Barikski. Gazette hebdomadaire ^ juillet
absolument normaux et identiques à tous les autres. Ces paralysies, ces mouvements impulsifs, ces hallucinations à la suite d'un simple mot ne se retrouvent pas dans toutes • nos pensées ordinaires. Même chez les personnes les plus suggestibles, U suggestion n*est pas perpétuelle, et elle se distingue très bien des autres pensées. Avec un peu d'habitude, il est très facile de voir, rien qu'à son aspect, si Marguerite est obsédée par une suggestion ou si elle a simplement ses pensées ordinaires. Quoique Berthe soit très facile, trop facile à suggestionner, on peut cependant causer avec elle tranquillement et lui raconter bien des choses sans qu'elle ait des hallucinations à chaque instant. L'observateur remarque très bien qu'il y a chez elles une différence entre ce qui est suggestion et ce qui ne l'est pas. Bien plus, le sujet lui-même fait quelquefois cette remarque et il sait distinguer la suggestion de tous les autres faits moraux. Justine est aussi suggestible et hallucinable que possible, et cependant, quand j'essaye de lui faire une suggestion, il lui arrive quelquefois de me répondre un mot vulgaire, mais bien caractéristique : « Monsieur, je ne sais pas pourquoi, mais cela n'a pas pris. — Que voulez-vous dire? vous n'avez pas compris ce que je disais? — Si, j'ai très bien compris. — Alors, vous ne voulez pas faire cela, vous n'acceptez pas? — Moi, j'accepte , tout ce que vous voulez, je ne demande pas mieux que de vous obéir et je vais le faire si vous voulez; seulement, je vous avertis, cela n'a pas pris. » Avec la définition précédente de la suggestion, ces réponses de la malade n'auraient aucun sens, l'idée ayant pénétré dans Tesprit et ayant été acceptée devrait être une suggestion. Et cependant, la malade a raison, elle a éprouvé des suggestions, elle sait ce que c'est, et quoiqu'elle accepte volontiers, avec une confiance et une obéissance absolues, cette idée nouvelle, elle sent que les choses ne se passent pas de la même manière et que ce n'est pas une suggestion. On sait la ressemblance qui existe entre la suggestion et les idées fixes; eh bien, les malades qui ont des idées fixes . parlent de la même
manière. V..., ordinairement très tourmentée par ses obsessions, a été obligée de soigner pendant plusieurs jours son mari très malade : « J'ai été, me dit-elle, bourtrelée d'inquiétudes, je pensais jour et nuit à un malheur possible. — Alors, cela vous a tourmentée comme vos anciennes idées? — Mais non, comment pouvez-vous comparer? c'est tout autre chose. » La suggestion doit donc avoir des caractères qui lui sont propres, puisqu'elle est si facilement distinguée.
Malheureusement, nous avons bien souvent des sentiments vagues qui nous permettent de distinguer les choses sans pouvoir dire précisément en quoi consiste la différence. C'est la difficulté de l'analyse scientifique quand il s'agit de phénomènes délicats. Je ne prétends pas pouvoir analyser complètement le fait si curieux de la suggestion, ni le distinguer nettement de ces autres phénomènes si mal connus, la croyance et l'acte volontaire, je voudrais au moins signaler le problème que d'autres résoudront d'une façon plus complète.
Dans les descriptions précédentes, la suggestion a été présentée comme un phénomène psychologique d'une importance exagérée. On peut quelquefois préciser un peu ce qui a donné au phénomène ce caractère apparent. Dans quelques observations, la durée du phénomène nous a semblé anormale et en disproportion avec le temps qu'occupent d'ordinaire des phénomènes analogues. Ailleurs, nous avons été frappés par la fréquence des répétitions^ le fait se reproduisant de nouveau à chaque instant, tandis que, dans les conditions normales, il n'aurait eu lieu qu'un petit nombre de fois. Dans ces répétitions, il faut remarquer la régularité qui amène le rythme et la périodicité : ces propriétés très intéressantes sont caractéristiques des phénomènes physiologiques et psychologiques élémentaires et ne se retrouvent plus au même degré dans les actes proprement volontaires. 11 faut aussi noter la facilité de ces reproductions du môme phénomène : on dirait qu'il suffit de déclencher un ressort pour que des actes compliqués se produisent sans aucun
effort de la part du sujet. Tous les observateurs ont insisté sur le passage étonnamment rapide de l'idée à Vacte. Ces réflexions, ces hésitations qui nous arrêtent d'ordinaire au moment d'exécuter une idée sont complètement disparues. Enfin nous voyons que ces idées sont toujours accompagnées d'un sentiment de conviction et cela à un tel degré qu'elles paraissent toujours être objectives. Elles se transforment en objets et semblent faire partie non de la pensée intime, mais du monde extérieur. Cependant ces caractères ne nous montrent qu'une distinction de degré et non une vraie différence de nature.
Reprenons donc l'étude des différents faits de suggestion en commençant par les suggestions négatives. Si on prend comme exemple la suggestion curieuse d'anesthésie systématisée, on constate que le sujet semble avoir complètement perdu la vision d'un certain objet qu'on lui a interdit de voir, mais le plus simple examen montre que cette cécité est bien singulière et qu'elle est loin d'être absolue*.
Je me suis attaché à montrer que cette persistance de la sensation malgré l'anesthésie systématisée était toujours nécessaire et incontestable*. Voici une expérience entre beaucoup d'autres : je mets sur les genoux de Lucie vingt petits papiers numérotés : « Vous ne verrez pas, lui dis-je, les papiers qui portent des chiffres multiples de trois. » Au bout de quelque temps, quand la suggestion semble « avoir pris », je demande au sujet de me remettre un à un les papiers qui sont sur ses genoux. Il m'en remet quatorze et en laisse six qu'il a bien soin de ne pas toucher; les six restants sont les multiples de trois. La malade prétend ne pas se souvenir que je lui aie commandé quelque chose et ne rien voir sur ses genoux. Cependant il faut pourtant bien se souvenir qu'il s'agit des multiples de trois et voir les chiffres pour reconnaître les papiers qui portent les multiples. 11 est inutile de rappeler ici toutes les autres
^- BiNET et Féré. Magnétisme animal, 1887, 236. 2- L'anesthésie systématisée et la dissociation des phén. psycliol. R<^'w philosophique, 1887, I, 457. Autom. psych., 276.
jexpériences du même genre au moyen desquelles nous avons pu mettre en évidence un caractère général des suggestions négatives. Qu'il s'agisse d'anesthésie même générale, d'amnésie, de paralysie systématique ou localisée, il y a toujours une certaine partie de la sensation, du souvenir, du mouvement qui est complètement conservée malgré la suggestion négative. Cette remarque ne nous surprend plus, car elle a déjà été étudiée à propos de tous les stigmates de Thystèrie, et cette partie du phénomène qui est conservée est bien connue, c'est la sensation ou l'image simple, élémentaire, le phénomène psychologique subconscient; ce qui est altéré dans la suggestion négative c'est la synthèse des phénomènes psychologiques, leur réunion avec la notion de la personnalité. Je suggère un jour à Léonie de ne pas voir M. Gibert qui entre dans la chambre. Ma suggestion ne réussit pas complètement puisqu'elle le voit entrer. Mais il y a eu cependant un certain effet de la suggestion et il est bien curieux : elle ne le reconnaît pas et le prend pour un personnage qu'elle n'a jamais vu. Qu'est-ce que le défaut de reconnaissance? Évidemment, la sensation actuelle n'est pas réunie aux innombrables souvenirs, aux sentiments, etc., que cette personne possédait réellement à propos de M. Gibert. Quand la suggestion va plus loin et supprime même la vision consciente, le phénomène reste cependant du même genre ; seulement le défaut de synthèse est encore plus accentué. Non seulement la sensation nouvelle n'est pas réunie à certains souvenirs déterminés, mais elle n'est rattachée à aucune des sensations qui constituent à ce moment la personnalité du sujet. C'est pour cela que le sujet dit avec raison : « Moi, je ne vois pas, je ne me souviens pas, je ne puis remuer. »
Il y a donc deux grands caractères psychologiques de la suggestion négative : 1** conservation des phénomènes subconscients et automatiques ; 2* diminution ou suppression de la synthèse qui constitue la perception personnelle.
Nous allons retrouver les même^ caractères avec plus de netteté encore en étudiant les autres espèces de suggestion :
1" Développement des phénomènes élémentaires. Dans un petit nombre de suggestions extrêmement simples, par exemple, quand on se contente de maintenir en Tairle bras du sujet, ou peut dire que Fon ne provoque dans Tesprit qu'un seul phénomène psychologique. Il aura déjà un caractère particulier, c'est la tendance à se prolonger, à subsister aussi longtemps que possible en maintenant toujours cette même position du bras à laquelle il correspond*. Mais, dans Fimmense majorité des cas, uijie suggestion est un phénomène complexe et son premier caractère c'est qu'elle consiste dans le développement automatique de toutes les images contenues dans une idée.
Toute idée bien comprise, bien claire, est en réalité dans
notre esprit un ensemble, un système d'images différentes^
ayant chacune des propriétés spéciales et diversement
coordonnées. Prenons par exemple celte pensée très
simple qui s'exprime par ces mots : « faire le tour de la
chambre ». Cette pensée renferme des images visuelles ou
musculaires, suivant les cas, du mouvement des jambes, des
images visuelles de l'aspect de la chambre au moment où
Fon pari, puis d'autres images motrices et d'autres images
visuelles d'un nouvel aspect de la salle, et ainsi une longue
suite de représentations variées jusqu'à une dernière qui
reproduira le premier aspect de la salle. La pensée d'un
bouquet de roses ou la pensée d'un chat renferme de
même de nombreux éléments groupés les uns autour des
autres dans une dépendance très étroite. Nous n'avons
qu'à signaler dans ces idées la notion de la couleur des
tteurs, la couleur et la forme du chat, puis de nombreuses
images d'odorat, de tact, d'ouïe, etc., en un mot, comme
je le disais, ces idées sont de véritables systèmes d'images.
Le plus souvent, ces systèmes se reproduisent dans notre
esprit d'une façon tout à fait partielle et abrégée; par
exemple, Fimage sonore ou kinesthésique du mot « fleur »
^u du mol « chat » se reproduira seule, ou à peu près