‹ Etat mental des hystériques: les stigmates mentauxChapitre 103 sur 133 · EXAGÉRATION DES PHÉNOMÈNES AUTOMATIQUES. LE DÉLIRE MANIAQUE · texte numérisé non relu

EXAGÉRATION DES PHÉNOMÈNES AUTOMATIQUES. LE DÉLIRE MANIAQUE

Les hystériques rêvent énormément pendant la nuit et même pendant le jour; dans les attaques, dans les extases, dans les somnambulismes, elles jouent ou elles parlent leurs rêves. Mais ces rêves ont ordinairement deux caractères : i'» ils ont lieu dans des états anormaux ou d*une manière subconsciente; ils troublent la pensée normale en diminuant la force disponible de Fat tent ion, mais ils ne se mêlent pas avec elle. 2° Ils roulent d'ordinaire sur un petit nombre de sujets toujours les mêmes. Le rêve peut augmenter dans diverses circonstances, se compliquer à propos de tous les plus petits incidents et se mêler à la perception normale. Le malade, qui déjà est incapable par son aboulie de comprendre nettement les choses, va confondre les sensations, les souvenirs el les rêves dans un délire inextricable.

Examinons la gradation de semblables phénomèmes, des hystériques qui semblent raisonnables et qui ne sont pas considérées comme délirantes présentent souvent cette exagération du rêve, fiarb., sortie de la Salpêtrière, en garde uo souvenir très vif, elle rêve de l'hôpital la nuit et le jour elle croit rencontrer dans la rue des personnes qu'elle y a vues, et s'arrête pour leur dire bonjour. Souvent, dans la soirée,, ou dans les heures qui suivent une atfaque, Berthe se met à rêver tout haut. Elle reste cependant dans un état de veille et mélange les rêves avec les perceptions normales, elle voit ses parents qui dansent dans la flamme de la lumière, elle leur raconte mille histoires et se met à grimper à une colonne pour chercher « un bonhomme qui est suspendu en haut » . Quand on cause avec elle pendant un de ces moments on constate une excitation toute particulière. Elle remue tout le temps et parle avec volubilité sans interruption. Sps actes et ses paroles paraissent au premier abord

absolument désordonnés et incohérents; ils sont déterminés en réalité par toutes les petites impressions qui frappent ses sens et par les associations d'idées qu'elles déterminent. Aucun effort d'attention pour arrêter une sensation, pour choisir une série d'idées, c'est Tautomatisme pur de toutes les images qui se heurtent et s'interrompent réciproquement. C'est le langage télégraphique des maniaques dont parlent M. Falret et M. Magnan* : « Oh! ce papier rose, je vais faire une robe à ma poupée, je l'emportais toujours en voyage, Saint-Gloud ne vaut pas le bord de la mer.... Oh! cette ficelle, laissez-moi tirer la mécanique, tiens qu'est-ce que vous avez dans ce bocal, c'est ma tante. Dieu qu'elle est laide... cette dame a l'air de revenir de confesse, vous savez je n'y vais jamais,... comme il y a des mouches ici, elles ont de grandes ailes avec des diamants dessus, oh ! Maxime il est vif comme un escargot, regardez donc ses cornes, etc., etc. » Ce bavardage dure des heures; pendant tout ce temps elle n'est pas précisément sans conscience de ce qu'elle fait. Elle reconnaît bien les gens, elle m'écoute un peu et m'obéit un moment si je lui parle avec sévérité ; elle reconnaît qu'elle est ridicule et promet de se mieux tenir, mais elle recommence au bout de quelques minutes. On peut remarquer un fait assez singulier à propos de cette excitation de Berthe, c'est que cet état plus ou moins fort se prolonge pendant plusieurs jours et qu'il alterne avec un état de confusion mentale et dé tristesse qui remplit ensuite une quinzaine de jours. Tl semble qu'ici chez une hystérique il y ait une ébauche de délire circulaire.

Chez d'autres malades, ce même état est encore plus accusé; P., âgée de 25 ans, avait d'ordinaire des attaques assez courtes, depuis un mois elle n'a pas eu d'attaques; mais elle est continuellement jour et nuit dans un état d'agitation plus fort encore que celui de Berthe. L'excitation •de Célestine est plus dangereuse, car la malade est continuellement hallucinée, elle entend qu'on l'injurie et voit

1. Magnan. Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1873, 386.

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des hommes et des chevaux qui se battent, qui saignent, elle serre les poings et serait capable de frapper ; ce délire ne se prolonge chez elle que peu de temps; il se termine au bout d'une heure par l'attaque. Merc. a été chloroforraisée pour une petite opération, elle s'est réveillée tout étourdie et riant aux éclats. Depuis elle est restée pendant trois semaines dans un état d'excitation, elle ne délire pas précisément, seulement elle rêve tout haut, parle sans cesse, fait mille folies et ne peut arriver ni à se taire ni à dormir. Détail particulier, elle peut comme Berthe être endormie par suggestion même au milieu de son excitation; ses rêveries automatiques sont également arrêtées par suggestion, elles repreiment cependant leur cours au bout de quelques heures. Remarquons que, chez les malades précédentes dont l'excitation peut encore êtn» arrêtée et réglée, les stigmates hystériques persistaient ; d'autre part le délire était momentané; il disparaissait comme une attaque. Il n'en est plus de même si nous arrivons à l'étude d'accidents plus graves.

On rencontre souvent des délires hystériques assez permanents chez les enfants* ; M. JoUy a récemment insisté sur ces petits malades qui commettent mille sottises et semblent jouer la comédie devant leurs parents épouvantés*. Beaucoup d'auteurs. Briquet, Marcé, Morel, J. Falret^ Grasset, Kraft-Ebing, Schûle ont constaté que les hystériques même adultes pouvaient avoir des délires à forme maniaque très prolongés et sans rapport précis avec l'attaque. Constatons d'abord les faits avant de chercher à lés interpréter. Par., âgée de 17 ans, présente des antécédents héréditaires très graves : grand'mère maternelle hystérique, grand-oncle maternel aliéné, mère hystérique, père hystérique, tante paternelle bizarre obsédée. Dans son enfance. Par. était très gaie et très vive, elle paraissait intelligente mais ne pouvait apprendre que très difficilement. Quand elle fut réglée à l'âge de 14 ans, elle devint nonchalante et triste^

i. Gilles de la. Tourette. Op. cit,, 545.

2, . JoLLY. (Jeber Hystérie bei Kinder n.

elle semblait préoccupée et devenait de plus eu plus incapable de comprendre et de retenir ce qu'on lui enseignait . A 16 ans elle est prise d'une toux nerveuse qui n'arrêtait ni jour ni nuit et qui avec des rémissions se prolonge plus d'un an. Cette année, à la suite d'une émotion et de petits ennuis, elle est prise de douleurs d'estomac, de vomissements incoercibles et d'attaques convulsives. De temps en temps elle commençait à déraisonner, elle s'effrayait surtout de la moindre chose, se mettait à trembler et disait qu'on allait lui couper le cou, qu'il fallait se sauver chez les voisins, etc. Le médecin qui l'a examinée à ce moment a constaté de l'hémianesthésie gauche et a réussi à l'hypnotiser, il pouvait lui faire des suggestions et lui rendre le calme pendant plusieurs heures. Cependant les accidents convulsifs ont disparu et le délire s'est développé ; on se décide à la conduire à la Salpétrière.

C'est une petite jeune fille qui au premier abord paraît intelligente et ne semble pas délirer, elle comprend les questions et répond assez bien. Nous ne pouvons constater aucun stigmate d'hystérie et nous n'avons jamais vu chez elle un état somnambulique ni un acte subconscient. Ce qui semble la caractériser, c'est qu'au milieu d'actes et de paroles sensées, elle mêle sans cesse des absurdités, des rêves. Elle ne veut pas me laisser regarder un de ses bras autour duquel elle a cousu un ruban noir « pour l'empêcher d'être crucifiée » ; au milieu d'une phrase elle s'arrête, ferme les yeux et tire la langue, ou bien elle cesse de répondre et répète un mot très vite et indéfiniment : « J'ai faim...; j'ai mal au cœur, » ou elle récite une fable. Tout d'un coup elle se couche par terre et se déshabille ; quand elle est couchée dans son lit, elle sort des draps et se met à gâter au milieu de la couverture. Pendant des journées entières, elle prend un tic, elle se suce la lèvre, ou bien met deux doigts en croix et ne veut plus les bouger. Enfin quand on la laisse livrée à elle-même, elle remue conslammept, bavarde indéfiniment en répétant pendant des heures la même pbrtse 4Hir un ton emphatique,, comme dans la

verbigération. « Je suis assurée, je suis assurée contre la vie, contre la mort. » Pour terminer l'observation, nous devons dire que cet état a subsisté sans grande modification pendant près de sept mois; la malade a paru rétablie momentanément pendant quelques mois, mais restait peu intelligente. Un second accès du même genre a amené très rapidement un état d'affaiblissement intellectuel que l'on peut considérer comme avant-coureur de la démence précoce. Cette terminaison fatale est bien d'accord avec l'enseignement de notre excellent maître M. J. Falret qui .considère ce genre de délire, décrit le plus souvent sous le nom de délire hystérique, comme très grave et de pronostic beaucoup plus sombre qu'on ne le croit généralement.

Nous remarquons dans l'observation précédente la plupart des caractères que des aliénistes comme Moreau (de Tours), Falret ont décrils dans la manie des hystériques; « un délire qui porte sur les actes encore plus que sur les paroles, des impulsions variées, une sorte d'automatisme ambulatoire plutôt qu'une agitation incoordonnée ^ », des actes extravagants qui semblent faits exprès pour attirer l'attention; en môme temps, une succession rapide de rêveries variées, inspirées par les faits environnants ou rattachées à quelque obsession dominante. Les sujets habituels des divagations de Par. étaient surtout les préoccupations religieuses; d'autres malades, comme on l'a remarqué, ont surtout des préoccupations erotiques, mais ce sont là des idées très variables. Il faut noter cependant une diflTérence, cette malade, au moins pendant le temps où nous Tavons examinée, ne nous a pas semblé avoir d'hallucinations bien nettes. Les hystériques qui délirent, ainsi qu'on l'a vu par les exemples précédents, ont au contraire des hallucinations particulièrement vives de tous les sens et, c'est dans le délire hystérique et dans les délires toxiques que les hallucinations visuelles sont le plus nettes. D'autres caractères sont, au contraire, conformes à la description classique.

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