‹ État mental des hystériques (volume 2)Chapitre 28 sur 102 · Briquet, Hyst · texte numérisé non relu

Briquet, Hyst

enfin, ce qui est plus spécial, il peut perdre la notion des contractions inégales des différents muscles*. Il en résulte qu’il est incapable d’apprécier le poids des objets, même quand il cherche à les soulever^, qu’il ne sait pas les mouvements que l'on fait exécuter à ses membres, enfin qu’il ne se rend pas compte, sans regarder, de la position donnée à ses membres. Il perd ses jambes dans son lit, suivant une formule célèbre et souvent vraie.

Pour apprécier cette anesthésie musculaire, il suffit, quand elle est profonde, de détourner la tête du sujet et de déplacer son bras en lui demandant soit do décrire la position du bras, soit, ce qui est mieux, de placer volontairement son autre bras dans une attitude semblable. Quand l’anesthésie musculaire n’est pas complète, il est plus difficile de l’apprécier. On peut alors appliquer à cette recherche une expérience déjà ancienne de M. Beaunis^. L’auteur s’était servi de sa méthode pour des études de psychologie subjective : il faisait lui-même les mouvements et appréciait ses propres sensations. J’ai souvent essayé d’appliquer ses procédés d’une manière objective. On place un crayon dans la main du sujet, puis, tandis qu’il détourne la tête, on dirige la main de manière à tracer sur le papier une ligne d’une longueur déterminée, deux points séparés l’un de l’autre de quelques centimètres ou bien un angle d’une ouverture connue. Cela fait, sans permettre au sujet de regarder, on le prie de recommencer et de refaire lui-même une ligne égale, deux points séparés par la même distance ou un angle de même degré. On compare les deux dessins et on peut dans certains cas en tirer quelques indications sur la sen-

philosophigue, 1887, I. 441.

3. Beaunis, Communie, à la Soc. de psychol. physiol. sur la mémoire des Sensations musculaires. Revue philosophique. 1888, I,

LES ANESTHÉSIES.

sation kinesthésique du sujet. Certains inconvénients de cette expérience peuvent, comme je l’ai montré , être évités, si on se sert de l’instrument de M. Jean Charcot qui a été décrit au paragraphe précédent.

Dans toutes ces recherches, il faut veiller à ce que le sujet exécute toujours les mouvements demandés consciemment et volontairement, car les sensations kinesthésiques suhconscientes sont ici très fréquentes et très nettes. Leur existence a été souvent notée dans les expériences précédentes. 11 n’est pas possible d insister plus longtemps ici sur l’étude des anesthésies kinesthésiques, ces anesthésies ne sont intéressantes que dans leur rapport avec le mouvement, qui fera l’objet dun chapitre spécial. . ,

5° Anesthésie tactile. — On sait que plusieurs phénomènes différents sont souvent réunis et confondus sous

le nom de sens du toucher; l’hystérie effectue souvent des dissociations intéressantes en effaçant telle ou telle sensibilité particulière, tandis qu’elle laisse subsister les

autres. L’analgésie ou perte de l’émotion de douleur existe fréquemment, tandis que le toucher proprement dit est à peu près conservé. La sensibilité au chaud et au froid peut subsister seule, tandis que la douleur et le tact ont disparu; inversement, le sujet peut sentir comme un simple contact indifférent l’impression d un objet brûlant ou glacé. Ce dernier cas simule, comme on le voit, la dissociation syringomyéliqueL Enfin toutes ces sensibilités spéciales peuvent être perdues simultanément et le sujet, consciemment au moins, ne distingue aucune des impressions faites sur sa main insensible. Quand l’anesthésie est profonde, il suffit, pour la constater, de piquer le sujet, de mettre un objet dans sa main et de lui demander s’il a pu apprécier quelque

1. Note sur un appareil destiné à l’étude exp^imentale des sendes maladies orrjaniques de la moelle épmierc, 1891, 201.

chose, en évitant, bien entendu, les mouvements et les réponses subconscientes. Si l’anestbésie est incomplète et se réduit à une hypoesthésie, il est souvent difficile de la préciser. Je crois que l’œsthésiomètre, si imparfait qu’il soit, peut rendre ici quelques services, même au point de vue clinique. Pour se servir pratiquement de cet instrument, il faut choisir un point du corps, toujours le même, de sensibilité moyenne, dont on précisera d’abord la mesure normale; puis on cherchera, avec cet instrument appliqué à ce même point sur la malade, de combien sa sensibilité s’écarte de la normale. J’avais adopté autrefois un endroit qui me paraissait commode, la face inférieure du poignet. La sensibilité normale à ce point m’a paru être de 25 à 35 millimètres; quand on constate sur une malade, comme cela arrive très souvent, des chiffres de 90,120, etc., on peut, je crois, sans hésiter, la considérer comme hypoestésique et cela peut quelquefois préciser le diagnostic. Il ne faut pas oublier que souvent un caractère de l’esprit des hystériques rend impossible l’emploi de l’œsthésiomètre. Quelques-unes, comme M., sont souvent incapables d’apprécier jamais deux sensations à la fois. Mais dans ce cas, le symptôme mental est assez net pour affirmer le diagnostic.

Je ne parlerai pas des sensations subconscientes du sens tactile, car elles ont trouvé place dans la description générale ; mais j’insisterai sur une conséquence très cnrieuse de l’anesthésie tactile incomplète, de l’hypoesthésie.

La localisation des sensations, sans en résumer la théorie, dépend en grande partie de la précision et de la délicatesse des sensations tactiles. Chaque point de la peau fournit à l’esprit une sensation spéciale, d’une nuance particulière qui est propre à ce point et ne se retrouve pas exactement la même sur un autre. Chaque sensation due à l’excitation d’un point du corps devient ainsi un signe spécial à propos duquel nous avons, par associa-

LES ANESTHÉSIES.

tion acquise, l’image de la partie du corps correspondante. Mais si les sensations deviennent vagues, peu précises, elles sont de mauvais signaux qui se confondent les uns avec les autres et n’éveillent plus des images nettes de la petite partie du corps impressionné. Aussi la localisation est-elle vague chez tous les hypoesthésiques qui sont incapables, par exemple, de mettre exactement leur doigt sur le point qui a été piqué ou qui confondent deux sensations provoquées sur deux points voisins ainsi qu’on le voit dans l’expérience de l’œsthésiomètre.

Mais parmi ces confusions, il y en a une, plus fréquente qu’on ne le croit, dont l’étude est particulièrement instructive. M., dont j’ai communiqué l’observation à la Société de psychologie physiologique S est d’une façon générale et depuis des années anesthésique totale, Dans certaines circonstances, en particulier à la suite d’un somnambulisme prolongé; elle reprend pour quelque temps dans sa conscience les sensations tactiles, mais d’une manière toujours bien incomplète. Quelquefois la sensibilité semble réapparaître sous la forme vague de douleur, de gêne, sans aucun signe distinctif. Les sensations sont tout à fait indistinctes ; le chaud, le froid, le pincement, un objet mis dans la main, tout cela provoque seulement une sensation vague de quelque chose de pénible, sans que le sujet sache ce que c’est. En tous cas, il est certain qu’il n’y a à ce moment aucune localisation, le sujet ne sachant absolument pas où on le pique, où on le touche. Mais il peut arriver que la sensibilité soit plus complète au moins pendant quelque temps. M. sent bien partout et distingue assez nettement les diverses sensations; elle reconnaît le chaud, le froid, le pincement, la piqûre, nomme un objet mis dans ses mains, etc. Il y a aussi un remarquable progrès dans la localisation des sensations : « Vous me

1 Une altération de la faculté de localiser les sensations. Société de psych. phtjs., 31 mars 1890. Revue philosophique, 1890, 11, 639.

piquez, vous me touchez, à l’épaule, au bras, au poignet, au genou, à la cheville du pied », me répondelle tout à fait correctement. Ces sensations et ces localisations se font péniblement, avec un grand retard de la réaction, mais cependant semblent assez parfaites. Eh bien, à ce moment, et c’est sur ce point curieux que j’insiste, malgré cette sensation et cette localisation, elle ne distingue absolument pas les deux côtés du corps : « Vous me piquez le poignet, dit-elle. — C’est vrai, mais quel poignet, le droit ou le gauche? — Je ne sais pas. » Quand J’insiste trop, elle répond au hasard et se trompe presque toujours. Je la prie de toucher avec son doigt, sans regarder, le point du corps que je vais pincer. EÜe sent et cherche à toucher le point pincé, mais elle hésite et cherche de quel côté elle doit toucher ; enfin, elle se décide et touche au hasard soit le point de la poitrine que j’ai pincé, soit le point exactement symétrique de l’autre côté.

Cette confusion des deux côtés du corps existe aussi pour le sens musculaire : elle ne sait lequel du bras droit ou du bras gauche j’ai remué, quoiqu’elle sache bien que c’est le bras et non la jambe. Cependant, quelques mouvements sont mieux distingués; quand on lui fait faire le mouvement de coudre une étoffe, elle distingue les deux mains : « 11 y en a une, dit-elle, qui marche mieux que l’autre. » Une autre malade du même genre, Cath., se mettait à faire le signe de la croix pour distinguer sa main droite de sa main gauche. Certaines sensations musculaires et non toutes ont donc conservé des signes distinctifs. Enfin, cette confusion persiste même pour les sensations visuelles. M. a les yeux ouverts, je lui prends une de ses mains et la lui mets sous les yeux : « Quelle est cette main, droite ou gauche? — Je ne sais pas, laissez-moi voir s’il y a une bague, alors ce sera la droite. » Elle ne reconnaît ses mains qu’à ce signe surajouté : la présence ou l’absence de la bague. En un mot, avec une sensation en apparence

les anesthésies.

suffisante et une localisation assez précise dans le sens de la hauteur du corps, elle est absolument incapable de distinguer entre les parties symétriques du corps.

Il est inutile de chercher un nom nouveau pour ce phénomène, il peut être désigné par un terme connu, celui d'allochirie, car, à mon avis, cette confusion des deux côtés du corps se rattache étroitement au phénomène désigné ordinairement sous ce nom. Cependant, pour la diknguer de l’allochirie complète dont je parlerai dans un instant, je propose d’appeler l’état décrit chez M. Yallochirie simple. Gomment se représenter les

cnosesr ^ ..

Je croyais d’abord que M. avait tort de ne pas distinguer ses mains par la vue et qu’il y avait là un trouble visuel. En réalité, j’en doute maintenant : Quand nous regardons notre main en usant uniquement du sens visuel, nous sommes dans la situation de l’élève d’anatomie qui reconnait un humérus droit ou gauche. L éleve ne peut le faire qu’en mettant l’os en position sur un sujet imaginaire qu’il place devant lui et en comparant ensuite les membres de ce sujet aux siens propres qu i connaît déjà. C’est cette connaissance préalable de nos deux côtés par le sens tactile qui nous permet de faire cette distinction par le sens visuel. En somme, on [reconnaît sa main gauche à ce signe qu’étant en pronation elle a le pouce en dedans et le petit doigt en dehors. Mais si nous ne distinguions pas nos deux côtés, il n’y aurait pas de ligne médiane, pas de dedans et de dehors. C est cette distinction par le sens tactile qui est ici fondamentale et c’est son altération chez M. qui amène les

autres phénomènes.

Ce qui est difficile à comprendre, c’est que le sens tactile ne paraissait pas atteint chez elle à ce moment; elle reconnaissait bien les objets mis dans sa main, et distinguait des nuances de sensations, puisqu’elle ne confondait pas une piqûre au doigt avec une piqûre au poignet. Nons sommes forcés d’admettre une notion

psychologique peu connue, mais qui est, je crois, très importante dans la pathologie de l’hystérique. Appelons, .pour abréger, sensations symétriques, celles qui sont produites par l’excitation de points symétriques du corps. Deux sensations symétriques doivent être très difficiles à distinguer, c’est-à-dire presque semblables; il doit être plus facile de distinguer une piqûre à la main d’une piqûre au poignet que de distinguer une piqûre au poignet droit d’une piqûre au poignet gauche. L’hystérie qui nous a appris beaucoup sur les nuances des sensations et sur leurs associations nous fournit encore, grâce à l’allochirie simple, la notion de la ressemblance des sensations symétriques.

Les choses se compliquent malheureusement, et à d’autres moments, chez ce même sujet M., et chez d’autres, on pçut observer non plus l’allochirie simple mais Vallochirie complète. M. est un peu plus ■sensible encore que précédemment et on s’attend à ce qu’elle localise mieux. La voici, en effet, qui n’hésite plus, elle sent qu’il y a une différence entre ses deux côtés et elle répond nettement.., Mais elle répond toujours faussement. Je lui mets une plume dans la main et je la prie de marquer sur son corps les points que je vais piquer; elle n’hésite pas et elle marque toujours sur le côté opposé le point exactement symétrique, sur l’épaule droite si j’ai piqué l’épaule gauche et sur le bras gauche si j’ai piqué le bras droit. Ce n’est point une suggestion, le fait est fort ancien et Jules Janet l’avait déjà remarqué sur elle il y a des années, sans s’occuper de cette question ‘ ; je cherchais, en augmentant la sensibilité, à faire disparaître cette confusion et non pas à l'aggraver. 11 y a là un fait psychologique singulier qui doit intervenir dans beaucoup d’autres perturbations. Je ne crois pas pouvoir l’expliquer; voici par quelle suite de phénomènes j’essaye seulement de le représenter. Les deux

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