Pitres. Op. cit., II
de rappeler aussi, à ce propos, Thistoire d'un malade fort curieux que j'ai étudié cette année chez M. Charcot et dont on retrouvera un peu plus loin l'observation à propos des délires. Daill est devenu la proie de plusieurs démons ; il les voit, il les entend, il les sent parler en lui, il est forcé par eux de blasphémer, de courir çà et là, de se déchirer, de se tuer. J'ai essayé, mais en vain, de prendre quelque influence sur son délire, de lui suggérer des mouvements bien simples et de l'hypnotiser. Tout a été inutile; non seulement il n*obéit pas, mais il se moque de moi et m'agonise d'injures. Je change alors de tactique : je le laisse raconter à d'autres ses malheurs et délirer comme il lui plaît. Quand il me semble qu'il m'a bien oublié, je commande tout bas quelques gestes qui sont parfaitement exécutés à son insu; je le fais agir et même écrire à ma guise, je l'hypnotise ainsi sans qu'il s'en doute et je parviens à changer et à supprimer toutes ses idées fixes. 11 semble vraiment, si Ton peut écrire une semblable métaphore, que l'esprit de ces gens-là est une ville forte défendue par une bien faible garnison. Mais si les gardes sont peu nombreux, ils sont fort agiles et ils arrivent à vous faire face, quel que soit le côté par lequel vous voulez entrer. Laissez un adversaire devant la ville pour occuper la garnison, et quand on vous a oublié, tournez d'un autre côté, vous entrerez sans coup férir.
Cette absence de résistance, de volonté personnelle dans les actes subconscients s'explique par une raison bien simple, c'est que le sujet les ignore. La distraction a produit, c'est la règle chez les hystériques, de véritables anesthésies. Le bras droit de Maria ou de Justine qui d'ordinaire est sensible et ne reste pas en l'air quand je le soulève, reste suspendu maintenant; quand le sujet est distrait, il se comporte comme un bras anesthésique. Pendant que le sujet cause ^vec d'autres personnes, il n'entend plus mes paroles, il a pour moi une anesthésic systématique de ^'ouîe; Léonie, pendant qu'elle cause, ne voit pas qu'elle tient ses mains devant sa bouche, dans la posture d'un
joueur de flûte, c'est une anesthésie systématique de la vue. Je priai .un jour Lucie de faire tous ses efforts pour me résister; elle ne parut pas très bien comprendre, car elle ne se souvenait pas de son obéissance. Elle m'assure en riant qu'elle ne ferait certainement pas l'acte que j'allais dire. Je commande quelque chose pendant un instant de sommeil et mon commandement est aussitôt exécuté au réveil ; mais elle continue à rire en disant toujours : « Essayez donc de me commander, je ne ferai rien du tout». En un mot, elles n'ont pas dans leur conscience la moindre notion de ces actes subconscients.
Celte nouvelle affirmation n'est-elle pas en opposition avec la première? Comment le même acte peut-il être à la fois intelligent et non conscient? Comment peut-il renfermer des sensations, des souvenirs, des réflexions quand nous admettons d'autre part que le sujet ne pense absolument rien à propos de cet acte? Celte contradiction apparente n'est pas le résultat d'une théorie, elle est l'expression des faits; il faudrait l'admettre même si on ne pouvait pas l'expliquer. Mais cette remarque n'est pas maintenant nouvelle, elle rentre dans un problème plus général qui a déjà été étudié à propos de l'anesthésie, de l'amnésie, de tous les stigmates hystériques. Nous avons été obligé d'admettre qu'il y a deux catégories de phénomènes psychologiques et deux façons d'entendre le mot conscience; les phénomènes psychologiques élémentaires TTT'.... (fig. 4) dans le schéma déjà étudié, phénomènes réels, jouant leur rôle psychologique, conscients peut-être en eux-mêmes et d'une façon très rudimentaire, mais isolés les uns des autres et les phénomènes psychologiques supérieurs, la perception personnelle PP qui consiste essentiellement à synthétiser ces faits élémentaires et à les rattacher à la notion antérieure de la personnalité. Cette dernière opération, cette perception personnelle est réduite chez l'hystérique, ifcette malade ne peut plus synthétiser qu'un petit nombre de faits élémentaires VV'AA' par exemple. Que vont devenir ces autres faits TTM.... qui existent cepen-
dant? Qu'ils restent souvent isolés, à Tétat de poussière mentale sans jouer un rôle important, c'est incontestable. Mais les faits précédemment décrits nous forcent à admettre que, dans certains cas, ces phénomènes peuvent aussi se grouper entre eux et former en P' une synthèse partielle plus ou moins cohérente qui réunira T'M'A". Cette synthèse partielle représente ce que nous avons décrit sous le nom d'acte subconscient.
Avant de tirer les conclusions de cette étude^ il faut
Figure 1.
signaler un certain nombre de faits complexes dont la connaissance est indispensable pour comprendre la suggestion et son effet sur les esprits faibles. Nous n'avons étudié jusqu'ici que des cas simples dans lesquels la séparation entre les phénomènes conscients et les phénomènes subconscients était parfaitement nette. Il n'en est pas toujours ainsi, on peut très souvent constater des actions et des réactions réciproques de ces deux groupes de phénomènes l'un sur l'autre. Une pareille dépendance semble au premier abord peu intelligible : comment ces deux phénomènes T' et V par exemple, peuvent-ils dépendre l'un de l'autre, s'associer l'un avec l'autre, puisque nous avons constaté qu'ils étaient isolés, qu'ils appartenaient à deux groupes de pensées différents? C'est qu'il y a ici encore une distinction à faire, toutes les réunions, tous les groupements de phénomènes psychologiques ne sont pas du même ordre. « L'association automatique des idées est une chose,
et la synthèse qui forme la perception personnelle à chaque moment de la vie et Tidée même du moi en est une autre. Celle-ci peut être détruite, tandis que celle-là subsiste. Cette supposition d'ailleurs s'accorde assez bien avec tout ce que nous avons dit de ces deux opérations. L'association des idées est la manifestation d'une synthèse élémentaire qui a déjà été effectuée autrefois et qui a rattaché les phénomènes les uns aux autres une fois pour toutes. La perception personnelle est la manifestation d'une activité synthétique actuelle qui, par un effort continuel répété à chaque instant, ramène à l'unité du moi tous les phénomènes qui se produisent, quelle qu'en soit l'origine. Le malade peut être devenu incapable de percevoir telle sensation auditive ou telle sensation tactile, et cependant par un automatisme d'origine ancienne qui n'a pas été détruit, cette sensation non perçue peut amener d'autres images, des images visuelles si l'on veut, faisant partie de celles que le sujet perçoit encore*. »
Si l'explication psychologique est difficile, le fait n'en est pas moins incontestable et il se présente de deux manières différentes : tantôt ce sont les phénomènes conscients perçus normalement par le sujet qui amènent à leur suite d'autres phénomènes subconscients, manifestés seulement par des mouvements, que le sujet ignore ; tantôt au contraire, ce sont les phénomènes subconscients, quelle que soit leur origine, qui existent les premiers et qui provoquent de temps en temps dans la pensée consciente des émotions, des images variées surgissant d'une manière inattendue.
Considérons quelques exemples du premier cas : Certaines hystériques ne peuvent penser à une action sans l'exécuter, mais cette exécution a lieu chez quelques-unes d'une manière bien singulière, elle n'est pas consciente et a lieu à l'insu du sujet. Il semble qu'une partie de la pensée, les images auditives ou visuelles qui la consli-
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tuaient aient été perçues par le sujet, mais que l'autre partie, les images kinesthésiques et motrices éveillées par les premières soient restées subconscientes. Dans ce cas, la malade est toute surprise de constater les efîets de son action conforme à sa pensée sans doute, mais non à sa volonté. De là ces expressions si souvent signalées : « Ce n'est pas moi qui marche, ce sont mes jambes qui marchent toutes seules.... Quand je pense à quelque objet, il y a comme une personne qui me mène par la main pour le chercher, j'y vais sans savoir pourquoi, je me demande qui est cette personne.... On me vole ma pensée, on écrit ce que je pense.... »
Le plus souvent, le sujet ne constate pas ces manifestations motrices de sa pensée, il les ignore et croit avoir pensé simplement pour lui-même ; ce sont les spectateurs qui les remarquent et qui s'en servent pour lire à son insu la pensée du malade. C'est ce fait qui joue le rôle principal dans différents procédés de divination, la baguette divinatoire, le pendule explorateur, le cumberlandisme ou le « willing game » des Anglais. Il suffit d'un exemple : je propose à Marguerite de deviner, sans qu'elle dise un mot, le nom auquel elle pense le plus. On peut avec elle se servir de divers procédés, en voici un fort simple : je lui tiens la main droite anesthésique en récitant doucement l'alphabet. Elle me serre violemment la main quand je prononce les lettres de ce nom ; elle n'en est pas moins toute stupéfaite de la façon dont je devine sa pensée. Chez Renée, les mouvements subconscients sont encore plus violents; elle a des convulsions de tout le corps au moment où l'on prononce la lettré ou le chiffre auquel elle pense, et cependant ne comprend pas davantage comment on la flevine. Des procédés de ce genre sont fort nombreux et ont été souvent décrits; il n'est pas inutile de les cout ïiailre, ils nous permettent souvent de frapper l'imaginalion des malades et de prendre rapidement sur eux ^ïi grand empire dont on peut tirer parti pour leur guérison.
Quelquefois, les phénomènes subconscients qui se joignent aux pensées conscientes sont plus complexes : si je mets un crayon dans la main anesthésique de Marguerite, elle écrit le mot auquel elle pense. Cependant elle n'avait pas , la pensée de récrire, il y a ici plus qu'une exécution, il y a un développement de sa pensée consciente. C'est une véritable collaboration des deux groupes de pensées qui sont séparés au point de vue de la perception personnelle, mais qui sont encore très étroitement associés. .
La dépendance de ces deux groupes de phénomènes peut être inverse et produire des effets plus curieux encore et plus graves. Les phénomènes subconscients qui se développent à rinsu du sujet, peuvent amener de temps en temps certains faits psychologiques qui, eux, seront perçus par le sujet et feront irruption dans sa conscience.
Ce phénomène peut se produire d'abord d'une façon bien simple, le sujet voit ses propres mouvements automatiques, il lit sa propre écriture subconsciente et ainsi il prend connaissance d'un fait dont l'origine est en dehors de sa conscience, « Les résultats de l'acte ou tout simplement les mouvements des membres ont été vus par le sujet. Il n'a pas senti l'acte en lui-même, car, encore maintenant, il ne sait de quoi il s'agit, mais il en a aperçu les manifestations extérieures comme il aurait fait pour l'acte d'une personne étrangère. 11 a accepté alors cet acte ou bien il l'a supprimé par une résistance énergique. Il en est ainsi dans bien des suggestions exécutées soi-disant avec consdence ; le sujet continue avec bonne volonté un acte qu'il n'a pas commencé lui-même, il en prend même la responsabiUté et il invente des raisons pour l'exphquer; mais l'acte n'en était pas moins un phénomène subconscient soumis aux lois de la désagrégation psychologique*. »
L'acte subconscient peut influer sur la conscience avant même son exécution, il peut provoquer des impulsions vagues que le malade appelle des « envies » et dont il ne
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comprend pas Torigine. Lucie, à qui j'ai donné une suggestion qu'elle ignore, s'arrête en disant : « C'est drôle comme j'ai envie de faire cela et c'est pourtant si bête*, » Ces sujets sentent un acte qui s ébauche et ils l'interprètent comme un sentiment vague de désir.
Faisons encore un pas de plus, les idées subconscientes, avant toute manifestation, peuvent provoquer par association des images, de véritables hallucinations qui envahiront subitement la conscience. « Pendant que Léonie ne m'écoute pas, je lui dis tout bas que la personne à qui elle parle a une redingote du plus beau vert. Léonie semble n'avoir rien entendu et cause encore avec cette personne, puis elle s'interrompt et éclate de rire : « Oh! mon Dieu, comment vous étes-vous habillé « ainsi, et dire que je ne m'en étais pas encore aperçue. » Je lui dis de même tout bas qu'elle a un bonbon dans la bouche ; elle semble bien n'avoir rien entendu et, si je l'interroge, elle ne sait ce que j'ai dit, mais la voici cependant qui fait des grimaces et qui s'écrie : « Ah! qui est-ce « qui m'a donc mis cela dans la bouche? » Le commandement n'est pas entendu par le sujet, l'origine de l'hallucination est inconsciente, mais l'hallucination elle-même est consciente et entre tout d'un coup dans l'esprit du sujet*. »
On a déjà vu, en étudiant l'anesthésie, bien des faits de ce genre; j'ai suggéré à Berthe qu'elle verra un papillon quand je toucherai son petit doigt. Je touche le petit doigt de la main anesthésique et l'attouchement n'est pas senti; cependant cette sensation subconsciente amène par association l'hallucination visuelle d'un papillon qui, elle, est consciente. M. Binet signalait des faits analogues quand il montrait qu'une hystérique voit, sous forme d'images visuelles, des impressions faites en réalité sur sa main anesthésique'. Une autre expérience peut encore, être
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l' Ibid,, 242 et 433.