COMMUNAUTE ARMÉNIENNE
(Ermeni milkti).
Analyse de la Constitution de 1863. — Le patriarche et les grands Conseils. — Hiérarchie de l'Église arménienne. — Circonscriptions diocésaines.
Nestoriens et Jacobites. — Comment ils font partie civilement de la communauté arménienne.
J'ai dit comment, dans les premières années qui suivirent la Conquête, Mahomet II manda à Gonstantinople révèque arménien de Brousse, Ovaghim, qu'il avait connu personnellement et, l'ayant décoré lui-
(1) Pour de plus amples détails, voy. la brochure de Belin et ma Notice sur les écoles grecques* de Constantinople^ dans la Turquie du 25 mars 1875.
(2) En 1870. Tableavuic statistiques, etc.
LES COMMCNAUTÉS NON-MUSULMANÊS. 201
même du titre de patrik, Tinstalla en qualité de chef de sa nation (milet bachi) avec le même cérémonial qui avait été suivi pour le patriarche orthodoxe.
Depuis lors jusqu'en 1830, les Arméniens formèrent une seule communauté occupée de banque et de négoce et vivant en paix avec les Osmanlis. La scission des Arméniens unis ne modifia point l'ancien ordre de choses. Le patriarche continua de gouverner seul son Église et la nation. En 1841 seulement, les Arméniens instituèrent, avec l'agrément de la Porte, un conseil de notables, siégeant auprès du patriarche et chargé de l'assister dans la gestion des affaires civiles. Six ans après (mars 1847), ce conseil fut remplacé par deux assemblées, l'une qui devait s'occuper exclusivement des affaires civiles, l'autre des affaires ecclésiastiques. On nomma en même temps un logothète, dont les fonctions se rapprochaient beaucoup de celles du grand logothète de l'Église orthodoxe. Il était chargé de faire exécuter les décisions du Conseil civil et de traiter les affaires avec la Porte.
Bientôt, sous l'influence des idées libérales qui gagnaient chaque jour du terrain et tendaient ouvertement à séculariser le gouvernement, le Conseil civil élabora un règlement qui fut adopté à l'unanimité par l'Assemblée générale (24 mai-5 juin 1860) de la nation, sous le titre de t Constitution nationale arménienne » (Azkaïn Sahtnanatrouthioun Hajotz). Toutefois ce n'est que trois ans après que celte constitution ayant reçu la sanction impériale, et étant considérée dès lors comme loi de l'empire, entra définitivement en vigueur (17 mars 1863),
La Constitution (1), sâns toucher aux prérogatives du patriarche (2) en tant que chef de la nation, subordonne ses pouvoirs à ceux de T Assemblée générale, qui, par sa composition et le mode d'élection de ses membres (400), constitue une véritable représentation nationale, a le gouvernement des affaires générales; elle délègue à deux conseils particuliers, dits natio-natiXy l'un religieux (14 membres), l'autre civil (20 membres), le règlement des affaires ordinaires, et nomme les divers comités d' € administration )», de € finances i, d' « instruction publique » (3) et de a justice ». La gestion des affaires mixtes est confiée à un conseil formé des deux précédents, sous le nom de c conseil mixte », qui se réunit pour un temps déterminé.
Placé sur le même rang dans l'ordre civil que le patriarche grec orthodoxe, le patriarche arménien lui est inférieur dans l'ordre spirituel. En effet, tandis que le patriarche œcuménique représente la plus haute autorité dans l'Église orthodoxe, le patriarche arménien de Gonstantinople n'occupe que le troisième
(1) Texte dans la Revue de VOrient, 1861-62, p. 1 et 87. — Analysée dans la Reme des Deux-Mondes, du 15 juillet 1868 : Les Arméniens de Turquie.
(2) Actuellement Mgr Narsès, intronisé le 29 janvier 1875.
(3) Suivant une statistique relevée par la Gomnûssion d'instruction publique du patriarcat arménien, le nombre des élèves des écoles arméniennes de la capitale et de la banlieue s'élèverait, d'après les bordereaux d'inscription et jusqu'à la date du 47 septembre (1874), à 16,000 garçons et 3,800 filles. La population arménienne de Gonstantinople ne s'élève pas à plus de 180,000 âmes. Or, 20,000 étudiants sur un total de 180,000 âmes fournissent un assez joli contingent. » La Turquie du 9 octobre 1874.
rang dans la hiérarchie de TÉglise grégorienne. Marchant de pair avec le patriarche de Jérusalem, il a audessus de lui le catholicos d'Echmiadzin, dans l'Arménie russe, chef suprême des Arméniens dans le monde entier, et le patriarche de Sis en Cilicie, qui étend sa juridiction sur toute l'Arménie turque.
Le patriarche de Jérusalem, résidant au monastère de Saint-Jacques, a sous sa dépendance directe la colonie arménienne de Terre sainte, répartie entre cinq ou six diocèses, Bethléem, Ramla, Beyrout, Damas, Chypre.
Au-dessous de ces quatre grands dignitaires, la hiérarchie compte trois degrés : Tépiscopat, la prêtrise et le diaconat.
L'épiscopat comprend les archevêques, les évêques et les archimandrites ou vartabeds, c'est-à-dire les membres du clergé « noir » ou régulier, par opposition au clergé « blanc » , composé des prêtres et des diacres.
Les archevêques et les évêques gouvernent les diocèses. Les vartabeds sont chargés plus particulièrement de l'enseignement et de la prédication. Ce sont les docteurs de l'Eglise arménienne. Ils font vœu de célibat. Au contraire, les prêtres et les diacres, qui remplissent les fonctions ordinaires du culte, doivent indispensablement avoir contracté mariage avant leur ordination ; mais, devenus veufs, ils ne peuvent plus se remarier.
L'organisation des provinces est calquée sur celle de la capitale. A la tête de chaque diocèse est placé un ar'adschnort(\), qui est ordinairement un archevêque
(1) Ar'adschnort « chef >, en arménien.
OU un évoque, et quelquefois un simple vartabed. On compte quarante-sept diocèses ou circonscriptions d'ar'adschnort, non compris l'Egypte et la Moldo-Valachie. Trente-quatre relèvent du patriarcat de Conslantinople, sept de celui de Sis, six de Jérusalem.
L'ar*adschnort est élu par rassemblée générale provinciale, et nommé par le patriarche avec l'approbation du Conseil central mixte. Sa situation à l'égard de l'autorité ottomane est exactement la même que celle de l'archevêque ou de Tévêque orthodoxe, et il fait partie comme eux du medjlis du vilâïet ou du sandjak.
Nestortens et Jacobites. — Nous avons vu qu'à l'origine, les Nestoriens et les Syriens-Jacobites, comme, en général, tous les hétérodoxes de l'Église orientale, avaient été placés sous la juridiction civile du patriarche grégorien. Il fut question un moment, en 1864, d'émanciper les Nestoriens de cette tutelle, en autorisant leur patriarche et leurs évêques à traiter directement avec le gouvernement et ses agents dans les provinces. L'affaire n'eut pas de suites (1).
Une tentative analogue eut lieu en 1873, pour les Jacobites, dont l' avant-dernier patriarche, Mgr Bedros, sollicita et obtint de la Porte un bérat, qui le reconnaissait en qualité de [milet bachi. Mais la plupart de ses coreligionnaires le désavouèrent, refusant de rompre le lien qui les attachait aux Arméniens, avec lesquels, malgré la différence des dogmes, ils ont toujours fait cause commune.
(i) Voir d'Avril, Chaldée chrétienne, 45.