VILLES PRINCIPALES DE LA HUJTF. AUTRICHE
La capitale de la haute Autriche, Lintz ( J.enlia sous les Romains), compte vingt-quatre mille habitants.
Lintz, situee sur le Danube, offre comme Vienne cette particularité, que la ville proprement dite est moins considérable que les faubourgs. Sur sa grande place se trouve une colonne élevée par Charles IV à la sainte Trinité; niais l’érudition classique des sculpteurs chargés d’orner cette place a uns à droite et à gauche de la colonne chrétienne deux fontaines chargées, l’une de la statue de Neptune, i’autre de celle de Jupiter. Un magnifique chemin de fer met Lintz" en communication avec Budweis. Ce nouveau moyen d'activer les communications commence à devenir populaire en Allemagne, en Autriche surtout, où le fer est si abondant; et l’on ne saurait prévoir quels immenses changements l’établissement de ces routes nouvelles peut apporter dans ce pays, où les vieilles coutumes, les habitudes sédentaires étaient* si fortes.
La petite ville de Steve ç, arrosée par l'Êus, est une des plus industrieuses cités de toute la monarchie autrichienne, l.e voisinage du mont Erzberg, si riche en mines de fer, a enrichi Steyer d’une immense quantité d'usines et de fabriques, d'où sortent des produits qui , grâce à leur qualité et à leur bas prix (une douzaine de bons rasoirs pour cinquante sous, un millier de couteaux de poche pour trente-sept ou cinquante francs), sont exportés jusqu'en Orient.
Près de son embouchure dans le
(*) Idem, t. I, p. aïo.
Danube, l’Ens baigne les murs d’une ville de son nom, qui est peut-être l’ancienne Lorck , le Laureacum des Romains. En remontant la Traun , près du lac, l’on rencontre la petite ville de Geinund , qui se mire dans son beau lac, et à laquelle un chemin de fer allant a Lintz va donner une nouvelle importance, que lui assuraient déjà ses riches salines. « Près de là, se trouve le chapitre de bénédictins connus sous le nom de Clarsten , dont la fondation remonte à plus de huit cents ans. L’église en est magnifique; elle renferme de beaux tableaux et le tombeau d’Ottocar IV. Mais ce chapitre n’est point à comparer à celui de K rems - Munster, fondé en 777 par Tassillon , duc de Bavière. La grandeur de l’édifice, la beauté de Conservatoire, le nombre immense de tableaux, la richesse de la bibliothèque et des collections d’histoire naturelle et d’instruments de mathématiques, le luxe intérieur, l’orangerie et les jardins, mettent ce monastère au premier rang de ceux de l'Allemagne. Il existe près de ce lieu des sources incrustantes, dont les eaux déposent sur les végétaux qui y croissent un sédiment calcaire tellement abondant , qu’on les exploite en pierres destinées pour la bâtisse.
» liallstadt n’est important que par ses salines, d’où l'on retire environ 10,000,000 d'hectolitres de sel. Près de ses murs s’étend un lac de 4,200 toises de long, de 1,100 de large, et d’une profondeur que l’on dit incalculable. Ses eaux, d'un vert noirâtre, nourrissent de très-beaux poissons.
« On croit reconnaître le Itundununi des Romains dans la ville de Itrnnau , peuplée de 3,000 habitants. Le bourg de Mundsee est remarquable par sa position pittoresque au bordd’unlac long d’une iieue et demie, large d’une lieue, et de 200 toises de profondeur. Près du village de lîischofshofen, qu’arrose la Salzaeh, tombe avec fracas d’un rocher de 400 pieds de hauteur, la magnifique cascade de Rachsfali (*). »
(*) Maltebrun, t. VII, p. 4$o.
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Enfin nous voici à Salzbourg (*), la forte et pittoresque ville, dont la principale porte est taillée dans un roc , sur une longueur de cent cinquante pieds , et sur une largeur de vingt à vingt-quatre. « Si j’étais roi, dit M. Lherminier (**) dans son livre sur 1" Allemagne; si j'étais roi, je n’aurais jamais consenti à céder Sal/.bourg; c’est trop beau pour être abandonné.
Cette contrée, qui a passé du sceptre de la Bavière a celui de l’Autriche, a des enchantements qui demandent pour les quitter un héroïque courage.
A quoi bon partir pour aller ailleurs ? La nature vous retient avec instance ; la pensée devient plus lente et ne vous sollicite plus au changement. La religion catholique, présentant à chaque pas ses images, engage le cœur à la foi naïve, a l'oubli du inonde, aux illusions superstitieuses. En vérité, à Salzbourg, on perdrait la mémoire du siècle , sans deux avertissements qui parlent plus haut, le berceau de Mozurd et le tombeau de Paracelse. Penser à Mozart, c’est penser à tout; le musicien vous rejette dans l’univers, dans la vie. et Don Juan vous arrache aux mystiques langueurs. Dans l’année 1541, un homme vint frappera la porte de l'hôpital de Saint-Étienne : il était pauvre, souffrant, malheureux; on lui donna un lit et du pain ; mais quelques jours après, il n’avait plus besoin ni de l’un ni de l’autre, il mourut. Il put se reposer enfin de son enthousiasme et de ses travaux, du ravage des passions et de la science, de ses conceptions sur la solidarité des astres qui roulent dans les deux et des destinées qui s’accomplissent sur la terre, de ses pressentiments sur l'harmonie qui doit régner entre la nature, ouvrage de Dieu, et filme, sanctuaire de l'homme. Enfant du dix-neuvième siècle, ne méprise pas Paracelse ! »
(*) Elle a successivement porté lesnonmle Juvnvium, Hadriana et Pehna. Allita la mina en 4 ,8; mais elle fut ensuite rebâtie par les ducs de Bavière, à la recommandation de saint Kupcri.
(") Au delà du Rhin , t. I , p. 68
BASSE AUTHICHE.
La basse Autriche est, ainsi que la haute , divisée par le Danube en deux parties presque égales de l’ouest à l’est ; elle est bornée au nord par la Bohême et la Moravie, à l’est par la Hongrie, au sud par la Styrie,età l’ouest par la haute Autriche. Sa superficie est de cent quatre-vingt-quatorze myriamètres carrés, couverts par une population d’un peu plus d’un million d’habitants.
Il y a dans cette contrée moins de montagnes que dans la haute Autriche; cependant on v compte encore les monts Kalilen, dont lesdernières collines viennent s’affaisser auprès de Vienne, et qui se prolongent jusqu’en Carinthie : c’est l’ancien nions Cœtius des Romains.
-Les montagnes, qui s’étendent depuis Vienne jusque vers In chaîne calcaire des Alpes, renferment plusieurs dépôts de houille, tels que ceux de Thomaslterg et de Meyersdorf. Quant aux sommets les plus élevés, ce sont ceux de l’OEtscher et du Schneeberg ; le premier n’a que 11170 métrés au-dessus du niveau de In mer; le second a une élévation de 2231 mètres.
Le Schneeberg est l’une des plus curieuses montagnes de la basse Autriche. « Elle est couverte de nuages pendant plus de neuf mois de l’année; il serait même imprudent d’en entreprendre le voyage lorsqu’on n’y est point invité par un ciel serein. En y montant par la route la plus fréquentée, on se trouve bientôt au-dessus d’une étroite et profonde vallée, dont le centre est occupé par un lac noirôtre. Après avoir traversé la région des arbres, on arrive è une plate-forme sur laquelle on a construit une petite maison destinée à servir d’asile au voyageur que la nuit y surprend. Audessus de cet asile, la végétation ne se compose plus que de lichens. Après avoir franchi des rochers nus et décharnés, après avoir évité des précipices effrayants, on arrive, non sans danger, au sommet , dont la hauteur est telle, qu’on y jouit d’un horizon qu’il est dillicile de mesurer. Au nord,
L’UNIVERS
on aperçoit les chaînes boisées du Wiener -Wald et du Manhart; l'oeil parcourt le plus beau panorama qu'il soit passible d’imaginer. \ ici me se présente alors comme un simple bourg, et le Danube comme un fil d’argent jeté sur un tapis de terdure; on peut compter de la toutes les villes, et, quoique l'éloignement les fasse paraître corn ue des points places sur une carte géographique, aucune sommité n'est plus convenable pour faire apprécier d’un coup d'oeil l’inqmrtance et la richesse de I arehiduché. Si l'on se tourne vers le sud, la chaîne des Alpes, qui se déploie sur une longueur de plus de GO lieues, offre un spectacle magnifique; a l'ouest, on distingue les montagnes de la haute Autriche, les alpes de Salzbourg, et même celles du Tvrol; au sud-est, la vaste plaine hongroise se prolonge jusqu'auprès de Raab et d'Ofen (Bude); a quelques pas de la cime, on domine un aflreux précipice de 1,000 toises de profondeur (*). »
En descendant du Schneeberg, l’on va d'ordinaire visiter les deux cascades de la Mira, près de Mukendorf ,-et de la Sierning , dans la vallee de Buchberg. La chute de la Sierning est plus imposante que celle de la Mira, et l’aspect sauvage du pays ajoute encore à la terreur involontaire que font éprouver ces grands bruits de la nature, qui étouffent au loin toute voix humaine. Ce qui donne encore à ces lieux un caractère particulier, c'est de trouver là des hommes qui, à côté de ces grandes scènes, font tranquillement leur œuvre de chaque jour, et forcent le torrent lui-meme a venir aider leurs mains.
Lorsque l’on quitte la cascade de la Mira pour se rendre dans la vallée de Peraitz, l'on trouve « un large sentier dans la montagne, et entre les deux énormes rochers qui en forment les parois , coule en grondant le torrent de la Piesling, et l'on aperçoit un pont de bois qui s'étend à perte de vue, non pas en travers du courant, qui
(*) Mallebrun , t. VU, p. 487.
n’aurait que douze à quinze pas de largeur, mais sur sa longueur même , c'est-à-dire, au milieu de son cours, et le couvrant presque en entier. I.à, d'immenses ulocs de pierre sont à droite et à gauche au milieu des eaux , et soutiennent ce singulier ouvrage ; là, des sapins énormes, abattus par le ventet par la chute des rochers, se croisent au-dessous. C’est une des scènes les plus singulières de la nature. Au milieu de cette frêle et bizarre construction, et dans l’endroit où le danger d’être englouti , ou par les rochers suspendus sur la tête , ou par le torrent qui gronde sous les pieds, est une petite cabane de bois où le voyageur se repose , et à droite et à gauche , des excavations dans des rochers avec des bancs pour mieux contempler ce spectacle. Bientôt on arrive à la vue du château de Guttenstein , et cette apparence d'un lieu habité change »our un moment l’aspect sauvage du ■eu (*). »
Du haut du Schneeberg on peut embrasser une grande partie de la basse Autriche, et compter ses villes : Briick, sur la rive droite du Danube; Haimbourg, qui a la plus importante fabrique de tabac de toute l'Autriche; Krenis et Stein, sur la rive gauche du Danube; Durrenstein, où l’on voit encore les restes du château qui servit de prison à Richard Cœur de Lion; Mœlk , remarquable par son magnifique couvent de l)énédictins ; Saintl’elten; Awischofen, avec sa manufacture de glaces; Aloosdorf; Aleihen, où l'on voit une des plus belles bergeries impériales de l'Autriche; Maria- Taferl, sur une montagne d'où l'on jouit d’une vue magnifique, et où se rendent tous les ans des processions de cent mille pèlerins; Riesenbcrg, patrie de Haydn; enfin, dans la plaine, Wagram, qui rappelle la bataille du 6 juillet 1809.
LC BAS SI* DE VCETfKE.
Nous avons réservé, pour en faire
(*) De Cahotée- , Voyage pilloresqiic en Autriche, t II, p. 97.
AUTRICHE
ts
une description à part , le magnifique bassin dont Vienne occupe le centre.
D'abord c'est le Danube, qui coule de l’ouest à l’est , séparant les plaines du Marckfeld des collines boisees qui entourent Vienne au sud. Son cours est large, profond, rapide, semé d’i.es nombreuses couvertes de bois et d’une riche verdure. Entre Floridsdorf et Regelsbrun, c’est-à-dire, un peu audessus et au-dessous de Vienne, le fleuve fait de nombreux détours; il jette mille bras à travers la plaine, comme pour enlacer dans ses plis tout ce beau pays. A l’est, les bords du bassin sont formés de montagnes couvertes d’habitations; elles se reunissent à celles qui le ferment au sud. Vers l’ouest, le bassin s'élargit et s’étend
E’aux monts Manhart, dont les i sont couverts de forêts. Au nord , l'oeil s'égare dans une plaine dont il ne peut mesurer l’étendue.
Enfin, au sutl, les hauteurs sont couronnées de villages et de maisons de campagne qui se détachent et se groupent ça et la au milieu de bouquets de verdure. Derrière ces riants coteaux, des cimes élevées prennent dans le lointain une teinte bleuâtre, dont les différentes nuances se fondent insensiblement avec l’a/.ur du ciel.
VIEKMK.
Du milieu de cet immense panorama se détache la capitale de la monarchie autrichienne.
Vienne, en allemand If'ien, fut fondée en 11-12, par Henri 1er. duc d’Autriche. Elle lire son nom d’une petite rivière qui la traverse et court se jeter dans le Danube. La ville proprement dite est peu de chose; mais les trente-quatre faubourgs qui l'entourent lui donnent une circonférence de sept lieues et une population de deux cent cinquante mille habitants: Paris en compte quatre fois autant sur une même étenduede terrain ; mnisVienne, comme beaucoup de vides allemandes, laisse pénétrer la campagne jusque dans son sein : partout sont d’immenses promenades et, dans les fau-
bourgs, des jardins et des champs en culture. Celte verdure, qui vient se montrer au milieu de l'industrie et du commerce, n’est pas un des moindres attraits des vieilles cités d’Allemagne; c’est une image du genie de ces peuples, chez qui l’amour de la nature est si puissant, et qui trouvent si souvent le panthéisme au fond de leurs systèmes philosophiques.
Vienne était autrefois fortifiée; mais ces fortifications, élevées à la bâte en 1683, pour repousser les Turcs, ont été rasees, et aujourd'hui les remparts et les bastions sont garnis de belles promenades. Voici en quels ternies s'exprime un v oyageur qui a récemment visite la capitale, de l'Autriche : « On éprouve dans Vienne je ne sais quelle langueur; il circule dans cette ville un souille de mollesse et de plaisir qui vous gagne et vous pénètre. Le peuple mange, boit, se promène et dort; il s’estime heureux. La noblesse demeure dans ses châteaux et dans son orgueil. Une nature resplendissante enveloppe une population dont les mœurs sont bienveillantes et faciles , dont les plaisirs sont la musique, la danse, la promenade et la bonne chère.
Aujourd'hui, Vienne est encore la même ville dont Æneas Sylvius traçait au XV siècle la peinture, dont il disait : » L’est par charretées que l’on « apporte a Vienne les œufs et les « écrevisses, le pain, la viande, le « poisson et les volailles de toute es- « père; et toutefois, a la chute du jour, « il ne reste plus vestige de ces pro- « visions('). On n’exige aucun droit de « ceux qui vendent du vin dans les mai- « sons; aussi presque tous lescitoyens « tiennent-ils cabaret. Ilschauffeut leurs « etuves, y font la cuisine, et v reçoi- « vent les ivrognes et les filles de joie... « Le nombre des courtisanes est très- « considérable. Outre cela, il y a peu de
(*) Voici un renseignemenl curieux su»
la statistique gastronomique devienne: on le doit à Hcbei. A Vienne, dans une aimée, On lua cl on consomma 66,795 Ixruls, 2,1 33 vaches, 73,09a veaux, 47,000 moulons, 120,000 agneaux, el 71,800 porcs.
L’UNIVERS
« femmes qui se contentent de leurs « maris.» Un siècle après, Guy-Patin disait de Vienne : « Vienne est une ' ille « de plaisir s’il y en a au monde; et « comme je prétends qu’à moins d'être « Français, il faudrait souhaiter d'étre « Allemand , de meme je dis qu’à « moins de passer sa vie à Paris, il la « faudrait passer à Vienne. »
« Il est singulier de voir la capitale d’un aussi grand empire destituée d’un caractère moral dont la précision puisse la désigner entre toutes les autres villes. Londres, Berlin, Paris, ont leur génie et le montrent aux yeux ; Vienne est un corps immense dont on cherche l’âme; je l’appellerais, pour ainsi parler, une ville athée. Elle est sans unité; elle réunit dans son sein le Hongrois, le Bohème, le Grec, l’Italien, l’Allemand; elle enveloppe tout dans sa variété anarchique et ses trente-deux faubourgs, sauf un esprit qui lui appartienne. A peine si a l'entour et dans l’enceinte de la inagnilique cathédrale de Saint-Stéphane, le génie primitif de la cité parait quelquefois.
Tout s’est évaporé au vent du Danube, de cet lster, fleuve bien moins allemand que le Rhin ; tout a revêtu, aux rayons du soleil , je ne sais quel prisme italien , grec, ou slave; ce qui s’y produit le moins, c’est le genie germanique. Etrange cité ! le bonheur matériel y siège. La justice positive des rapports civils n'est pas absente; le peuple est hou; la bourgeoisie bienveillante : elle aime les concerts, la campagne, les bords du Danube, et le poulet frit; les arts ont, dans le château impérial (Burg) et les palais de la noblesse, leurs merveilles et leurs trésors; les médailles, les statues et les tableaux ne manquent pas; des savants et des poètes dont toute littérature. pourrait s'honorer, accueillent l’étranger avec une grâce affectueuse; la haute aristocratie a des causeries dont l’élégance ne sai rait être effacée par aucune autre société de l’Europe.
Eh bien , au milieu ce ces choses agréables, l’âme ne saurait être contente, à moins de se laisser tout à fait engourdir.
« Que manque-t-il donc à Vienne?
Il lui manque la liberté de la pensée, ou plutôt l’absence de la pensée s’y fait voir. Tout y est permis, tout y est possible, sauf de diriger son esprit sur les graves et mâles objets d’où dépendent les destinées de l’homme et du genre humain. Des spéculations profondes à Vienne ? erreur ! De l’enthousiasme ? folie ! Il faudrait écrire sur les poteaux de la route de Vienne : On ne pense point ici.
« La monarchie autrichienne exerce une vaste et sourde proscription contre le génie : elle ne le tue pas, elle le déprécie. Un poète avait commence de s’élancer dans les divins pays de l’imagination et de l’iaéàl ; un instant on le laissa faire, puis ou l'avertit, on l’inquiéta, on l’invita amicalement de ne pas se rendre suspect par trop de verve et d’impétuosité; quand le pocte voulait lever les yeux au ciel, il rencontrait autour de lui les regards immobiles d'une inquisition secrète. Il a Uni par comprendre que la monarchie lui dictait le silence; il se tait, il vit ainsi, ou plntôt il meurt tous les jours, sans se plaindre et sans chanter.
« Comme au temps de Wan Swieten et de Métastase, la médecine et l’opéra sont l’objet des soins et des faveurs de la cour et du pouvoir. La musique, la danse et les sciences naturelles ont seules conservé le privilège de l’innocence (*). »
(*) Lhcrminicr, .■lu delà du Rhin , t. I, p. 70 et suiv I.a botanique surtout a reçu de très-grands encouragements; il n'y a point de lieu eu Europe oit , sur tut même espace donné, il se trouve autant de jardins botaniques L'empereur, les archiducs, et, à leur exemple, les principaux seigneurs, ont fait d'énormes dépenses pour réunir les plantes les plus rares. Le prince d’Estcrbazy a les plus grande, et peut-être les plus belle., serres qui existent au monde. Les comtes de I’elfyel de Hat rnrli , les princes de Lichtenstein et de Schwarzenberg, les barons de I ronay, de Lang et vingt autres, possèdent des jardins qui le disputent en magnificence aux plus beaux établissements de ce genre formés dans les principales capitales de l'Europe.
AUTRICHE
M. Lherminier n’a voulu , dans ce
Ï tassage, considérer Vienne que sous e point de vue politique ; mais nous qui, pour le moment, visitons l'Autriche en artiste, qui nous arrêtons à ses beaux sites, devant ses vieux châteaux et dans ses villes moitié neuves et moitié anciennes, nous laisserons de côté, pour les retrouver plus tard, les consiaérations politiques , et nous continuerons notre voyage pittoresque. •
SCHOKRB*ÜR!l. UXMBOCBQ.
Les environs de Vienne sont embellis d’une foule de châteaux, dont les plus remarquables sont ceux de Schœnbrünn et de Luxembourg. Le premier est une résidence impériale, dont les bâtiments, mais les jardins surtout, méritent la réputation qui leur a été faite. Quant à Laxembourg, c’est une résidence d’été. L’arcbitecture n’offre rien de remarquable , mais son beau et grand parc renferme un château gothique, qui est devenu une des curiosités de l'Allemagne. La disposition des appartements, leurs meubles, leurs ornements, tout y retrace fidèlement les usages et les coutumes du moyen âge.
« A l’entrée se trouve une enceinte très-étendue entourée de murs, auxquels sont intérieurement adossés des gradins en maçonnerje, construits, ainsi que les murs, avec la plus grande solidité. Cette enceinte, ou, pour mieux dire, cette lice, est destinee à donner des tournois. Sa distribution est absolument pareille à celle des anciennes lices où se donnaient autrefois les combats de ce genre, soit qu’ils eussent lieu à outrance et à fer émoulu, ou seulement à fer émoussé et avec des armes courtoises.
« Sur un des grands côtés de l'ovale prolongé que forme cette lice , est une tribune plus élevée que le reste de l’enceinte ; cette tribune est destinée à la
Comme le dit M. Lherminier, ee goût, mis à la mode par la cour, est pent-èlre une sorte de moyen adroitement employé pour diriger l’activité des esprits vers des études qu'aucun gouvernement ne peut redouter.
2' Livraison (AUTRICHE.)
famille impériale et à ses grands officiers. Une tribune pareille s’élève du côté opposé ; c’est là que se placent les dames ue la cour, les princes de l’empire, les feld-maréchaux, les ministres et autres personnes de haut rang. Au fond de la lice est la tribune du maréchal et des juges du camp. Vis-à-vis , et à l’extrémite opjiosée du grand ovale, se trouve la barrière par laquelle on entre dans l’enceinte; cette barrière est de fer, et ses barreaux , alternativement jaunes et noirs (aux couleurs impériales), sont surmontés de l’aigle double qui compose , comme on le sait, les armoiries autrichiennes.
« Telle est la lice qui précède et annonce le Ritterschloss. On y a donné , dans divers temps, plusieurs tournois, et l’image des anciens combats chevaleresques v a été souvent répétée. Le souvenir de ccs siècles héroïques , de ces temps si renommés de loyauté, de vaillance et de galanterie, s’êst mieux conservé dans l’empire d’Allemagne que dans le reste de l’Europe.
« En face de cette lice, et au centre d’une enceinte bastionnée, qu’environne un fossé large et profond , s’élève le Ritterschloss proprement dit.
Jamais château ne mérita mieux ce nom. Sa construction (quoique trèsrécente) semble appartenir au siècle des Amadis, des Galaor, des Ogier, ou des quatre fils Avmon. Des remparts crénelés , garnis de mâchicoulis et de meurtrières ; des tourelles , dans lesquelles se trouvent les divers escaliers intérieurs ; un donjon très-élevé , qui domine le reste des édifices; des guérites de forme gothique, disposées aux angles des remparts ; une chapelle non moins gothique , remarquable par ses antiques vitraux colorés ; des portes et des fenêtres rares et étroites , et terminées en ogive : tel est l’extérieur du Ritterschloss. Une porte de peu de largeur introduit dans la cour, au centre de laquelle est un puits profond.
En entrant dans le château , on trouve d’abord la salle où étaient censés s’assembler les chevaliers. Ses murs sont décorés de vieux tableaux d’Albrecht- Altdorfer, qui vivait dans le treizième
siècle ; d'antiques chaises el autres meubles , entre autres d'une table de 1591 : sur la pierre gui forme le dessus on voit gravé un jeu de ce temps-là. On monte ensuite sur la tour en mâchicoulis, sur laquelle il y a une plateforme munie de canardières. On y remarque de plus la chambre de la garde du cliâteau, où l’on trouve un trèsgrand porte-voix en fer-blanc, qui y a été apporté de Kufstein en Tyrol.
On monte de là dans le donjon, d’où l’on jouit d’une vue délicieuse, planant sur le parc dans toute son étendue, sur toutes les montagnes d’Autriche et de Styrie, et d’un autre côté jusqu’en Hongrie. On passe de là à une autre tour où l’on voit des vitraux très-anciens, qui étaient autrefois à Vienne dans l’eglise de Notre-Dame des Derés ( Maria-Stiegen). Dans un corrior voisin sont soixante petits portraits dans le costume et les moijes du moyen âge. A côté de ce corridor sont les appartements du gouverneur de ce château (burgvogt). On descend ensuite, par des marches de pierre, dans les cachots éclairés pardes lampes qui répandent une clarté pâle et funèbre. On y voit un templier avec les habits de son ordre. Cette ligure, au moyen de ressorts, se soulève lentement quand on entre, et secoue ses chaînes. Lue grille qui est au plancher fait voir d’autres cachots plus souterrains. En sortant de ces cachots on arrive à la salle de justice. Sur une table est la déesse de la justice. On remarque au plafond une poulie au moyen de laquelle on faisait monter les prisonniers , en ôtant la statue qui couvre le trou communiquant aux cachots, et le prisonnier y arrivait de manière que son corps était dans la table et que sa tête seule sortait par le trou : il subissait ainsi son interrogatoire.
« Le salon en forme de galerie est d’environ quarante pieds de longueur, sur une largeur proportionnée; il est voilté en bois dans le genre gothique le plus léger et le plus artistement travaillé, en arêtes saillantes, sans aucune dorure ni autre couleur que celle qu’ont donnée à ce chef-d'œuvre de sculpture
les siècles nombreux qui se sont écoulés depuis son existence. Cette voilte , ou plutôt cet admirable lambris, fut donné à l'impératrice par une riche et ancienne abbaye de bénédictins , dont il avait, depuis sa fondation, embelli le réfectoire, ou la salle capitulaire; et c’est sans contredit un des plus précieux ornements du Ilitterschloss. Les fenêtres de ce salon, dont les châssis sont découpés en forme gothique, telles qu’on les voit dans nos anciennes cathédrales , sont garnies de verres de Bohême colorés , sur lesquels on a peint en couleurs brillantes les écussons héraldiques d’Autriche-Lorraine et de Naples-Bourbon, avec ceux de toutes les alliances de ces maisons. Sur les carreaux qui couronnent la pointe ou ogive de chaque fenêtre , sont peints , avec beaucoup de goût .les chiffres transparents de la feue impératrice reine Marie Thérèse d’Autriche, grand’inère de l’empereur régnant (*) , et de Marie Thérèse de Bourbon , son épouse, avec des inscriptions dont l’une entre autres offre aux yeux ces mots placés sous les chiffrés réunis de ces deux souveraines :
Heureuse arec ton nom t si j’acaii ses vertus.
« Au milieu du salon est un trône couvert d’un dais. A côté sont deux grands tableaux , dont l’un représente leeouroniiementde François II à Francfort. On trouve aussi dans cette salle un clavecin et un luth de 1675 , et une belle armoire en mosaïque.
» A la suite de ce beau salon, dont j’ahrége infiniment la description, se trouve I;*- salle d’armes , ainsi appelée parce qu’elle contient une coilection très-complète d’armes offensives et défensives , ainsi que des armures eu usage dans le temps de la chevalerie.
Les murs sont décorés de trophées d’armes , d’une grande quantité de drapeaux aux armoiries des pays héréditaires d’Autriche, et d’anciens éens ou boucliers qu’ont portés les plus célèbres chevaliers allemands du temps des croisades, et du sierle qui les a suivies.
(*) François II. L’ouvrage de M. JDc Laborilo a élc publié en iSïi.
AUTRICHE
La plus remarquable de toutes ces armures est celle de l’empereur Frédéric III. Les écus portent pour la plupart les pièces ou ligures devenues depuis héraldiques , qui composèrent les armoiries de leurs descendants ; mais ceux de ces boucliers qui avaient appartenu à des chevaliers religieux militaires n’ont d’autre ornement que la croix distinctive de leurs ordres respectifs; savoir : pour les templiers, la croix rouge , la blanche pour les hospitaliers de Saint -Jean (chevaliers de Malte) ,’ la noire pour l’ordre teutonique, et la verte pour celui de Saint- Lazare de Jérusalem. Les noms des chevaliers, ou laïques ou religieux, à qui servaient jadis ces différentes armures, sont écrits, en lettres d'Or, au-dessus de ces groupes ou mannequins armés , casqués, cuirassés, bottés , éperonnés, qui semblent représenter au naturel les guerriers dont ils rappellent le souvenir.
« Le cabinet placé à l’extrémité de la salle d'armes renferme le seul monument moderne qui soit dans le château; mais quoique moderne, ce monument n’entre pas moins dans l’esprit qui inspira la disposition de tout le reste. Sur une estrade élevée de plusieurs marches, couverte d’un riche tapis, et surmontée d’un dais de velours cramoisi bordé de crépines d’or, est la figure ou plutôt la représentation parfaite (grandeur de nature) de l’emereur régnant, François II, entouré e ses quatre freres, Charles, Léopold, Joseph et Jean. L’empereur est en costume chevaleresque, armé de toutes
Îiièces, le casque en tête, visière levée, e visage très- ressemblant, et tenant dans la main droite une épée nue dont il parait frapper légèrement l’épaule du jeune prince impérial (son fils aîné) que son père est censé recevoir chevalier. Ce jeune prince, en simple habit de bachelier (ou aspirant à la chevalerie) , est à genoux sur la première marche de l’estrade , et semble pénétré de l’honneur qu'il reçoit. A côté de lui se voit son parrain dans cette noble cérémonie, S. A. I. et R. l’archiduc Charles , également armé et vêtu comme les anciens chevaliers, mais dans le cos-
tume de l’ordre teutonique, dont il était grand maître, et dont la croix noire, si révérée dans toute l’Allemagne, orne la cuirasse, et se répète sur son bouclier. Il tient de la main droite la main gauche de son neveu qui , en élevant l’autre vers le ciel et vers son père , semble prêter le serment de fidélité à son Dieu et à son prince, de loyauté pour un sexe et de courtoisie pour l’autre. Derrière les trois principaux personnages de cette scène, on voit l’impératrice dans l’ancien costume de souveraine, tenant par la main sa fille aînée encore enfant, l’archiduchesse Marie Louise (*). »
En allant de Vienne à K loster-Neubourg, l’on rencontre le Kalenberg, que tout nouveau venu dans la capitale de l’Autriche visite, pour jouir de la vue maguifique que l’on découvre de son sommet. Ici, les hautes montagnes sont loin , mais sous vos pieds est Vienne avec ses trente-neuf ponts, son beau fleuve et sa ceinture de forêts, et le Marckfeld couvert de ses riches moissons, de ses habitations nombreuses; enfin l’antique couvent de Kloster-Ncubourg qui montre de loin ses dômes brillants.
A quelques lieues au sud de Vienne, se trouve Baden , sur la pente septentrionale du Calvarienberg ; ses eaux thermales, dont on a reconnu l’eflicacité contre les affections rhumatismales, sont tellement fréquentées, que dans la saison des bains on v compte souvent plus de cinq mille étrangers.
« C’est au pied du mont Calvaire qu’est la source. Un antre, de quarante pas de longueur, conduit dans la grotte, brillante comme si elle était dé cristal, où l’on trouve un bassin creusé par la nature, d’une toise carrée environ. Cette source est si abondante que l’on évalue à treize mille quatre cent quarante muids la quantité d’eau qu’elle donne en vingt-quatre heures.
Les vapeurs qui s’en exhalent sont reues dans une petite chambre pratiquée ans la grotte même , et forment un bain de vapeur. Une partie s'attache
(’) De La borde, ibid, I. II, p. 57.
L’UNIVERS
aux parois de la grotte, et y forme une incrustation brillante, donton tire le sel de Italien , qui a beaucoup de ressemblance avec celui de, dauber, tandis qu’une autre partie se liquéfiant tombe en gouttes acides qui décomposent les couleurs. Les boues artificielles, dont on se sert extérieurement, se tirent d’une fosse préparée à l’entrée de la chambre du bain de vapeur.
On jette dans cette fosse une terre argileuse qui s'imprègne de. gouttes acides, et qu’on laisse se saturer d’acide sulfurique.
« Cette source, connue depuis mille ans, loin de souffrir par les tremblements de terre , n’en est devenue que plus abondante, et d’une température plus élevée. Dans le dernier tremblement de terre de Naples, du 26 juillet 1805, plusieurs sources ont tari, celle de Carlsbad a été huit heures sans couler , celle de Baden n’a point souffert. En 1 764 et 1 794 on fit quelques réparations à la grotte, et en creusant au pied pour donner plus de jour à quelques bains, on arriva à des fragments de mur et à un pavé de grandes briques plates, creusées au milieu. Enfin on trouva des briques avec des inscriptions romaines. On en voit encore deux dans le vestibule des bains primitifs, marquées L. G. X1III, G. M.
V ( legio XIV gemina martiana victriœ), et L. X,G. P. F. ( legio décima gemina pia fide/is). La plupart des auteurs qui ont écrit sur Baden ont conclu de là que ces eaux étaient déjà connues des Romains, et que ce pavé était celui d’un bain de vapeur. Riais ces briques prouvent tout au plus qu’une division des dixième et quatorzième légions a été campée dans ce lieu qui était un délilé important, car on en trouve partout où ces légions ont eu leur camp retranché (*). >•
Plus loin vers le sud, au delà de la délicieuse vallée de Sainte-Hélène, est située Neustadt, la plus jolie ville de tout l’arehiduché. Neustadt, dont la
nutation s’élève à huit mille âmes , e nombreuses et florissantes fabri-
(*) De Laborde , ibid , I. Il , p. 75.
ques, qui peuvent facilement exporter sur V ienne leurs produits par le canal construit entre ces deux villes.
Comme on le voit, la basse Autriche n’a qu’une grande cité, sa capitale; mais on y compte trente-quatre jietites villes, deux cent trente-trois bourgs, et quatre mille deux cent quatre-vingtsept villages.