ACQUISITION DE TRIESTE
Cependant, avant de repasser les Alpes pour porter ailleurs son active ambition, Léopold fit l’acquisition de Trieste; les habitants de cette ville s’étant, durant la guerre, soulevés contre Venise, se donnèrent à Léopold , qui promit de respecter leurs privilèges ; ce fut le premier port que l’Autriche posséda sur l’Adriatique.
Aujourd’hui cette ville, peupléede quarante-neuf mille âmes, est la première ville marchande de l’Empire.
GUERRE DE I.ÉOrOLD CONTRE LES SUISSES.
La fin peu satisfaisante de la guerre que Léopold avait soutenue en Italie, le mauvais état de ses finances , les malheurs de sou fils qui perdit la cou-
AUTRICHE
ronne de Pologne avec la main de la belle Hedwige , jetèrent ce prince dans une tristesse qui lui fit négliger les affaires de sa maison. Ses baillis de la Souabe et de l’Helvétie en profitèrent pour fouler le peuple à leur profit.
« Ils causeront ma ruine , » disait Léopold quand les plaintes de ses sujets arrivaient jusqu’à lui; mais son énergie était comme engourdie, et il ne faisait aucun effort pour satisfaire aux réclamations qui s’élevaient de toutes parts. Abandonnées à elles-mêmes, les villes s'unirent entre elles. En face des confédérations nobles du Lion , de Saint-Guillaume et de Saint-George, s’éleva la ligue plébéienne de cinquante et une villes libres et impériales des bords du Rhin , de la Souabe et de la Franconie; mais, entourées par les chevaliers qui les séparaient les unes des autres , ces villes sentirent le besoin de chercher un appui parmi ces montagnards héroïques qui avaient déjà terrassé ou mis en fuite les meilleurs chevaliers de l’Autriche; elles sollicitèrent l'alliance des cantons helvétiques.
Ceux - ci montrèrent qu’au patriotisme ils joignaient la prudence ; plusieurs refuseront de se mêler de si lointaines affaires : ils n’avaient eu besoin de personne pour recouvrer leur liberté, et ils comptaient bien être assez forts pour se défendre seuls encore contre toutes les attaques; mais Ilerne , Zurich, Soleure, Zug, incessamment menacés par l’ambition des princes autrichiens, acceptèrent l’alliance proposée.
Cependant Lcopold , effrayé de toutes ces mesures hostiles, vintsurles lieux, et prit d’abord des moyens détournés.
Scnwitz fut gagné par l’abolition du péage de Rapperschwil ; la ligue des cités impériales fut, sinon dissoute, du moins fort ébranlée. Léopold parvint à séparer les villes de Franconie de celles de la Souabe. Enfin, une proposition de paix perpétuelle fut faite aux confédérés. Mais quand les Autrichiens virent ainsi leurs craintes les plus sérieuses dissipées, ils firent entendre de nouveau des paroles pleines d’arro-
ance ; Pierre de Thorberg , Hermann e Graunberg, recommencèrent à fouler les habitants de tVolhausen , de l'Entlibueli et de Rotenberg. Ceux-ci implorèrent l'assistance des Lucernois, qui, aidés des Waldstetten, allèrent attaquer et détruire tous les châteaux situes dans le voisinage.
A cette nouvelle, Léopold se rendit dans ses possessions de l’Argovie, en jurant hautement de châtier l'insolente confédération des Suisses.
On vit alors éclater en tant de lieux , avec toute son énergie , la haine des seigneurs contre les bourgeois et les paysans libres, que , dans l’espace d’un petit nombre de semaiues, cinquantetrois déclarations de guerre furent envoyées aux confédérés. Le duc profita d’un court armistice pour mettre sur pied toutes ses forces ; et , en douze jours, les Suisses se virent en guerre ouverte avec cent soixante - sept seigneurs, tant ecclésiastiques que séculiers.
Léopold réunit ses troupes près de Baden, dans l’Argovie, au même lieu où l’armée qui combattit à Morgarten s’était réunie soixante et onze ans auparavant. Le duc, instruit que les bourgeois de Zurich et l’élite des confédérés formaient à cette ville une garnison imposante, arrêta ,' dans un conseil de guerre, tjue l’armée assoirait son camp autour de Brugk dans l’Argovie, sous le commandement suprême de Jean , baron de Honstetten, trop près de Zurich pour ne pas y semer l’épouvante, et protégée contre les sorties par la Reuss et l’Aar ; que lui , Léopold , les seigneurs , les chevaliers et leurs hommes d’armes , suivraient les pentes presque insensibles qui exhaussent le solde l’Argovie; qu’il convenait que le seigneur de la contrée châtiât les rebelles de Sempach; et qii’cnsuitc , passant par le bailliage de Roteubourg qu’une injuste violence lui avait arraché, il s’emparât par surprise de la ville de Lucerne , le boulevard des IValdstetten, avant que les milices confédérées osassent laisser Zurich en butte aux attaques de Bonstetten. A peine le duc se fut-il mis
L’UNIVERS
en marche , que les confédérés en furent instruits. Deux choses leur parurent indubitables , d’après la connaissance qu'ils avaient de son caractère : en premier lieu , que l'endroit où il se trouverait présent serait le théâtre des opérations les plus importantes et les plus hardies; secondement, qu’aucun avantage ne déciderait le sort de la campagne tant qu’il ne serait pas battu en personne.
En conséquence, ils arrêtèrent de se tenir sur leurs gardes contre les stratagèmes auxquels Bonstetten pourrait avoir recours, attendu qu’il n'avait pas les machines nécessaires pour assiéger Zurich. Ils réglèrent ensuite nue les confédérés sortiraient de cette ville , traverseraient la Reuss et le bailliage de Rotenbourg, et se rendraient à Sempach, dans la haute Argovie. Les habitants de Zug et de Claris devaient garder les frontières avec soin; ceux-ci contre la maison de Montfort, contre Gaster, Rapperschwil et Gessler; les premiers , pour empêcher que Bonstetten, se bâtant de remonter le Reussthal, ne fondit tout à coup sur leur ville et leur bailliage' avec des forces supérieures , ce qui aurait jeté le trouble dans toutes les mesures. Les autres confédéresse chargèrent de résister à Léopold , malgré leur petit nombre et la multitude de ses troupes. Escomptaient sur l’assistance divine en combattant pour leur patrie.
La garnison sortit aussitôt de Zurich , laissant aux bourgeois la garde de ses tours et de ses murailles. Les confédérés marchèrent sans s’arrêter.
Ils furent joints dans leur route par plusieurs habitants de Zug , de Glaris , de l'Entlibuch, et des villes qu’ils traversaient ; chacun était jaloux de partager le péril et l’honneur du combat qu’ils allaient présenter à Léopold (*). »
Le duc étant parti du château de Raden , tra' ersa la Reuss , les bailliages et l’Aargau , et gagna Sempach en passant par Sursée. La petite ville de
(*) Jean de Muller, Histoire des Suisses, liv. ii , ch. 6, t. V, p. a8i el suiv. de la trad. française, | ubliéeà Lausanne en 1796.
Sempach est située à trois lieues de Lucerne, à l’extrémité supérieure d’un lac qui se prolonge l’espace de deux lieues , et dont les bords riants et fertiles offrent d’abord des plaines, ensuite des terres labourées que termine une forêt. Ce fut dans ce bois que se postèrent les confédérés. '
Ils aperçurent l’ennemi Ie9 juillet. Sa cavalerie était nombreuse , bien montée et couverte d’armures magnifiques ; chaque baron conduisait ses vassaux ; chaque avover des villes autrichiennes était à la tête de leur milice. Les écuyers , les serfs et les soldats composaient l’infanterie. Léopold n'avait point d’artillerie de campagne ; seulement l’on traînait avec lenteur de pesantes arquebuses , destinées à faire le siège de Sempach.
BlTAIIXt DK SEMPACH. MORT DI CitOPOI.D.
(9 juillet 1Î86.)
On était dans le temps des moissons. Les soldats autrichiens coupèrent les blés, tandis que les seigneurs s'approchèrent des murailles de Seni-
fiach, en caracollant, pour insulter les tourgeois; à les entendre, ils étaient fermement résolus de châtier seuls, et sans le secours de l’infanterie, les ri /s manants de la Suisse. Le duc, apercevant les confédérés sur la hauteur, oublia que la cavalerie attaquait avec plus d’avantage d’en lias mie d’en haut. Il lui parut nécessaire d’éloigner les chevaux , quoique les armes pesantes de la noblesse dussent lui interdire les évolutions de l’infanterie.
Dès que la noblesse fut descendue de cheval , Léopold lui commanda de se former en bataillon serré. Au moyen des lances qui pouvaient se prolonger en dehors depuis le quatrième rang, il donna un front impénétrable et meurtrier à cette épaisse phalange (*).
Vainement Jean, baron de Hasenbourg, guerrier vieilli dans les combats, qui avait examiné la position et la contenance de l’ennemi , dissuada Léopold de livrer la bataille ; vainement
(*) Ibid., p. î8G et «uiv.
AUTRICHE
d’autres seigneurs lui représentèrent ue les batailles rangées étaient fécones en accidents imprévus, que l’armée aurait plus à souffrir de la perte de son chef que si quelques-uns d’entre eux venaient à succomber; il répondit d'abord en riant, mais ensuite avec impatience: « Faut-il donc que Léopold a contemple de loin ses chevaliers qui « se sacrifieront pour lui ? Non , je serai « vainqueur ici sur cette terre qui m'ap- « partient , ou j’y périrai avec vous « pour l’intérét ae mes sujets. »
Les confédérés étaient sur la hauteur; le bois couvrait leur petite armée. Tant que les nobles demeurèrent à cheval , il leur parut malaisé de soutenir en plaine le choc de leur multitude , et ils jugèrent qu’il était plus sdr d’attendre qu’ils vinssent les attaquer, puisque leur position offrait des avantages évidents. Si la victoire se rangeait de leur parti, ils espéraient qu’elle déciderait le sort de la campagne , en relevant le courage des peuples. Dans le cas contraire, ils reardaient leur mort comme le gage 'une éternelle renommée, et comme un aiguillon de vengeance pour ceux qui leur survivraient. Mais quand la noblesse descendit de cheval, ils sortirent du bois et débouchèrent dans la plaine. Peut-être craignaient- ils un stratagème, ou qu’un mouvement rapide les cernât dans le bois. Ils formaient un bataillon serré, en forme de coin. Leurs armes étaient courtes, et leur troupe composée de quatre cents Lucernois , de neuf cents hommes des trois Waldstetten , et d’environ cent hommes de Glaris, de Zug, de Gersau, de l’Entlibuch et de Rotenbourg. Chaque détachement était rangé près de sa bannière, et commandé par le landammann de chaque vallée.
L’avoyer de Lucerne avait le commandement général. Quelques confédérés portaient les hallebardes avec lesquelles leurs ancêtres avaient triomphe à Morgarten. D’autres, au lieu de Wucliers, avaient une petite planche liée autour de leur bras gauche. Leur bravoure fut remarquée par ceux des
ennemis qui avaient l’expérience des combats. Ils firent halte, se mirent à genoux, et prièrent suivant leur antique usage. Cependant les seigneurs attachaient leurs casques, et le duc faisait des chevaliers. Le jour était déjà avancé et la chaleur excessive.
Leur prière achevée, les Suisses coururent à l’ennemi en poussant des cris belliqueux. Ils se flattaient d’enfoncer la phalange autrichienne, et de pouvoir ensuite combattre à leur gré sur la droite et sur la gauche. Les boucliers leur opposèrent un mur impénétrable et les lances une forêt de pointes de fer. Le courroux , l’impatience animaient la milice de Lucerne-; elle essaya de s’ouvrir un passage à travers les lances , tandis que la phalange s'ébranlait avec un bruit formidable, et semblait vouloir s'étendre en largeur, comme pour former une demi -lune capable d’envelopper l’ennemi. Il en avait déjà coilté la vie à soixante Suisses , et les autres craignaient l’effet soudain d’un mouvement insensible de l’arrière-garde, ou d’être pris nu dépourvu par le corps d’armée de Bonstetten , quand Arnold Strutthan de AVinkelried , chevalier, habitant du canton d’Underwald, mit un terme à ce moment d'inquiétude et d’irrésolution : « Je vais vous ouvrir un passage, » dit-il à ses compagnons d’armes ; et s’étant élancé hors des rangs : « Ayez « soin de ma femme et de mes enfants, « ajouta-t-il ; chers confédérés , pensez « à ma famille ! » En prononçant ces mots, il courut à l'ennemi, saisit autant de fers de lances que ses bras purent en contenir, les fit entrer dans sa poitrine, et, comme il était grand et robuste, il les entraîna avec lui en tombant. Aussitôt ses compagnons passèrent sur son corps; toute l’armée des confédérés les suivit ; ses files étroites et serrées pénétrèrent avec une force irrésistible. Frappés d’étonnement, les ennemis se culbutaient les uns sur les autres pour éviter leur rencontre. Dans ce conflit désastreux , quantité de Seigneurs expirèrent étouffés sous le
Eoids de leurs armures , sans avoir été lessés. De nouveaux confédérés ac-
L’UNIVERS
coururent en foule de la profondeur du bois, et se hâtèrent de venir renforcer les vainqueurs.
Les valets des nobles, qui étaient à peu de distance parmi les bagages , voyant que la fortune abandonnait leur parti, montèrent sur les chevaux de leurs maîtres , afin de se sauver par une prompte fuite. Forcés de tenir tête aux vainqueurs, les chevaliers opposèrent une vigoureuse résistance. Déjà la bannière de Habsbourg avait succombé entre les mains de plusieurs chevaliers, amis de Léopold. « Puisque » tant de seigneurs sont morts à mes « cdtés, dit ce prince, je veux mourir » comme eux avec gloire. » A ces mots, guidé par la douleur et le désespoir , il s'élance pour trouver la mort dans les rangs des confédérés. Renversé dans la mêlée, bouillant de fureur et ne voulant pas perdre la vie sans vengeance, il s’efforcait de se relever sous sa pesante armure, quand un homme du canton de Schwitz s’approcha de lui. « Je suis le duc d’Autriche, » lui cria Léopold. Ou cet homme ne l’entendit pas, ou il ne voulut pas le croire, ou bien encore il pensa que la guerre annulait toutes les dignités. Il lui porta un coup dont le prince mourut sur-lechamp. Martin Malterer, qui portait la bannière de Fribourg en Brisgau, lui vit rendre le dernier soupir. D’abord immobile de douleur, il laissa échapper sa bannière; puis il se précipita sur le cadavre, pour empêcher les ennemis de le meurtrir et ae le défigurer. Il expira dans cette situation.
Les regards de l’armée cherchaient le prince ; ils le cherchaient en vain.
Tout à coup la masse entièredes troupes autrichiennes prit la fuite en gémissant. Tous les nobles demandèrent leurs chevaux à grands cris. Un nuage de poussière leur indiquait à peine dans l’éloignement le chemin qu’avaient pris leurs valets. Chargés de lourdes armures , accablés d’une chaleur insupportable, épuisés de soif et de fatigue, il ne leur restait d’autre parti à prendre que de venger leur suzerain , et de vendre chèrement leur vie, s’ils ne pouvaient la sauver.
Le nombre des comtes, des seigneurs et des chevaliers qui demeurèrent sur le champ de bataille fut de six cent cinquante-six. Ce vide douloureux ternit pour longtemps la splendeur de la cour autrichienne, et ce fut dans le peuple un dicton général : « Que Dieu était monté sur son tribunal pour châtier l’arrogance arbitraire de la noblesse (*). »
Dès le même jour , on fit passer la nouvelle de la victoire à Berne, à Zurich, à Zug et à Claris. Le lendemain, les Suisses accordèrent une suspension ’ d’armes , afin d’enterrer les morts ; mais cette trêve vint trop tard pour un parti de fugitifs qui fut rattrapé et tué dans les environs de Sursée. On transporta dans l’abbaye de Krenigsfeld le corps de Léopold , avec ceux de soixante seigneurs et chevaliers. Il fut placé dans le caveau de marbre où la reine Agnès reposait avec d’autres princes de sa maison. Les confédérés , au nombre de deux cents , furent enterrés à Lucerne.
Les vainqueurs, suivant l’usage, passèrent trois jours sur le champ de bataille; ensuite ils se mirent en marche avec quinze bannières dont ils s’étaient emparés, et retournèrent dans leurs cantons en chantant leur triomphe.
Six jours après, cinquante seigneurs du premier rang et le jeune Léopold , duc d’Autriche, surnommé l’Orgueilleux, fils du mort, frère de Wilhelm, de Frédéric et d’Ernest, leur firent passer des déclarations de guerre.