l'abandon de ses enfants, honteuse de toutes ses fautes, épouvantée de sa misère, jusqu'à ce que l'état hystérique revienne avec ses insensibilités et son indifférence. Il y a là une véritable apathie
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psychologique, une psychapathie, si l'on peut ainsi dire, qui mérite d être rattachée aux stigmates qu'elle accompagne.
A propos do cette indifférence de Maria pour son mari et ses enfants, je désire signaler incidemment un petit fait qui m'a beaucoup frappé, mais que je signale avec toutes sortes de réserves comme une observation curieuse à laquelle je ne donne aucune portée générale. Il a été nécessaire de pratiquer chez Maria l'examen vaginal pour une métrite, et cet examen m'a permis de constater deux caractères psychologiques qui sont frappants pendant les périodes grande psychapathie. 1° Elle n'a absolument aucune pudeur, quoiqu'elle ait reçu une éducation délicate; elle n'est pas obscène, elle est profondément indifférente; 1° elle est absolument anesthésique des parties génitales et, probablement depuis fort longtemps, elle n'a pas la moindre notion de ce qu'on appelle le sens génital. J'ai surpris des conversations bizarres sur ce point. D'autres femmes soutenaient devant elle que le plaisir 'était nécessaire pour la fécondation. « Mais, dit Maria, j'ai eu des enfants et je ne sais pas encore pourquoi on prétend qu'il y a là un plaisir. »
Examinons maintenant les mômes faits dans l'autre période que j'ai signalée. Constatant que la sensibilité revenait sur tout le corps, j'ai voulu vérifier s'il y avait une modification semblable sur les parties génitales. La vérification a présenté une difficulté imprévue, car la pudeur de cette malade était devenue très délicale. La sensibilité génitale, comme je m'y attendais, était complète et, à ce même moment. Maria pleurait son mari et ses enfants. Que l'on interprète l'observation comme on voudra, je n'insiste que sur une seule chose : Les sentiments de famille, les émotions affectives, la pudeur et la sensibilité génitale disparaissent et réapparaissent simultanément chez cette femme. Lequel de ces phénomènes amène les autres à sa suite? La sensi-.
bilité génitale est-elle un centre autour duquel les autres synthèses psychologiques se construisent? Je ne veux tirer aucune conclusion. 11 faudrait rencontrer beaucoup de faits du môme genre et les mieux analyser que je n'ai pu faire pour entreprendre l'e'tude de ces émotions.
C'est là, sans doute, un cas fort exagéré et c'est pour cela que je l'ai choisi ; mais si on examine les autres malades à ce point de vue, on verra plus souvent qu'on ne le croit des faits semblables. Les hystériques perdent surtout rapidement les sentiments sociaux, les émotions altruistes, peut-être parpe qu'elles sont les plus complexes de toutes. Berthe, qui a conservé quelque temps de l'affection pour son frère, finit par s'en désintéresser complètement; elle se plaint elle-même de ne plus pouvoir aimer sérieusement. Marcelle, dès le début de sa maladie, se séparait de tout le monde. On a remarqué très vite qu'Isabelle voulait s'isoler, Toutes, en effet, arrivent très vite à une sorte de sauvagerie, de misanthropie qu'elles essayent en vain de dissimuler. Elles veulent, disent-elles, penser toutes seules; et en effet leur penchant à la rêverie entre pour quelque chose dans leur isolement. Mais, en réalité, elles n'aiment pas la société, elles perdent peu à peu leurs amitiés et leurs affections. Durant leur maladie, elles sont ordinairement incapables d'acquérir des sentiments sérieux de reconnaissance et de sympathie. En exceptant la passion somnambulique qui est un phénomène tout spécial, elles oublient les personnes en quelques instants et en réalité ne les ont jamais aimées.
Il est bien évident qu'il y a ici, comme toujours, des variantes et des degrés selon la gravité de la maladie. Au début, Marcelle garde ses affections anciennes, mais ne peut faire la connaissance de personnes étrangères. D'autres auront simplement de la peine à comprendre les personnes qui les entourent, à pénétrer leurs sentiments, à sympathiser avec elles. « C'est étonnant, répèle
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Berthe chaque instant, combien le monde est changé ; autrefois je rencontrais souvent des personnes bonnes et affectueuses, maintenant je n'en vois plus jamais. « Elle ne se figure pas qu'elle paraphrase un mot de Rousseau : «Pourquoi faut-il qu'ayant trouvé tant de bonnes gens dans ma jeunesse, j'en trouve si peu dans mon âge mûr? Leur race est-elle épuisée' ? »
Cette disposition générale plus ou moins développée explique un caractère qui est bien connu : c'est l'égoïsme des hystériques. Despine l'avait déjà bien remarqué dans son observation d'Estelle. « Cette jeune fille, dit-il, ne s'occupe que d'.elle; elle ne s'occupe des autres que par rapport à elle, ou bien elle ne le fait que par complaisance et toujours avec répugnance et fatigue, parce que le moi est le mobile de toutes ses actions^.» « C'est toujours leur personnalité qui domine, disait plus tard M. Huchard, leur moi qui est enjeu; c'est qu'elles sont souvent égoïstes, ne pensant qu'à elles, à leurs petites comme à leurs grandes misères ^ » Cet égoïsme se manifeste de diverses façons; c'est lui qui se joint à ce besoin de soutien moral qu'elles éprouvent toutes et qui crée leur vanité, leur besoin d'être remarquées, d'être écoutées, d'être dirigées.
Il est vraiment curieux de voir leur personnalité si faible, leur moi si incomplet jouer un si grand rôle et absorber toutes les forces de leur intelligence. Cela s'explique néanmoins. Aimer autrui, c'est-à-dire comprendre autrui, c'est en réalité une activité mentale de luxe. Il faut, pour y parvenir, ajouter à la synthèse de nos propres phénomènes psychologiques ceux des autres et construire dans notre pensée une synthèse plus vaste que celle de notre propre personnalité. Ces pauvres êtres n'arrivent pas à se comprendre eux-mêmes, ils n'ont pas assez de force pour construire complètement