‹ Etat mental des hystériques: les stigmates mentauxChapitre 76 sur 133 · Aùtom.psych.^b · texte numérisé non relu

Aùtom.psych.^b

§ 5. — Attaque d*idées fixes, les extases.

Nous arrivons à une troisième catégorie d*attaques dans lesquelles les phénomènes émotionnels et les mouvements convulsifs sont réduits au minimum. Les malades restent à peu près immobiles, quelquefois ils sont complètement inertes, et semblent n*avoir pas plus de pensée que do mouvement. Cependant Tétude que nous avons faite, il y a quelques anuées, d'une malade, intéressante à bien des points de vue, Marcelle*, nous a permis de reconnaître que Tesprit du sujet était loin d*ôtre entièrement inactif et vide pendant ces attaques, mais qu*il était, au contraire, obsédé par une quantité de phénomènes psychologiques plutAt d'ordre intellectuel que d'ordre émotionnel. Nous avons pu étudier depuis bien des exemples de ces attaques d'idées, qui sont, à notre avis, très importantes dans Ihystérie, par leur fréquence et leurs conséquences pathologiques.

« Harcelle, ainsi que nous le disions dans notre étude précédente, n'est pas toujours dans le même état quand on vient auprès d'elle; tantôt, elle parle bien, s'exprime assez gaiement, tantôt elle est sombre et refuse de dire un mot. Quand je m'approche d'elle pendant un de ces mauvaiij moments, elle ne semble pas s'apercevoir de ma présence, elle regarde fixement en bas sans bouger les yeux; si je la secoue vivement, elle ne réagit pas, ou fait entendre un grognement de colère. Le lendemain, je la trouve de bonne humeur et très disposée à causer avec moi. « Dites-uioi d'abord ce que vous aviez hier contre moi pour me recevoir aussi mal. — Hier, mais vous n'êtes pas venu. — Pardon, je suis resté une demi-heure près de vous. — Je ne vous ai pas vu. — A quoi donc pensiez-vous? — j^. n'en sais rien... » Ces paroles nous indiquent déjà que nous avons aflaire à un état important, qui ne laisse pas de

1. Élude sur un cas d'aboulie et d'idées lixes. Hevue pf^Uosophique, 1891, 1, 271.

souvenirs, à un trouble passager de la conscience. Nous avons pu un jour par hasard voir une attaque bizarre de ce genre commencer et finir devant nous. Marcelle causait avec assez d'animation, elle montrait dans sa physionomie une mobilité suffisante, elle remuait les yeux de côté et d'autre, quoique, suivant sa mauvaise habitude, elle ne voulût pas regarder les gens en face. Tout d'un coup, sans préliminaires bien appréciables, elle cesse de parler et demeure absolument immobile, la figure comme figée. Elle ne semble plus m'entendre, ne réagit pas quand on la pince, garde les yeux grands ouverts sans les mouvoir, enfin elle laisse quelque t^mps les membres en l'air dans la position où je les mets, comme dans un état demi-cataleptique. Cette sorte d'attaque ne dura pas plus d'un quart d'heure; la malade poussa quelques soupirs, eut des larmes dans les yeux, puis, comme faisant un effort sur elle-même, elle se remit à parler avec moi comme si rien ne s'était passé. Quand je l'interroge, elle répond : « Ce n'est rien, ce sont mes idées qui ont passé,... c'est comme un nuage qui passe. » J'ai trouvé cette expression assez pittoresque, et dans ma description de cette personne, j'ai conservé ce mot de nuage pour désigner cette crise, et je me suis attaché à comprendre ce qui avait lieu dans son esprit pendant que le nuage passait. »

Avant d'entrer dans cette étude, il faut remarquer que les phénomènes précédents se retrouvent chez beaucoup de malades. 11 n'est pas rare de rencontrer les hystériques immobiles, les yeux fixes, le plus souvent ouverts ou miclos, quelquefois fermés, sans que l'on puisse obtenir d'elles une réponse. Quelquefois elles semblent se réveiller brusquement quand on les secoue, dans d'autres cas, elles ne peuvent être réveillées, et ne sortent de cet état que spontanément au bout d'un temps plus ou moins long. Chez quelques-unes, ces sortes de sommeils se combinent avec les attaques convulsives, les précèdent, les suivent, ou se produisent, comme chez Berthe, dans l'intervalle des attaques émotionnelles et en quelque sorte indépendam-

LES AHAQUES. 163

ment. Chez d'autres ces étafs d'immobilité sont les seules attaques que l'on constate, et constituent le principal accident hystérique.

Parmi les malades que nous avons décrites dans cet ouvrage, nous signalerons Justine que son mari retrouvait quelquefois debout, les yeux fixes et la bouche entr' ouverte, et dont il ne pouvait se faire entendre ; mais nous iûsisterons sur les (( fixités » de Maria qui étaient bien remarquables et auxquelles nous avons déjà fait allusion*. C'est ainsi que la malade désignait elle-même un de ses accidents les plus fréquents. Voici un exemple : Maria descend avec d'autres malades pour assister à la messe dans la chapelle^ elle parait très bien portante et se comporte de façon très raisonnable. Pendant la cérémonie, sa voisine s'aperçoit que Maria est depuis quelque temps absolument immobile, qu'elle a les yeux fixes et qu'elle est pAle. Elle essaye en vain de lui parler, elle se décide à la toucher et à la pousser un peu. Sous cette impulsion, ^ Maria tombe de la chaise où elle était agenouillée et, sans être réveillée par le choc, elle reste à terre comme une masse inerte. On la ramasse et on la transporte dans le service sans qu'elle s'aperçoive de rien. Quand je l'examine j ses yeux sont encore à denii ouverts et regardent encore à gauche comme ils faisaient à la chapelle. De temps en temps, ils laissent s'écouler quelques larmes, sans mouvement des paupières ; les membres sont souples et retombent flasques. L'anesthésie est absolue, aucune excitation n'amène de réaction. Les réflexes rotuliens sont conservés, mais non les réflexes palpébraux.Au bout d'une heure à peu près, la malade a un petit frisson, pousse un profond soupir et se met à regarder de tous côtés : « Tiens, dit-elle, je suis dans mon lit, qu'est-ce « qui m'est donc arrivé? » Quand on l'interroge, elle sait seulement qu'elle a été à la chapelle, qu'elle avait près d'elle telle voisine, qu'elle regardait 4e tous côtés les personnes présentes, et c'est absolun[iei\t tout ce qu'elle peut nous apprendre.

i. Stigmates mentaux, iAO. •- < » . - .

Dans d'autres circonstances, Maria s'arrête au milieu d'une conversation, en « fixant » un lit ou une chaise. Quand on assiste au début, on peut la réveiller par une forte impression sensitive, le jet d'un siphon à la figure, par exemple ; si on laisse l'attaque se développer pendant quelques minutes, on ne peut plus en tirer la malade, qui ne se réveille spontanément qu*au bout d'une heure ou deux. Tel est le phénomène sous son aspect général, nous ne parlons pas ici des variantes de détail qu'il peut présenter.

Nos études précédentes nous ont appris qu'il ne faut pas s'en tenir à Fexamen de cette forme extérieure du phénomène et que l'on peut, par divers procédés, pénétrer davantage dans la conscience du sujet. « Cette étude du nuage, disais-je en parlant de Marcelle, a présenté de grandes difficultés, car pendant la crise elle ne répond pas et ap^ès la crise elle semble avoir tout oublié. Cependant peu à peu j'ai pu recueillir quelques renseignements par diverses méthodes : 1<* dans certains accès très légers et transitoires, je suis arrivé à obtenir d'elle quelques mots et quelques signes. 2^ A la fin de l'accès dans celte période de transition caractérisée souvent par des pleurs, elle a assez de souvenirs pour donner quelques indications qu'elle oublie l'instant suivant. 3° En l'endormant assez profondément, on parvient à reproduire des états analogues au nuage par plusieurs caractères, mais dans lesquels elle reste en rapport avec moi et peut me répondre. A^ Enfin l'écriture automatique qui, ainsi que nous l'avons dit, existe chez ce sujet, nous"^ fourni différents renseignements que par aucun procédé nous ne pouvions obtenir oralement*. ))

Pour les autres raialades, et en particulier pour Maria, nous n'avons pu employer que les deux derniers procédés qui sont les plus pratiques. Le somnambulisme, comme on sait, ramène le souvenir de certaines attaques et cliez cette

i. Aboulie et idées fixes t^t^.

LES ATTAQUES. m

malade, ce retour de la mémoire était fort régulier, l'écriture automatique obtenue pendant la veille par le procédé de la distraction permettait également d'obtenir une manifestation de ces phénomènes subconscients.

Qu'avons-nous appris par ces procédés? Que les attaques de ce genre sont des sortes de «< crises d'idées », si l'on peut ainsi dire. Les malades ne sont pas sans conscience, elles ne restent pas sans pensée; au contraire, elles sont absorbées par une pensée obsédante qui remplit leur petit champ de conscience. Leur insensibilité apparente est une anesthésie par distraction due aux idées qui enconibrent leur faible pensée.

Ces idées qui apparaissent ainsi pendant l'attaque, sont des plus variées, mais elles ont quelques caractères communs qu'il faut signaler tout d'abord. Elles se présentent presque toujours sous la forme d'images extrêmement vives ou complexes qui ne sont contredites par rien et qui donnent à la malade l'illusion complète de la réalité.

Passons en revue quelques-unes, de ces hallucinations en commençant par les moins fréquentes. Marcelle n*a jamais eu, je crois, d'hallucinations du goût, de l'odorat, ou du tact. Elle a quelquefois des hallucinations de l'ouïe et me dit entendre des bruits, de la musique. Quelquefois elle sursaute, tourne la tête de côté et paraît écouter ; c'est qu'elle s'entend appeler dans le lointain, mais cela est rare et n'arrive que dans les très grandes attaques.

Beaucoup plus souvent, elle a des hallucinations visuelles : elle voit des bêtes noires s'agiter devant elle ; elle croit son lit couvert de souris qui veulent lui ronger le poignet. Elle voit de côté des gens qui la poursuivent, qui veulent la tuer; ils ont des figures horribles et elle a une grande peur sans pouvoir cependant bouger. Pendant plusieurs mois elle a eu une crise d'hallucinations visuelles beaucoup plus importante et plus caractéristique. 11 y a à peu près six mois, pendant une courte sortie qu'elle fit hors de

m ACCIDENTS MfiKTAUX DES HYSTÉRIQUES.

l'hôpital, elle avait assisté à une scène très pénible qui avait fait sur elle la plus vive impression. Nous ne pouvons, par discrétion, décrire cette scène en détail. Depuis cet événement, Marcelle voyait dans toutes ses crises de nuage la scène se reproduire exactement; le même décor, les mêmes personnages, les mêmes attitudes, tout se répétait exactement et cette pauvre malade restait des journées entières absorbée dans cette contemplation pénible.

Parmi les autres malades. Maria a également nombre d'hallucinations visuelles pendant ses attaques; c'est «n particulier une hallucination de ce genre qui remplissait l'attaque commencée à la chapelle et que j'ai décrite. Voici comment elle raconte ce qui s'est passé quand elle est en somnambulisme : « Tout cela est arrivé, dit-elle, à cause de ce bonhomme, un pauvre malade infirme et laid qui était dans la chapelle à ma gauche. Je me suis mise à le regarder, en me disant que j'avais déjà vu cette affreuse tête quelque part. J'ai vu alors devant moi le cadavre que j'avais regardé si longtemps à la Morgue, c'était la même affreuse tête, boursouflée, violette et verte, je la voyais devant moi et je ne pouvais m'empêcherde la regarder. » Dans d'autres cas elle croit être dans une pharmacie et sent l'éther.

Cependant chez presque toutes les malades et chez Marcelle en particulier, ces hallucinations visuelles ne forment qu'une petite partie des phénomènes rempUssant l'esprit pendant l'attaque. Elles cèdent ordinairement la place à une autre catégorie d'images beaucoup plus fréquentes et plus importantes. Ce sont les images verbales, les images du langage, et la crise est remplie par un long bavardage intérieur. Ces images verbales pourraient être des images auditives et je ne vois pas de raison pour nier l'existence des hallucinations auditives spontanées chez l'hystérique, je les ai même constatées à plusieurs reprises. Pendant ces attaques, Marcelle entend qu'on l'appelle et même se levait quelquefois pour répondre; Maria entendait et reconnaissait la voix de son mari. Mais il faut constater que ces hallucinations auditives sont rares; le plus souvent

ces hallucinations verbales sont la reproduction des sensations kinesthésiques que l'on éprouve quand on parle soimême. C'est un simple langage intérieur qui répète d'une façon monotone quelques idées toujours les mômes.

Marcelle prétend en effet que, pendant le nuage, on lui dit une foule de choses, qu'elle a la tête pleine d'idées. Elle exagère un peu; il nous a semblé que ces discours intérieurs si fréquents étaient peu variés et se répétaient rigoureusement les uns les autres comme les délires d'une crise d'hystérie. Nous constatons d'abord dans ces discours des idées de persécution assez importantes chez ce gehre de malades. Marcelle se répète à elle-même que sa mère lui veut du mal, que ses frères la détestent, que tout le monde lui veut du mal, ou bien que tout le monde la fuit comme la peste, que tout le monde a peur d'elle, etc. Ces idées très monotones ne varient que par la personne désignée. Ainsi, à son entrée à l'hôpital, elle fut très émue quand elle vit M. Falret, qui n'a pas cependant l'air bien méchant et, dans tous ses nuages, elle se répétait : « M. Falret, encore un qui m'en veut, encore un qui m'en veut » . Ces idées de persécution se développent, mais très lentement, au bout de quelques mois ; elle se disait dans ses crises : « Ma mère n'est pas ma mère, mes frères ne sont pas mes frères, je ne suis pas de leur famille..., ils m'ont enfermée pour me dépouiller ». Nous n'avons pas à insister ici sur le caractère de ces idées de persécution, à montrer qu'elles ne se présentent pas de la même manière que chez les véritables persécutés; nous aurons à revenir sur ce sujet en parlant des délires hystériques. Remarquons seulement que de telles idées, analogues à celles qui ont été signalées dans l'aura de l'attaque émotive de Berthe, sont très fréquentes dans ces rêveries et qu'elles existaient plus ou moins fréquemment chez presque toutes les malades. Maria passait ainsi des heures à s'indigner contre une autre malade ou contre son mari, à rouler des propos de vengeance et de suicide. A côté de ces idées de persécution, nous remarquons surtout chez Marcelle d'autres

i(5Ô ACCIDENTS MEINTAUX DES HYSTÉaiQUES.

idées ayant une importance fort grande. Ce sont des sortes de commandements ou de défenses simples et rapides qui se répètent avec ténacité dans son esprit. Les plus importantes chez elle sont les suivantes : « Tu dois mourir..., il faut mourir le plus tôt possible », ou bien : « Ne mange pas, tu n*as pas besoin de manger.... Ne parle pas, tu n as pas de voix, tu es paralysée..., etc. » Commandements néfastes qu'elle ne répète avec netteté que pendant les crises de nuage, mais qui ont sur le reste de la vie une très grande influence. Chez des malades impulsives comme Maria, poursuivie par l'idée de boire de i'éther, on devine que des commandements de ce genre avaient très souvent rapport à l'impulsion dominante.

Mais chez plusieurs malades nous constatons un autre bavardage bien plus curieux. Maria s'est « fixée » en regardant un lit; après l'avoir mise en somnambulisme, je lui demande à quoi elle pensait. « Cela m'est arrivé, dit-elle, parce que j'ai regardé dans le sommier du lit un ressort à boudin. Comme c'est drôle un ressort à boudin, comment cela peut-il être fait? Ils sont bien malins les ouvriers qui font des ressorts à boudin, jamais ma pauvre tête ne pourrait en faire autant.... » Ou bien elle s'est fixée sur une chaise, un bec de gaz, un pot d'étain : « Dire qu'il y a des gens capables de faire un pot d'étain, comment peuvent-ils s'y prendre? » Les interrogations sur les objets pendant les extases sont très fréquentes chez Maria, elles remontent à l'enfance : déjà, à l'âge de douze ans, elle restait fixe en regardant un arbre; sa mère lui donnait des gifles pour la ramener à la réalité, mais ne pouvait pas obtenir d'elle qu'elle racontât son rêve, il était toujours oublié. Aujourd'hui, mise en somnambulisme, elle se souvient qu'elle rêvait ainsi. « Est-ce drôle que du buis soit si vertl comment le cerisier fait-il pour être si haut? » Après avoir étudié une malade de ce genre, nous n'avons pas été surpris de voir Berthe s'interroger pendant ses attaques sur un tuyau de cheminée, sur du fil, sur un chapeau, aussi bien que sur les grands pro-

blêmes philosophiques « qu'est-ce que la vie, qu'est-ce que vivre ? » ou d'apprendre que Justine debout, au milieu de sa chambre, les yeux fixes méditait pendant des heures sur l'orthographe d'un mot. Nous, avons déjà vu comment l'insuffisance de l'attention empêchait l'hystérique de percevoir nettement les choses, et donnait naissance à des étonnements et è des interrogations, nous voyons maintenant que ces interrogations peuvent renpplir complètement le petit champ de la conscience, empêcher toute autre perception et tout autre souvenir et constituer en somme l'attaque d'idées.

Grâce au somnambulisme nous avons pu retrouver les idées qui remplissaient l'esprit, et voir combien elles sont simples et peu nombreuses. Quelques hallucinations, surtout visuelles, reproduisant un événement qui a frappé l'esprit des malades, quelques idées de persécution et de suicide et surtout des bavardages, des interrogations interminables à propos d'objets mal perçus, voilà tout ce qui remplit l'esprit pendant ces attaques. Briquet parlait des « pensées sérieuses* » qui provoquent l'extase, c'est qu'il n'avait peut-être pas pu déterminer la nature de ces pensées; je crains bien que beaucoup d'extatiques parmi les plus révérées n'aient jamais eu en tête autre chose que les interrogations monolones de Marcelle ou de Maria.

11 nous reste à signaler en peu de mots les principales variétés de ce genre d'attaques; on peut les classer, croyons-nous, d'après la nature des manifestations extérieures qui expriment ces idées fixes. Les malades précédentes forment un premier groupe, elles ne manifestent aucunement leurs idées à l'extérieur, elles semblent endormies. Les unes sont complètement flasques, les autres présentent un certain degré de raideui et reprennent avec une sorte d'entêtement leur position primitive quand on a essayé de la modifier : de telles attaques ont été souvent décrites sous le nom de sommeils hystériques.

Dans un second groupe, nous placerons les malades fort

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