Autom. psych,, 55 et sq
2t ACCIDENTS MENTAUX DES HYSTÉRIQUES-
seule et suffira pour représenter tout le système complexe dont elle n'est qu'un petit élément.
Dans les cas de suggestion que nous cherchons à analyser, nous voyons, au contraire, que des systèmes de ce genre, s'ils commencent une fois à se développer dans l'esprit, ne restent pas incomplets. Tous les détails constituants, images visuelles, images tactiles, images kinesthésiques réapparaissent à leur place de manière à reconstituer le système dans son ensemble.
Toutes les suggestions, depuis la plus simple jusqu'à la plus compliquée, sont du même genre. Si on ferme le poing à une malade extrêmement suggestible, elle va se mettre en colère ; si on lui joint les mains, elle va se mettre à genoux et prier. C'est que ces deux sensations, celle du poing fermé et celle des mains jointes, sont des éléments de grands systèmes de pensées, qui ont été construits autrefois. Ces systèmes constituaient l'émotion de. la colère et l'émotion religieuse et, aujourd'hui, il suffit de faire naître l'un des éléments pour que tous les autres réapparaissent sous forme d'images, et rétablissent l'émotion primitive avec ses expressions et ses mouvements. Prononçons devant une hystérique ce mot : « un bouquet de roses » , la sensation de son qu'elle perçoit ne va pas rester seule dans son esprit. Elle n'est que le premier terme d'une série d'images qui ont déjà été associées ensemble pour constituer cette idée. Le sujet voit les roses, leur forme, leur couleur, il sent leur odeur, il croit les toucher, il se pique aux épines, etc. Faut-il s'étonner qu'il aitla croyance à la réalité de ce bouquet, qu'il croie à son objectivité? Mais cette croyance dépend en grande partie, chez tous les hommes, de la complexité des images qui font partie d'une pensée. « Nos représentations ordinaires, disait M. Souriau, nous paraissent internes parce qu'elles sont beaucoup moins complexes que les perceptions externes*. » L'hallucination, la croyance à la réalité objective, comme le mouvement
1. Souriau. Sensations et perceptions. Rev. philosophique, 1883, II, 175.
extérieur dépend de ce développement des images contenues dans une idée. A plus forte raison en est-il de même pour les suggestions générales, il s agit là d*un syslème complet de pensée qui, en se réalisant, transforme momentanément tout Tesprit.
L'importance exagérée que nous avions constatée dans les idées suggérées peut maintenant se comprendre : la durée, la répétition de ces idées, leur transformation en actes et en hallucinations sont des conséquences du même phénomène : Un système (Vimages anciennes organisé est aujourd'hui reproduit, iVtend à vivre ^ c'est-à-dire à durer et à se développer complètement.
2° Diminution de la synthèse personnelle. Le fsuggestions présentent un second caractère complémentaire du premier et tout aussi important. Ce développement de tous les termes contenus dans une idée n'est pas seulement complet, il est encore automatique; il n'est que la repétition des pensées anciennes^ et il s'effectue sans que le sujet en ait la perception personnelle. Si l'on examine des cas de suggestion bien nets, et c'est évidemment ceux-là qu'il faut examiner en premier lieu, on est frappé de leur régularité mécanique. Si l'on répète à plusieurs reprises, même à. de longs intervalles, la même suggestion, on constate que les actes, les paroles, les attitudes du sujet sont toujours exactement les mêmes. Le sujet fait le même nombre de pas, ne modifie en rien ses allures, même si les circonstances extérieures ont beaucoup changé. Si aujourd!hui je rii'adresse à Léonie qui a près de cinquante ans, et si je lui suggère qu'elle est une princesse, elle va jouer de l'éventail, é.taler « sa belle robe de velours noir », s'adresser à M. le marquis de Lauzun », etc. Or ce sont là minutieusement les mêmes paroles qu'elle prononçait il y a trente ans, quand M. le D*" Perrier (de Caen) lui donnait ia même suggestion. Les images se déroulent dans son esprit exactement les mêmes, sans aucune originalité, ni aucune invention présente.
Si l'on considère des suggestions nouvelles exécutées
pour la première fois par le sujet, on retrouve encore le même caractère. Le sujet reproduit à propos de celte suggestion une idée ancienne, acquise antérieurement, et il la reproduit telle qu'il Ta acquise sans y ajouter actuellement aucune modification. Si nous faisons à deux personnes différentes, à Léonie et à Lucie la même suggestion, si nous leur faisons croire qu'elles sont changées en prêtre, nous voyons qu'elles ne composent pas leur rôle, mais qu'elles le récitent. Chacune laisse voir dans son altitude comment elle a conçu le prêtre autrefois : l'une est sérieuse, grave, elle parle d'un ton onctueux et bénit les assistants ; l'autre grimace et veut entraîner des pénitentes au confessionnal d'unfe façon fort peu orthodoxe, (le n'est pas une composition nouvelle, c'est le développement mécanique d'une idée ancienne.
L'automatisme se manifeste encore nÛBux si on examine la façon dont le sujet a conscience de l'acte suggéré. On voit qu'il s'en rend très mal compte, qu'il ne le comprend pas et qu'il ne le rattache pas à sa personnalité. Le premier fait qui ait été remarqué c'est que la plupart des suggestions sont complètement oubliées aussitôt après leur exécution*. Isabelle a été chercher son bouquet de roses, Berthe a joué avec son petit chien Finaud que je lui ai suggéré de voir dans ses bras, Marguerite s'est crue transportée à sa pension. Au bout de quelques minutes, ces rêves ont cessé spontanément ou bien ont été interrompus par moi ; les sujets ont eu quelquefois une légère secousse comme s'ils se réveillaient et ont repris leur existence normale. Eh bien, à ce moment, on ne peut obtenir d'eux aucun renseignement sur ce qui vient de se passer; ils ne se souviennent de rien, et, si on insiste, ils refusent absolument de croire qu'ils ont éprouvé les hallucinations précédentes. Sans doute nous connaissons bien la nature de cette amnésie, nous savons que le souvenir peut être rappelé momentanément par une autre suggestion ou par un grand effort d'attention, nous savons que ce sou-
l. Beaunis. Le somnambulisme provoqué, 1887, 121.
venir peut se manifester par toutes sortes d'actes subconscients. Mais il n'en est pas moins incontestable que le sujet n'a pas spontanément la perception personnelle de ce souvenir, qu'il n'a pas rattaché la suggestion à sa propre personnalité.
Mais examinons ces suggestions au moment même où elles s'exécutent, nous verrons à un plus haut degré encore la même absence de perception personnelle. Berthe caresse son petit chien Finaud qu'elle croit sur ses genoux; elle parait avoir le même état de conscience qu'à l'ordinaire, elle parle à son chien et semble avoir une certaine activité de pensée. Mais ce n'est là qu'une illusion : si on l'examine on remarque d'abord qu'elle n'a plus un état de sensibilité normale, au lieu d'être seulement anesthésique du côté gauche, elle est devenue anesthésique totale. . Ses yeux semblent ne point voir, car elle ne distingue aucun objet placé devant elle; ses oreilles semblent ne point entendre, car les personnes qui lui parlent ne parviennent pas à obtenir de réponse. J'arrive un peu moi-même, et non sans difficulté, à me faire écouter, peut-être parce que, ayant donné la suggestion, je fais jusqu'à un certain point partie de son rêve. Mais j'obtiens des réponses bizarres, incohérentes : Berthe ne peut plus me dire son nom, ni son âge, ni son costume; elle ne sait plus où elle est, elle ne se souvient de rien. En un mot, l'ensemble des sensations et des souvenirs qui constituait sa personnalité semble disparu ou plutôt il semble qu'il n'y ait plus là de personnalité. Il n'y a plus dans cet esprit qu'une seule chose. Vidée envahissante du petit chien Finaud qui se développe complètement et isolément. Je ne serai pas surpris si tout à l'heure Berthe n'a aucun souvenir de ce rêve, puisque en W^iilité elle n'y a pos assisté. Ces caractères sont peut-être un peu plus nets t-liez Berthe, mais ils existent chez la FlQl>arl dt's hysterityuea : la suggestion n'est rattachée à la p^nonnalité ni par tt* souvenir quand elle est terminée, ni P^T h perception coît oriente pendant quelle s exécute. Ces deux caractères^ la répétition du passé et l'absence
de perception personnelle, peuvent être considérés comme les signes de Tautomatisme opposé à l'activité volontaire. Sans doute, la volonté est très difficile à définir et soulève toutes sortes de problèmes philosophiques, mais elle peut pratiquement être reconnue à ces deux traits qui ont déjà été étudiés à propos de l'aboulie. Un acte volontaire est un acte, au moins en quelque partie, nouveau, qui, pour s'adapter à des circonstances nouvelles, réunit, synthétise certains éléments psychologiques n'ayant pas encore été groupés exactement de cette manière. C'est, en second lieu, un acte conscient et personnel ; il est de toutes manières rattaché à la notion que nous avons de notre personnalité : « C'est moi, disons-nous, qui avant de l'exécuter ai prévu cet acte; c'est moi qui, au moment de l'accomplir, sens que je fais cette action ; c'est encore moi qui plus tard en garde le souvenir. Je le rattache de toutes manières à mon caractère, à mes sentiments et à mes idées, je le considère désormais comme faisant partie intégrante de ma personnalité. » Un phénomène automatique a les deux caractères inverses : il est essentiellement constitué par une association d'images qui se reproduisent régulièrement les unes à la suite des autres dans un certain ordre déterminé. Mais cet ordre n'est pas nouveau, cette juxtaposition régulière n'est que le résultat de la synthèse exécutée autrefois, qui a coordonné une fois pour toutes ces éléments et leur a donné cette tendance à s'évoquer les uns aux autres. En outre, ce phénomène n'est pas conscient de la même manière que l'acte volontaire; nous ne disons pas à son propos : « Je, moi, M. un tel, je fais le mouvement de marcher, de manger, d'écrire. » Il ne provoque que des phénomènes de conscience isolés et ne rentre pas dans cette perception d'ensemble qu'on appelle la personnalité. Dans la vie normale, ces deux catégories de phénomènes se mélangent constamment, aucun acte n'est entièrement volontaire sans doute, mais aucun n'est entièrement et jusqu'au bout automatique. Nous avons des souvenirs, des habitudes qui sont la reproduction d'actes passés, mais
ces phénomènes ne se développent pas en liberté ni d*une façon complète. Sans cesse la conscience personnelle et actuelle surveille, arrête ou modifie Tactivilé automatique et ancienne et la met en rapport avec les circonstances nouvelles. Les hommes ont sur ce point des forces de pensée bien différentes : beaucoup sont, comme les vieillards qui vivent par le passé plus que par le présent ; beaucoup ne savent pas lutter contre les idées qui les ont frappés et les acceptent avec une facilité très grande, mais tant qu'ils ne sont pas aliénés, ils gardent un certain pouvoir de perception personnelle pour les choses présentes; ils cherchent à mettre un certain accord entre les idées acceptées trop vite et la perception de la réalité. Notre santé morale dépend de la limitation de ces deux activités psychologiques l'une par l'autre, de cet équilibre entre la force automatique du passé et Teffort conscient et volontaire du présent.
Ce qui caractérise le rêve, le délire, c'est que cet équilibre est entièrement rompu. Beaucoup de psychologues avaient été frappés de ce caractèie : « Les rêves, disait Macario, ont une grande analogie avec les distractions qui sont pour ainsi dire les rêves de l'état de veille. Les uns et les autres découlent d'une série d'idées qui naissent, surgissent dhne manière mécanique sans que Vâme y prête une attention délibérée, de la confusion et le désordre que l'on découvre dans ces deux états passifs de l'esprit*. » Nous pensons qu'il en est de même pour la suggestion.
Ce qui caractérise la suggestion, c'est que cet équilibre
est ici entièrement rompu. Il ne faut pas considérer comme
des suggestions certains cas d'obéissance volontaire, de
complaisance du sujet. Quand nous disons à un malade
souffrant, pauvre, humble devant nous: « Allons, mon
ami, pensez à guérir, pensez que vous êtes guéri, tenez les
^m\ fermés, faites semblant de dormir. » Ce malade fera
tout ce que nous voudrons, et il aura raison, mais c'est
une complaisance volontaire tout à fait raisonnable, tout à
t- Macario. Du sommeil des rêves, 1857, 292.
fait d'accord avec les désirs, la personnalité et la situation présente du malade. Celte docilité, cette confiance est un phénomène psychologique intéressant, sans doute, qui peut certainement être utilisé au point de vue thérapeutique, mais ce n'est pas le même fait que ce qui a été décrit dans ce chapitre sous le nom de suggestion. Dans d'autres cas, il peut y avoir un début de suggestion véritable, mêlé à de la complaisance volontaire du sujet qui cherche à jouer un rôle, à satisfaire son médecin, 11 faut constater ces cas complexes, mais il ne faut pas fonder sur eux la description du phénomène. Qu'il s'agisse d'un phénomène moral ou d'un fait physique, il faut toujours commencer par analyser les cas les plus nets. Nous considérons comme les cas typiques de la suggestion ces développements complets et automatiques d'une idée qui se font en dehors de la volonté et de la perception personnelle du sujet.
g 3. — Les actes sdbconscients.
Pour interpréter la suggestion, nous avons admis qu'elle présentait un caractère psychologique principal, son isolement des autres phénomènes psychologiques, son développement en dehors de la perception personnelle. Ce caractère a pu être constaté dans toutes les suggestions, mais il se montre d'une nianière encore plus évidente dans certaines suggestions particulières. Les actes provoqués par ces procédés sont si nettement isolés, séparés de la personnalité, qu'ils méritent le nom actes subconscients. Leur étude, très iniportante en elle-même pour comprendre les accidents de l'hystérie, peut être considérée aussi comme une vérification des analyses précédentes.
Les actes subconscients peuvent être provoqués expérimentalement dans trois circonstances différentes : 1° quand on provoque des mouvements dans les membres anesthésiques ; 2*» quand on produit les suggestions par distrac-
lion ; 3« quand on se sert de la suggestion po$thypnotiqne. Il suffit de résumer brièvement la description de ces trois phénomènes avant d'examiner les caractères communs qui se retrouvent dans toutes les variétés d'actes subconscients.
!• Nous avons déjà décrit, sous le nom de catalepsies partielles des mouvements, des actes qui étaient exécutés à rinsu du sujet par des membres anesthésiques^. Ces actes semblaient nettement en rapport avec des sensations et des pensées, mais le sujet n'avait pas la conscience, la perception personnelle de ces idées, ni le sentiment d'accomplir une action ; ces phénomènes peuvent être considérés comme des actes subconscients par anesthésie. Il suffit de rappeler leur existence avant de passer à la description d'autres actions du môme genre, mais bien plus complexes.
2® Suggestions par distraction*. Les suggestions précédemment étudiées étaient faites directement : nous nous mettions en face du sujet, nous le forcions à nous regarder, à nous écouter, à faire attention à nos paroles. Sans doute, au bout d'un certain temps, le sujet cessait de comprendre, de se rendre compte des choses qu'on lui commandait et de sa situation actuelle, mais au début, pendant quelques instants, il pouvait comprendre tout cela. Les suggestions dont il s'agit, maintenant, sont faites d'une manière en quelque sorte indirecte, sans que le sujet ait jamais, même au début, la notion de ce qu'on lui suggère. Je m'écarte du sujet et le laisse causer avec une autre personne ou reprendre son travail. En l'examinant de loin, je remarque bieiitôt qu'il m'a complètement oublié et qu'il se donne tout entier à sa nouvelle occupation. Déjà, à plusieurs reprises, on a remarqué comme les hystériques se fixent vite et complètement sur une nouvelle idée en oubliant toutes les autres, c'est une conséquence bien connue du rétrécissement de leur champ de conscience. A
1. État mental des hystériques, t. I. Les stigmates mentaiix, p. 18C.
2. Voir pour l'élude détaillée de ces suggestions : les actes inconscients. Revue philosophique, 1888, II, 249 et^u^om. psych., 1889, 237.
ce moment, je m'approche du sujet et, en évitant d*attii*er son attention sur moi, je lui parle et lui fais des commandements. 11 est bon, surtout au début de semblables suggestions, de se placer derrière le sujet, de parler à demi-voix et de suggérer des actes très simples que ron compliquera peu à peu.
De tels commandements sont exécutés par le sujet sans que sa conversation soit interronipue, sans qu'il s'aperçoive ni de son action, ni de son obéissance.
3° Les suggestions posthypnotiques. — Quand un sujet est dans un état somnambulique quelconque, pourvu qu'il soit différent de la veille, on peut lui donner un commandement qui ne doit s'exécuter que plus tard à un moment où le sujet, sorti du somnambulisnie, sera de nouveau dans l'état de veille ordinaire : c'est là ce que l'on peut appeler une suggestion posthypnotique. Elle présente un caractère très curieux, c'est que le sujet, au réveil, a oublié le somnambulisme et tous les commandements qu'on lui a faits. Comment une pareille suggestion, en apparence oubliée, pQurra-t-elle être exécutée ?
Elle est exécutée, cependant, et à l'heure dite et avec tous les détails qui avaient été indiqués pendant l'étal somnambulique. Quelquefois, le sujet semble retomber, au moment de l'exécution, dans un nouveau somnambulisme et oublié l'acte qu'il vient de faire, aussitôt qu'il l'a terminé ; mais d'autres font les actes qui leur ont été commandés d'une façon toute particulière et très intéressante.
Lucie, Berthe, Isabelle et beaucoup d'autres conservent après le somnambulisme l'apparence la plus naturelle; elles parlent et agissent en se rendant bien compte de tous les actes qu'elles font spontanément ; mais, au travers de tous ces actes naturels, elles accomplissent, comme par distraction, les acles commandés pendant le sommeil. Non seulement elles oublient ces actes après les avoir faits, mais elles les ignorent, elles ne paraissent pas s'en rendre compte, même si on les interroge au moment où elles les
accomplissent. Tout ce qui a rapport à la suggestion posthypnotique semble ne plus faire partie de leur conscience.
Tous ces actes subconscients obtenus grâce à Tanesthésie ou à la distraction ou résultant d'une suggestion posthypnotiqiie sont donc du même genre, on peut les réunir pour chercher quels sont leurs caractères communs.
Le premier caractère à mettre en évidence dans toutes ces actions, c'est qu'elles ne sont pas de simples réflexes mécaniques, ce sont des actes intelligents qui ne peuvent être compris que si on admet à leur propos, dans l'esprit du sujet, des sensations, des souvenirs et même des réflexions assez compliquées. Les simples attitudes cataleptiques du bras anesthésique dépendaient, comme nous lavons montré, de Texistence et de la pei*sistance de certaines sensations musculaires très délicates; l'adaptation des mouvements à la nature d'un objet mis dans la main, l'obéissance à des suggestions verbales ne peuvent se comprendre s'il n'y a pas de sensations tactiles, de sensations auditives. Ces mouvements manifestent également des souvenirs : je place en l'air le bras anesthésique d'Isabe^Ue dans une position particulière, puis je l'abaisse, sans qu'elle se soit aperçue de rien ; quelques moments plus tard, par le procédé de la distraction, je lui suggère de remettre son bras gauche dans la même position que tout à l'heure, le bras se relève et reprend exactement la même attitude. Je puis, comme on l'a vu déjà, diriger la main anesthésique de Marguerite de manière à lui faire écrire un mot; plus tard, la main reprendra le crayon et écrira de nouveau le même mot. Les suggestions posthypnotiques, qui sont exécutées assez longtemps après le réveil, ne pourraient pas non plus se produire s'il n'y avait pas dans l'esprit du sujet un souvenir 1res précis du commandement donné pendant le somnam- WAisine.
Le caractère intelligent de ces actes subconscients devient o.rvcore plus évident quand, par un procédé quelconque, on donne au sujet des suggestions compliquées qui demandent.
pour être exécutées, des réflexions et même des cakfuls. « Lucie étant en état de somnambulisme, je lui dis du ton de la suggestion : « Quand j'aurai frappé douze coups dans a mes mains, vous vous rendormirez ». Puis, je lui parle d*autre chose, et cinq ou six minutes après, je la réveille complètement. L*oubli de tout ce qui s'était passé pendant Vétat hypnotique et de ma suggestion en particulier, était complet. Cet oubli, chose importante ici, m*élait garanti, d'abord par l'état de sommeil précédent qui était un véritable somnambulisme avec tous les signes caractéristiques, par l'accoftl de tous ceux qui se sont occupés de ces questions et qui ont tous constaté l'oubli de semblables suggestions, enfin par la suite de toutes les expériences précédentes faites sur ce sujet où j'avais toujours constaté cette inconscience. D'autres personnes entourèrent Lucie et lui parlèrent de différentes choses ; cependant, retiré à quelques pas, je frappais dans mes mains cinq coups assez espacés et assez faibles. Remarquant alors que le sujet ne faisait aucune attention à moi et parlait vivement, je m'approchai et je lui dis : « Avez-vous entendu ce que je viens de faire? — Quoi donc? je ne, faisais pas attention. — Et cela? (Je frappe dans mes mains.) — Vous venez de frapper dans vos mains. — Combien de fois? — Une seule. » Je me retire et continue à frapper un coup plus faible de temps en temps ; Lucie, distraite, ne m'écoute plus et semble m'avoir complètement oublié. Quand j'ai ainsi frappé six coups qui, avec les précédents, faisaient douze, Lucie s'arrête inunédiatement, ferme les yeux et tombe en arrière endormie*. » J'ai recepié cette ancienne observation, car on peut la considérer comme le type d'un grand nombre d'expériences que j'ai décrites et qui mettent en évidence l'existence de réflexions et de calculs même dans les actes subconscients. Laissons de côté ces expériences et montrons seulement l'acte le plus compliqué qui les résume toutes : la suggestion de l'écriture subconsciente.
1. Les actes inconscients et le dédoublement de la personnalité. Heoiie philosophique^ 1886, II, 584.
- Prenons un cas dans lequel soient réunies les conditions les plu^ favorables pour la production des actes subconscients : Marguerite est anesthésique du côté droit et ne s'aperçoit aucunement, quand elle ne regarde pas, des mouvements de sa main droite. Elle est très facile à distraire complètement et quand je la fais causer avec quelqu'un ou quand je la fais lire tout haut quelques pages, elle m'oublie si bien que je puis parler tout haut auprès d'elle sans qu'elle s'en aperçoive ; enfin, il est facile de l'hypnotiser et de lui donner des suggestions posthypnotiques, qui seront exécutées sous forme d'actes subconscients. Eh bien, je lui ai mis un crayon dans la main droite, et pendant qu'elle est distraite je lui suggère d'écrire quelques mots. Elle exécute cet acte d'une façon subconsciente, ainsi que tous les autres. Mais l'écriture automatique ainsi obtenue va nous permettre de constater ces sensations, ces souvenirs, ces réflexions dont nous avions jusqu'à présent supposé l'existence. Cette écriture nous dira les mouvements imprimés au bras insensible, elle répétera sous la dictée les mots que nous prononçons et que le sujet prétend ne pas entendre, elle répondra même à nos questions et nous révélera mille pensées intimes que le sujet ne voulait pas nous confier ou même qu'il ignorait complètement. On. verra plus tard, à propos de Thémi-somnambulisme, le développement énorme que peut prendre cette écriture. 11 suffit de constater maintenant l'intelligence qu'elle manifeste. Les actes subconscients possèdent donc tous le premier caractère déjà reconnu dans les suggestions ; ce sont des phénomènes psychologiques, des phénomènes d'intelligence.
Si nous poussons plus loin leur analyse, nous allons voir certains traits nouveaux ou, du moins, l'exagération de certains caractères déjà présentés par les suggestions ordinaires. Le début de la suggestion directe était caractérisé, comme on l'a vu, par un certain étonnement du malade, par une certaine résistance qui pouvait quelquefois se prolonger assez longtemps. Les suggestions dont nous venons de parler suppriment, le plus souvent d'une manière com-
plète, toute résistance. Il n'y a qu'un petit nombre d'exceptions qui seront étudiées à propos de rhémi-somnarobulisme. D'ordinaire, ces actes sont exécutés très vite, sans hésitation ; si on laissait Lucie faire attention à l'exécution des actes suggérés, elle luttait contre la suggestion, avançait un peu, puis reculait et ces hésitations duraient fort longtemps : il suffisait de lui parler un peu d'autre chose, aussitôt elle était distraite et exécutait à son insu et très rapidement l'acte suggéré*. Marguerite refuse de me raconter la querelle qu'elle vient d'avoir avec sa mère; elle résistera longtemps aux suggestions les plus violentes si elles sont directes, mais elle va écrire immédiatement ce que je lui demande, si je n'insiste pas et si je la laisse se distraire. « Beaucoup d'auteurs avaient remarqué, nous dit M. Pitres, que les suggestions par insinuation réussissent souvent mieux que les suggestions comparatives*. » Us avaient probablement employé, sans bien s'en rendre compte, la suggestion par distraction.
Il en résulte que certains sujets qui sont peu ou même point suggestibles par les procédés ordinaires, le sont complètement si on emploie ces méthodes indirectes. Renée n'obéit pas aux suggestions que je lui donne quand elle est devant moi, elle se surveille trop, mais quand elle n'est plus avec moi, quand elle cause avec d'autres personnes, elle exécute à tort et à travers, comme des tics, les mouvements que j'avais essayé de lui faire faire le matin. Un de mes anciens sujets, Léonie, ne présente pas, comme d'autres malades, une véritable suggestibilité à l'état de veille. Si je m'adresse directement à elle et lui commande un mouvement, elle s'étonne, discute et n'obéit pas. Mais quand elle parle à d'autres personnes, je puis réussir à parler bas derrière elle sans qu'elle se retourne. Elle ne în'entend plus et n'essaye plus de résister; c'est alors que toutes les suggestions s'exécutent et que Ton modifie son esprit comme l'on veut. Qu'il me soit permis