Charcot. Op. cit., III
fixes, mais ici le phénomène provoqué n'est plus un stigmate, il se rapproche des délires.
Le trouble peut être plus grave et modifier non seulement les sentiments, mais l'intelligence elle-même et toute la conduite. Revenons à ce propos sur certaines modifications du caractère des hystériques qui nous semblent être dues uniquement à l'existence méconnue de quelque idée fixe. J'ai refusé de considérer le mensonge comme un stigmate général de l'esprit des hystériques, mais je reconnais, dans certains cas, son existence. Voici une observation qui permet, je crois, de comprendre comment il se présente souvent. Une jeune femme Gab., âgée de 20 ans et déjà hystérique, s'était laissée entraîner, à la suite de circonstances assez particulières, à tromper son amant. Aussitôt après, elle eut de gros remords et résolut de tout faire pour cacher sa faute, ce qui lui fut au début assez facile. Mais il y eut à partir de ce moment deux modifications dans son état mental : d'abord elle perdit: un sens spécial qu'elle possédait jusque-là fort bien et devint complètement frigide, ensuite elle se mit à dissimuler toute sa conduite. De jour en jour elle mentait davantage, d'abord en parlant à son amant, ensuite même en parlant à des étrangers. Toutes les personnes qui la voyaient s'en aper- . curent avec stupéfaction, car elles ne lui connaissaient pas ce défaut. Elle mentait continuellement même pour les choses les plus insignifiantes, même à la concierge de sa maison qui la trouvait folle. Un beau jour elle n'y tint plus. Au milieu d'une attaque de cris et de sanglots elle avoua toute l'aff'aire à son amant; le pardon fut obtenu et à partir de cet instant Gab. retrouva comme par miracle le sens qu'elle avait perdu et cessa complètement de prononcer le plus petit mensonge. Une autre malade, X..., ment tout le temps depuis qu'elle est mariée, est-ce parce qu'elle est hystérique? Mais elle est hystérique depuis longtemps et ne mentait pas avant son mariage. C'est parce qu'elle a cherché et cherche encore à dissimuler la haine qu'elle a pour son mari, et cette haine vient de ce que celui-ci lui a donné
la blennorrhagie le soir de ses noces, voilà la vérité médicale. M. Krafft-Ebing, quand il niait le caractère général de simulation attribué à l'hystérique, montrait aussi que le penchant au mensonge et dans quelques cas au vol dépend de circonstances tout accidentelles*. M. Jolly analyse aussi fort bien le mensonge des enfants hystériques; il montre comment se développe une disposition naturelle à Tenfance à Toccasion d'une faute ou d'un châtiment*. Le mensonge des hystériques, quand il n'est pas un défaut individuel ou une erreur du médecin', est pour nous un délire systématisé provoqué par une idée fixe*.
- Il en est de môme pour l'érotisme : il se rencontre assez rarement il est vrai, mais il peut être extrêmement dangereux par les actes et les dénonciations qu'il inspire aux malades; c'est un délire spécial dont il n'est pas toujours impossible de trouver le point de départ. Cher, appartient à une famille singulièrement prédisposée aux troubles mentaux : père bizarre, obsédé, alcoolique, tante paternelle imbécile, mère hystérique, grand'mère maternelle aliénée, deux oncles maternels dipsomanes. Cher, est la dernière de 45 enfants, les 7 premiers morts en bas âge de convulsions, le 8« aliéné, persécuté, le 9« imbécile, le 10« hystérique, le li« neurasthénique, le 12* dipsomane, le 13« dipsomane, le i4« dipsomane, le 15«'Cherc. hystérique. Celjeci a déjà présenté de 15 à 20 ans tous les accidents possibles de l'hystérie. Sur un terrain ainsi préparé, le plus léger accident va faire naître une idée fixe qui envahira bien vile toute la conscience. Un jeune honune lui a parlé d'une manière fort convenable, puisqu'ill'a demandée en mariage à son père ; c'est assez, la voici préoccupée : « on la touche, ou lui fait des pattes d'araignée sur le ventre, on lui dit djes horreurs et on lui montre devant la figure ce qu'on ne
i. Krafft-Ebing. Eine expeiirnentelle Sludie auf dent Gebiete des HypnoliBmuSy 1893, 4.
'i. JoLLT. Hyiterie bei Kindem, 9- 5. Chaucot. Op. cit. y III, 432.
devrait pas lui montrer; après tout, elle est résignée et va prochainement accoucher d'un enfant sale par le derrière et d*un autre par le côté, puis on la guillotinera et l'hôpital où on l'emmène est une prison.... » Cette malade a encore ses stigmates hystériques faciles à constater. Chez beaucoup de femmes la moindre préoccupation amoureuse amène un langage et des attitudes impudiques, on le constate souvent chez des jeunes mariées. Chez l'hystérique la préoccupation grandit en hallucination et en délire.
Parmi ces délires les plus fréquents et ceux qui peuvent avoir pour la malade les conséquences les plus funestes, sont ceux qui provoquent le refus d'aliments et que Ton range souvent sous le nom un peu vague d'anorexie ou de sitieirgie*. Les délires qui amènent ce résultat sont très variés et demanderaient une étude spéciale que nous ne pouvons faire ici. Isabelle refuse de manger parce qu'elle a un souvenir subconscient du délire de l'attaque, Marcelle parce que pendant l'attaque elle sent une voix intérieure qui lui défend de manger. Nous avons vu une jeune fille. Br., amenée trop tard à l'hôpital pour pouvoir être sauvée, mourir de faim parce qu'elle avait rêvé trop longtemps « fi^ux vilains navets de la pension ».
Enfin il nous reste à insister sur les idées de haine et les idées de persécution qui peuvent se développer jusqu'à former de grands délires à évolution chronique. Voici un fragment d'une lettre que Th. écrivait à une de ses amies. « Il n'est peut-être pas de souffrance si horrible que la mienne.... Je voudrais aimer ma fille, je l'ai aimée, adorée et maintenant cela m'est impossible, je n'ose m'exprimer ainsi, je la hais. Oh 1 ne me méprise pas pour cela, je me rends compte que ce ne sont pas les sentiments d'une mère, je tâche de les repousser, mais je n'y parviens pas; au contraire, cette haine semble s'enraciner dans mon cœur... une mère qui n'aime pas son enfant est un monstre.... Pauvre petit être, je voudrais t'aimer et tu n'es pour moi
i, SoLLiER. Anorexie hystérique. Revue de médecine, 1891, 629.
qu un objet de répulsion. » Tout cela était dû à une querelle entre Th. et son mari à propos de la belle-mère; le petit enfant qui venait du mari était détesté par association d'idées. Th., réconciliée avec son mari, retrouva tous ses sentiments maternels. On a remarqué que les hystériques détestent surtout parmi leurs enfants celui qui ressemble le plus au père; ce n'est pas. là un trait du caractère des hystériques, c'est un accident fréquent à cause des conditions de la vie conjugale. Avec qui une femme est-elle exposée à se disputer le plus souvent si ce n'est avec son mari?
Quelquefois des incidents de ce genre amènent chez les malades des idées de vengeance, plus souvent des rêves de persécution. Nous les avons déjà constatés chez Berthc à plusieurs reprises, les voici chez d'autres malades, ts... ne peut plus tolérer les petits enfants, elle prétend qu'ils la tourmentent continuellement et les repousse avec fureur; elle quitte sa famille et même change de domicile pour ne pas rencontrer d'enfants. C'est le résultat d'un rêve absolument subconscient relatif à son accouchement clandestin, ainsi qu'on 'le vérifie très facilement quand elle est en somnambulisme. Marcelle surtout, pendant ses crises, rêve que « ses frères lui en veulent.... Ma mère n'est pas ma mère, mes frères ne sont pas mes frères; ils m'ont enfermée pour me dépouiller..., etc.* w.Maz. gémit d'une façon plus monotone parce que « tout le monde lui en veut, tout le monde la méprisé ». Il s'agit toujours d'un petit incident qui a été le germe d'un délire. Beaucoup d'auteurs ont signalé des idées de persécution de ce genre épisodiques chez des hystériques. M. Séglas décrit en particulier une malade qui explique par les persécutions des curés et par le poison qu'on lui fait prendre toutes ses douleurs dues à des hypereslhésies hystériques.
Cependant chez tous ces malades comme nous le remarquions autrefois, « les idées de persécution n'ont aucunement la cohérence et la cohésion qu'elles ont chez les per-
1; Aboulie et idées fixes. Bévue philosophique^ 1891, I, 278.
séciités vrais. Quand Marcelle parle de ces idées pendant le somnambulisme, elle les affirme avec entêtement, mais ne peut aucunement les expliquer. Elle n'invente pas de raison pour expliquer cette haine imiverselle, et elle dit à peu de moments de distance, sans se soucier de la contradiction, « que tout le monde lui en veut dans Thôpital et que tout le monde est très bon pour elle », elle ne parait même pas comprendre elle-même la valeur de ses phrases. « Vous aussi vous m'en voulez, me dit-elle. — Vous croyez que je veux vous faire du mal? — Non je sais bien que vous ne le voulez pas. — Vous avez peur de moi? — Mais non, puisque je viens avec vous toute seule el que cela ne me fait rien. — Alors qu'est-ce que cela veut dire : Vous en vouloir? — Je ne sais pas. » Ces idées ne s'accompagnent pendant la crise, ni d'orgueil comme chez les persécutés, ni d'humilité comme chez les mélancoliques ; elle constate ce mauvais vouloir universel comme un fait auquel elle ne peut rien, ou plutôt elle ne rattache pas cette idée à l'ensemble de ses autres pensées, elle subit cette idée comme une chose étrangère, de même que le médium ne s'applique pas à lui-même les divagations de l'écriture automatique. »
Nous croyons cependant que l'on peut rencontrer des cas plus rares, où le diagnostic devient beaucoup plus délicat, et l'observation suivante nous a intéressé à ce point de vue. Bans., que nous avons pu étudier dans le service de M. Hanot, se présente au. premier abord de la manière suivante. C'est un homme de trente-trois ans, petit et contrefait (ankylose du genou droit et atrophie de la cuisse à la suite d'une tumeur blanche). Il se plaint et réclame con^slamment d'un ton à la fois mielleux et arrogant, tout .prêt à se mettre en colère si on ne lui accorde pas ce qu'il demande, a 11 n'a pas de tisane, il n'a pas de chaise, il est mal soigné et c'est la faute de la surveillante du service. D'ailleurs c'est toujours comme cela, elles me tourmentent toutes, elles me font des misères, elles cherchent toujours à se venger parce que je ne veux
pas céder à leurs agaceries, je suis crucifié par les femmes. » 11 répète constamment et décrit avec complaisance tous les martyres que les femmes lui font endurer, comment elles lui électrisent les organes et répandent sous son nez « de la pisse de vache qui empeste ». Quand on lui demande la raison de ses tortures, il s'excite et entre dans de grandes déclamations. « Il n*y a plus de religion, plus de justice, plus de conscience, il faut expier les péchés du monde et je porte les péchés du monde, si les femmes me persécutent, c'est que je suis la victime désignée par les évangiles. Un ange me Ta dit et il me le dit encore : « je te le dis en vérité, rappelle-toi de mes « paroles, lu seras comme Dieu, tu connaîtras tout et ton « règne viendra à la fin du xvui® siècle (sic) » . En réalité on comprend au milieu de ses grandes phrases qu'il est Jésus- Christ, revenu sur terre à l'époque d'une grande corruption comme disetit les Écritures, le moment est bien choisi, quand les ténèbres couvriront la terre, or il fait cette année un temps très triste c'est évident. Jésus-Christ doit aller de Jéricho à Jérusalem, c'est une métaphore pour dire qu'il viendra de Châlons à Paris comme il a fait. Il a seul au monde le droit de parler à Dieu son père et de converser avec les anges ; déjà dans le sein de sa mère, il s'en souvient fort bien, il entendait les anges lui prédire cette haute destinée.
N'est-ce pas là presque au complet le tableau des grands délires chroniques, n'est-ce pas une variété du délire de persécution compliqué d'un délire erotique et mystique? La systémation complète de tous les plus petits événements qui sont rattachés au délire, l'orgueil et l'hypertrophie du moi, les hallucinations de l'ouïe s'y rencontrent d'une manière assez nette. Il est vrai que l'on remarque quelques détails peu ordinaires, des hallucinations de tous les sens et même du sens de la vue, ces dernières en petit nombre et peu nettes ; il se souvient d'avoir vu des anges, mais il ne précise guère l'époque. On peut aussi quelquefois, mais rarement, lui montrer les contradictions de son délire, et le
faire hésiter un moment. Ces caractères peuvent se rencontrer même dans les délires de persécution.
Mais si nous remontons à Torigine de ce délire, notre opinion va être profondément modifiée. Loin d*étre très ancien et de prendre son origine dans des troubles de caractère existant dès l'enfance, ce délire est relativement récent, il s'est constitué depuis quelques années à la suite d'accidents tout différents.
Reprenons en résumé l'histoire de ce malade. Sa mère ne semble pas avoir présenté des accidents nerveux, en revanche son père avait des crises d'étouffements (?) et sa tante paternelle a été enfermée comme aliénée (attaque de nerfs et idées erotiques); Bans, a été élevé par des prêtres au milieu des pratiques religieuses, il était maladif et peu intelligent; à huit ans il eut une tumeur, pro1)ablement tuberculeuse, au genou droit, qui le rendit infirme. A quatorze ans, on l'envoya conduire les bestiaux dans la montagne et il resta des journées entières seul à rêver. 11 prit à ce moment l'habitude de la masturbation, à laquelle il ne tarda pas à attribuer une importanceextraordinaire.il enveloppait ses organes etles étudiait constamment, il éprouvait les sensations les plus bizarres et ne tarda pas à constater des troubles variés de la miction ; quelques tentatives de coït normal furent tout à fait infructueuses et à vingt ans, il présente le tableau complet de l'hypocondrie urinaire et génitale, telle qu'elle a été décrite récemment par M. Guyon.
A ce moment survint un nouvel accident, les masturbations de plus en plus pénibles s'accompagnèrent d'angoisse, d'étouffements et de convulsions. La verge devenait le point de départ de l'aura qui remontait dans le ventre et i'étouffait à la gorge ; il perdait connaissance au moment de l'éjaculation et tombait en convulsions. Mais bientôt, se souvenant des leçons de ses premiers maîtres, il déclamait, prêchait sur les vices du temps et les catastrophes prédites par les prophètes aux peuples impies ; la crise se terminait par un sommeil assez prolongé et par l'émission involontaire d'urine, enfin le malade mangeait un gros morceau de
pain (( pour faire descendre la boule ». Cette attaque nettement hystérique, comprenant une prédication religieuse encadrée entre une éjaculation et une miction involontaire, est déjà par elle-même assez curieuse. Vers l'âge de vingtcinq ans les choses se compliquent encore : au réveil d une grande crise, il s'est souvenu d'avoir vu un ange et d'avoir entendu les paroles qui le chargeaient de sauver l'humanité, et de la défendre contre les femmes. 11 s'agit probablement d'une hallucination survenue pendant le délire de l'attaque, on ne peut guère le préciser aujourd'hui. En tous les cas, il se mita méditer sur ce souvenir; bientôt les attaques disparurent, les hallucinations se produisirent pendant la veille, et le délire se développa complètement. Aujourd'hui le délire est entièrement systématisé, et il semble avoir supprimé tous les autres phénomènes, le malade n'a plus d'attaques, il ne se masturbe plus, il n'a plus de troubles urinaires. Détail important, il a conservé encore quelques traces des stigmates; sans être insensible, il est fortement hypoesthésique (90 à l'asthésiomètre appliqué sur la face inférieure du. poignet), hi champ visuel est rétréci à 60°. Le malade prétend qu'il y a peu de temps encore, il ne pouvait distinguer les aliments qu'il mangeait et croyait mâcher du sable. Aujourd'hui le goût et l'odorat sont normaux. Il semble que les stigmates hystériques vont en disparaissant, et que le délire systématisé remplacera d'une manière de plus en plus complète tous les phénomènes hystériques. C'est là évidemmeiit un cas bien plus complexe que les précédents, et qui demanderait de plus longues études; nous nous sommes borné à le résumer pour indiquer le grand développement que peuvent prendre les délires systématisés chez les hystériques.
g 4. RAPPORTS l»D DÉLIRE AVEC LES AOTRES
PHÉNOMÈNES DE l'hYSTÉRIE.
Les délires que nous venons de décrire ont donné lieu à beaucoup de controverses, leur nature, leur interprétation
sont loin d'être clairement déterminées*. Il y a là certainement un problème obscur, dont la solution ne dépend pas seulement des études sur l'hystérie, mais encore de toutes les autres théories relatives aux délires en général et à l'aliénation. La classification des maladies mentales est encore si vague, remplie de tant de contradictions et d'obscurités, qu'une certaine indécision ù propos de délires particulièrement complexes doit paraître excusable.
Commençons donc par indiquer les points qui nous paraissent clairs, afin de préciser ensuite la nature des questions qui doivent à notre avis rester encore pendantes. Il nous semble incontestable et d'ailleurs il est admis par tous les auteurs, que des délires existent chez les malades considérés comme hystériques. Ces délires peuvent se présenter, comme l'indiquait Krafft-Ebing, sous la forme d'attaques transitoires, de délires prolongés dans l'intervalle des attaques, enfin comme des psychoses chroniques et définitives. Nous avons constaté chez des hystériques indiscutables des exemples de ces trois formes. Au point de vue pratique, il en résulte que l'on peut compter ces délires parnfii les accidents possibles, et même vraisemblables chez les malades dont on s'occupe. Deuxièmement, les hystériques qui présentent ces délires, ont-ils dans leur personne ou dans leur maladie antérieure, quelque chose de particulier qui les prédispose spécialement à cet accident? Pouvait-on d'avance leur donner un nom spécial, les appeler par exemple, des dégénérés par opposition aux autres hystériques qui ne le seraient pas? Nous ne croyons pas que ce caractère spécial existe, les hystériques prédisposés au délire ont toujours été diagnostiqués après leur délire, auparavant ils étaient confondus avec les autres. Les antécédents héréditaires sont exactement les mêmes chez les deux catégories d'hystériques, chez ceux qui délirent et chez ceux qui ont des contractures. Les signes de dégénérescence physique, si on veut leur accorder de l'im-
1. Pour l'historique de ces discussions» cf. Colin. Op. cit. y 67.
porlance, se rencontrent chez les uns et chez les autres ; quant à la suggestibilité, à la disposition aux obsessions, aux idées fixes, elle engendre il est vrai le délire, mais elle engendre aussi les paralysies et les attaques, elle est un caractère fondamental de toute hystérie. Les délires peuvent donc se développer chez des hystériques, et frapper des hystériques quelconques que rien jie désignait spécialement. Voilà deux points qui me semblent difficilement contestables, et qui pratiquement sont les plus importants.
De quelle manière faut-il considérer ces délires? Faut-il les considérer comme tm accident de l'hystérie ou faut-il lès considérer comme une maladie toute différente surajoutée à rhystérie? La question sans doute est délicate, mais ce n'est qu'une pure question de mots, et la solution variera nécessairement suivant le sens que chaque auteur donnera au terme hystérie. Les maladies mentales ne sont pas malheureusement caractérisées d'une façon, si nette, qu'il nîy ait aucune hésitation sur leurs limites.
Certains auteurs ont adopté sur ce point une opinion très catégorique et très simple, ils considèrent l'hystérie comme une maladie à symptômes physiques, très distincte des maladies appelées mentales, et par conséquent incapable de produire par elle-même des délires ^ . Aussi, quand ils sont obligés de constater des délires chez des hystériques, ils les rattachent à une autre maladie tout à fait difTérente qu'ils désignent d'une manière assez vague sous le nom de délire des dégénérés. Cette opinion . a été surtout soutenue en France dans la thèse très intéressante de H. Colin*; tout en reconnaissant l'importance et la valeur des observations contenues dans ce travail, nous pensons qu'il serait possible de les interpréter autrement.
Une maladie n'est pas pour nous une entité immuable, facilement rcconnaissable, c'est une classification de symptômes groupés pour la commodité de notre esprit. L'hystérie n'est qu'un syndrome, un ensemble de faits groupés
1. Fine. La famille névropathique. Archives de neurologicy 1884, II.
dans une idée générale. Or ces faits sont tous ou presque tous des faits moraux :, ce sont des somnambulismes, des attaques, des idées fixes, des troubles de l'attention, des oublis, des insensibilités qui sont des phénomènes psychologiques. Il n'y a pas de raison décisive a priori pour refuser de faire rentrer dans ce cadre des délires qui sont d'autres phénomènes mentaux. D'ailleurs ces auteurs euxmêmes n'appliquent guère jusqu'au bout leurs doctrines, car ils acceptent le délire de l'attaque et même l'anorexie qui est au suprême degré un délire de longue durée. On peut donc considérer certains délires comme hystériques.
Maia faut-il se précipiter à l'extrême opposé et affirmer que tous les délires qui se présentent chez des malades ayant ou ayant eu quelques stigmates doivent être rangés dans le cadre de l'hystérie? Cette exagération aurait de grands inconvénients : certains de ces délires ne se distinguent en rien d'autres délires survenus chez des malades non hystériques, faudra- t-il rattacher tous ces phénomènes innombrables à l'hystérie? Ce serait mettre la confusion dans l'analyse des symptômes de l'hystérie. U y a lieu de faire un choix parmi tous ces accidents et de choisir ceux qui rentrent dans notre conception de l'hystérie.
Ce choix est extrêmement difficile, c'est un idéalque la science doit chercher à réaliser, mais qui aujourd'hui est loin d'être toujours accessible. Il faudrait, pour le pouvoir faire, reconnaître dans un délire deux caractères : i^ Ce délire est-il la conséquence d'un phénomène nettement hystérique? Ce premier caractère est important, il permet d'éliminer les délires fébriles, toxiques ou autres qui peuvent survenir chez les hystériques comme chez les autres malades. Nous avons à plusieurs reprises montré que le délire n'était chez certaines malades que l'exagération d'un symptôme antérieur. Mais ce caractère est loin de suffire, car à notre avis un symptôme hystérique peut en s'exagérant se transformer complètement. 2° U faudrait constater, même dans le délire, le caractère fondamental de l'état mental hystérique, le dédoublement de l'esprit, l'ai-
ternance des états de conscience, la formation de phénomènes réellement subconscients.
Dans quelques cas, ce caractère se manifestera par des phénomènes analogues à l'attaque ou par la conservation des stigmates. Mais cela n*est pas fréquent, car bien souvent les stigmates hystériques disparaissent pendant les états délirants, comme pendant les somnambulismes et les ivresses ; Thystérie devient larvée, comme le disait Morel. Ce sont, comme nous Tavons montré, des symptômes délicats et mobiles qui disparaissent dès que l'esprit est bouleversé. Aussi cette constatation que nous demandons est dans la plupart des cas extrêmement difficile, mais elle est quelquefois possible. Beaucoup des malades que nous avons décrits, continuent à entrer en somnambulisme et présentent de l'écriture automatique même pendant leur délire et Ton constate par ces moyens les idées, les souvenirs ignorés par le sujet lui-même qui provoquent et entretiennent le délire. Une observation à notre avis bien curieuse et qui mériterait d'être étudiée plus en détail peut nous donner un exemple d'un délire qui conserve jusqu'au bout le caractère hystérique.
Daill., un homme âgé de trente-trois ans, est amené à la Salpêtrière au mois de novembre 1891 dans un état lamentable. Il a la face couverte de sang et de croûtes séchées, car il se, déchire la figure avec ses ongles, il a les yeux hagards, les lèvres gercées, il ne peut marcher qu'accompagné et étroitement surveillé. Quand on l'abandonne à luimême, il cherche à se sauver et il a déjà fait mille folies : il s'est jeté, les pieds liés ensemble, dans un marécage, ou bien il va se coucher sur les tombes au cimetière, il répond mal aux questions précises, mais on comprend son délire au milieu dé ses divagations. Il voit le diable devant lui, tout noir avec des cornes et la figure grimaçante; il entend un démon chuchoter à son oreille des menaces, des damnations, et des conseils pernicieux comme « Buvez du Champagne, c'est la fin du monde » ; il sent un autre démon dans sa poitrine qui le force à prononcer des blas-
phèmes. Ce sont, comme on le voit, des hallucinations de tous tes sens, compliquées par un délire impulsif et par des interprétatioiis délirantes. C'est un beau délire de possession avec agitation maniaque subaigué.
Et cependant je crois pouvoir démontrer dans ce cas qu'il s'agit d'un délire vraiment hystérique. Ce ne sont pas les stigmates qui me détermineront : le malade parait insensible quand il s'égratigne lui-même ou quand on le pince, mais ce n'est pas une anesthésie indiscutable; quand on attire son attention, on constate qu'il sent de nouveau. Ce qui nous paraît caractéristique, c'est l'évolution du délire et les caractères psychologiques qu'il présente aujourd'hui.
Ce malade appartient à une famille évidemment très tarée : le père était superstitieux et obsédé, le grand-père paternel a fait à plusieurs reprises des fugues difficiles à interpréter aujourd'hui, la mère est faible d'esprit et très alcoolique, ainsi que la grand'mère maternelle. Daill. a toujours été peureux et impressionnable, mais a toujours eu une conduite régulière; marié de bonne heure, il a une fillette de sept ans qui se porte bien. Il y a un an, il es» rentré d'un petit voyage sombre et préoccupé, il parlait peu et refusait d'embrasser sa femme et son enfant. La mauvaise humeur continua et il sembla, dit sa femme, perdre la parole, car il faisait des efforts pour parler sans y réussir et écrivait ce qu'il désirait. Bientôt il parla un peu mieux, mais il eut des angoisses et des étouifements tels qu'il alla consulter plusieurs médecins. L'uft diagnostiqua angine de poitrine, l'autre diabète*. Peu rassuré, le malade refusa de quitter son lit et cessa de manger ; il restait immobile, parlait à peine et s'écartait toujours de sa femme et de son enfant. Un matin, sans prétexte, il se mit à éclater d'un rire satanique qui terrifia les assistants. Le rire se prolongea plusieurs heures et depuis le malade délire. Depuis
1. Il est juste d'ajouter qu'un médecin de la campagne a diagnostiqué un peu plus tard « délire hystérique d et l'a envoyé à la Salpêtrière.
six mois il ne parle que des démons, les voit, les entend, les sent en dedans de lui-même et commet mille folies.
Tel est Taspect extérieur du malade, c'est-à-dire les événements dont il a conscience et qu'il peut raconter luimême quand on insiste. Eh bien , ce malade délirant présente un autre état, dans lequel il explique, sa maladie d'une façon bien plus claire. Je ne puis raconter ici comment j'obtins des mouvements subconscients et même des écritures automatiques tout à fait curieuses. Le démon parlait dans ces écritures, comme les esprits dans les expériences spirites, et même refusait de m'obéir. Il cédait quand je le prenais par les sentiments de vanité, en lui demandant une preuve de sa puissance, et alors il déterminait des mouvements ou des hallucinations qu'éprouvait le pauvre délirant sans deviner leur origine. Ces actes subconscients ont pu être transformés en un somnambulisme. Natiirellement le malade retrouva dans cet état tous les souvenirs et put nous expliquer les véritables phénomènes psychologiques qui avaient provoqué les différents symptômes si mal compris. Pendant son voyage, Daill. s'était permis de tromper sa femme et était rentré bourrelé de remords et tourmenté par l'idée d'une maladie contagieuse. De là son mutisme et son éloignement de sa femme. Puis il avait rêvé qu'il était fort malade et qu'il mourait, période d'immobilité dans son lit. Enfin il s'était cru transporté dans l'enfer au milieu des démons. A ce moment, le rêve subconscient avait grandi et provoqué des hallucinations dans la conscience normale. Les interprétations du malade avaient fait le reste et déterminé le délire. Nous n'avons pas à ajouter ici qu'un état de ce genre était facile à guérir : en un mois de traitement le diable était battu et se retirait définitivement ^
Je ne crois pas que l'on puisse considérer un délire do ce genre com.me un délire quelconque, identique à tous ceux « des héréditaires dégénérés ». Il a des caractères
1. Nous venons de recevoir une lettre de Daill. Depuis deux ans la guérison s'est maintenue absolument complète. . . .
très spéciaux qui ont précisément été observés dans tous les accidents hystériques; le délire a été produit ici par le même mécanisme qui amène chez d'autres malades des paralysies, des contractures ou des attaques. Des cas de ce genre ne sont pas rares : on trouve les mêmes caractères dans des mutismes, dans des anorexies, des mensonges, des haines, etc. Ce sont les délires que nous considérons nettement comme hystériques.
Quand les symptômes hystériques s'exagèrent encore, ils produisent la confusion mentale de Déni., la manie de Par., le délire systématisé de Bans.; s'agit-il encore d'hystérie? Je n'en suis plus convaincu. II y a dans le dédoublement de la conscience propre aux hystériques une certaine régularité, un équilibre des phénomènes psychologiques, un certain ordre dans le désordre. Cet ordre lui-même semble disparaître, les dernières perceptions s'effacent, le rêve existe à peu près seul, les idées fixes ont envahi tout l'esprit. Pourquoi ne pas dire que l'hystérie très grave s'est transformée en une autre maladie mentale? La confusion mentale aigué, la paranoia secondaire peuvent se développer chez des hystériques, elles demandent une étude psychologique nouvelle et n'appartiennent plus à la description de l'état mental des hystériques.