‹ Etat mental des hystériques: les stigmates mentauxChapitre 82 sur 133 · Automatisme psychologique · texte numérisé non relu

Automatisme psychologique

enfant cause de tout son malheur). ïl faut toujours bien distinguer, dans la description clinique d*un malade, ces idées fixes secondaires de l'idée fixe primitive» cela est essentiel pour le diagnostic et pour le traitement.

Ces idées fixes se recouvrent les unes les autres et la dernière parait en général exister seule. Quand, par suite de diverses circonstances et en particulier à la suite d un traitement psychologique, la dernière, l'idée fixe actuelle» disparait, on est tout étonné d'en voir surgir une autre» qui est précisément l'idée fixe précédente. Celle-ci effacée» réapparaît en troisième lieu une autre idée plus ancienne. Il semble que, dans ce cas, les idées fixes soient disposées en couches stratifiées et qu'on les mette au jour les unes à la suite des autres. Nous avons insisté si longuement autrefois sur cette question des idées fixes stratifiées, que nous n'osons répéter ici cette étude.

Enfin, il ne faut pas oublier qu'un esprit qui a été obsédé par une idée fixe reste pendant quelque temps, même après disparition de son idée fixe, dans un état de faiblesse tout particulier, très disposé aux suggestions et très propre à recevoir une quantité d'idées fixes nouvelles. II en est de l'esprit après Tobsession comme d'un organe qui a subi une première infection; même après la guérison apparente, il n'est pas tout de suite revenu à l'état d'intégrité primitive. L'esprit, comme l'organe, reste en létat de réceptivité, et si l'un s'infecte par tous les microbes qui auraient auparavant été sans action, l'autre est envahi par des idées fixes innombrables pour des prétextes insignifiants. Justine était tourmentée depuis quatorze ans par la seule et unique idée fixe du choléra. Quand j'ai enlevé cette idée fixe primitive, j'ai vu la malade traverser une période singulière : dans l'espace de quelques mois elle a présenté une douzaine d'idées fixes différentes provoquées par les incidents de la vie journalière; dès que j'en enlevais une, il en renaissait une autre. Ce sont des idées fixes secondaires par suggestibilité qu'il est égale-

ment indispensable de connaître, si l'on veiit jamais entreprendre le traitement de ces maladies.

Enfin, pour bien apprécier le degré de cette régularité dans chaque cas particulier, il reste une distinction à faire. Il faut tenir compte du degré et surtout de l'ancienneté de la maladie. Les hystéries qui débutent, qui sont encore en formation, en évolution, ne sont pas sur ce point identiques aux hystéries entièrement constituées*. Au début de la maladie, il semble que le mécanisme des idées fixes ne soit pas encore parfait ni défmitir, et les attaques cjui en dépendent sont encore jusqu'à un certain point modifiables. Des suggestions faites dans des conditions variées pour atteindre ces phénomènes le plus souvent subconscients, des émotions nouvelles, des spectacles extérieurs qui font impression sur l'esprit soit pendant la veille, soit même pendant l'attaque, peuvent transformer et compliquer ces attaques. J'ai rapporté autrefois l'histoire de trois hystériques que j'avais étudiées d'abord dans des salles différentes de l'hôpital du Havre et qui présentaient chacune une attaque particulière. Plus tard elles furent réunies dans une môme salle et « je fus tout étonné de voir qu'au bout de quelque temps, elles avaient confondu leurs symptômes et qu'elles avaient maintenant toutes les trois la même crise, avec les mêmes mouvements, le même délire, les mêmes invectives contre le même individu. Un peu plus il se formait dans cette salle un nouveau type d'hystérie qu'on aurait pu étudier plus tard comme naturel* ». Cette imitation joue d'ailleurs un rôle bien €onnu dans les grandes épidémies de possession. Mais ce qui est intéressant à remarquer, c'est que cette disposition à modifier les crises par imitation et par suggestion ne dure pas toujours. On remarque aisément, en examinant les malades de la Salpêtriére, que la contagion ne joue pas

1. Pour cette distinction des différents degrés de l'hystérie, voir Stigmates mentaux de l'hystérie, 51.

2. Autom,psych., 449. — Briquet signalait auti'efois des faits du même genre, op. cit,, 389.

chez toutes le même rôle. Les malades jeunes, dont l'hystérie commence sont très accessibles à celte contagion et, à chaque instant, on constate dans Tattaque d une de ces malades un détail, un élément emprunté à une voisine, Berthe se met à crier : « Petite femme... patapan.... » Ce sont des mots de son amie Renée. Lee. se met à secouer sa tète comme Mar., etc. Au contraire, les hystériques âgées dont la maladie est très ancienne, restent immuables; il semble que Hab. ou Clés. ne. daignent pas modifier leur attaque classique par l'introduction d'éléments empruntés à des peliles malades nouvellement arrivées. En réalité, leurs attaques ne sont plus guère modifiables par aucun procédé, l'organisation en est définitive, et la régularité en est devenue parfaite. ïl y a donc une période oîi les malades organisent pour ainsi dire leurs idées fixes et leurs attaques, réunissent, systématisent des émotions, des mouvements, des idées empruntés de côté et d'autre, les transforment plus ou moins par une sorle de méditation subconscienle. Le système se régularise de plus en plus et finit par devenir immuable ; la régularité parfaite dans l'association des idées, dans leur succession est donc bien le caractère qui tend à devenir de plus en plus net à mesure que la maladie hystérique s'affirme davantage.

L'hystérie était autrefois considérée comme une maladie éminemment variable et protéiforme : M. Charcot a dû insister à plusieurs reprises pour montrer que la permanence des symptômes pendant des années était fréquente chez l'hystérique. Nous en arrivons aujourd'hui à penser que cette immobilité, si on tient compte de ces innombrables faits psychologiques qui tendent à tout transformer, est au contraire la règle. Pendant des années ce sont les mêmes attaques, les mêmes attitudes, les mêmes stigmates ; loin d'être trop changeante, l'hystérique n'est pas assez mobile, elle reste indéfiniment au môme point de sa vie, en face de la même émotion, sans savoir s'adapter aux circonstances indéfiniment changeantes.

Cette dernière remarque nous conduit à l'étude d*un second caractère très important des idées fixes. « Ces idées ne sont pas conçues, inventées au moment où elles se formulent maintenant, elles ne sont que des répétitions. Ainsi la plus importante des hallucinations qui tourmentaient Marcelle pendant Tattaque de nuage n*était que la reproduction exacte d'une scène qui avait eu lieu l'année précédente. Les idées fixes de mourir, de ne pas manger, sont la reproduction de certaines résolutions désespérées prises il y a quelques années. Autrefois ces idées avaient un sens, se rattachaient plus ou moins bien à quelque motif. Un désespoir d'amour avait été la cause de ses tentatives de suicide, elle refusait de manger pour se laisser mourir de faim, etc. Aujourd'hui ces idées se reproduisent sans lien entre elles et sans raison. Elle a complètement oublié, je m'en suis convaincu, son ancien désespoir et n'a aucune envie de mourir. L'idée du suicide vient aujourd'hui sans rapport avec la situation présente, et Marcelle se désespère à la pensée de ce suicide qui s'irapose à elle comme un reste du passé. Elle ne sait pas pourquoi elle refuse de manger, les idées de suicide et de refus d'aliments se sont dissociées, l'une existe sans l'autre. Tantôt elle entend la voix qui lui dit : « Ne mange pas », et ne songe pas à mourir, tantôt elle songe à se tuer et accepte cependant la nourriture. Toujours nous retrouvons dans les idées fixes ce caractère de répétition automatique (lu passé sans lien, sans logique actuelle ^ )> 11 est inutile d'insister pour prouver qu'il en était de même pour tous les autres cas, nous avons sans cesse montré comment l'accident hystérique reproduisait un ancien événement. MM. Breuer et Freud exprimaient très bien l'idée que nous soutenons depuis longtemps en disant : « la cause provocatrice agit encore après des années, de même qu'une douleur morale conservée dans le souvenir provoque des larmes longtemps encore après l'événement.... L'hystérique souffre

1. Aboulie et idées fixes. Revue philosophique , 1891, I, 279.

surtout de réminiscences, « Die Hysterische leidet grosslentheils an Remiiiiscenzcn ^ »

Non seulement l'idée fixe ne demande pas d'attention ou d'effort intellectuel pour se développer, mais elle ne peut se développer que si V attention et la volonté sont énormément réduites. Toute fatigue physique ou morale qui diminue la puissance de synthèse psychologique favorise ces accidents dus aux idées fixes. Quand Vel. est indisposé par une petite attaque de cholérine, il reprend son tic du nez qui avait disparu. Quand Lee. se dispute avec son mari, elle reprend sa chorée du côté droit. Maria est poursuivie par l'idée de boire de l'éther au moment de ses règles et Justine est de nouveau en proie à l'idée du choléra, quand elle s'est fatiguée à blanchir le linge de la famille Bien mieux cette remarque nous explique comment certaines idées fixes semblent éclore bien longtemps après l'accident provocateur. M. Guinon rapporte l'exemple d'une paralysie hystérique survenue deux ans et demi après une chute*. Nous venons d'étudier l'exemple si curieux de Col., blessé dans un accident de chemin de fer. 11 reste bien portant et ne reproduit cet accident dans des crises caractéristiques que six ans plus tard, seulement quand des malheurs de famille et la mort subite de sa femme l'ont mis dans un état de dépression favorable au développement de l'idée fixe, inoculée depuis longtemps, mais restée latente.

C'est là celte opposition entre l'activité volontaire et le fonctionnement mécanique du cerveau qui a été depuis longtemps signalée par les psychologues, en particulier par Maine de Biran, qui a été très bien comprise par Moreau (de Tours) sur qui nous avons longuement insisté dans un précédent travail, par Macario, par Delasiauve, et par (]uelques autres aliénistes. Nous croyons avoir quelque peu précisé cette opposition qui était restée assez vague et avoir montré son importance dans un grand nombre de

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