RODOLPHE EST KLTÏ EMPEREUR
Rodolphe attendait l’expiration de cette trêve, lorsque, reposant dans sa tente, à minuit, il fut réveillé par Frédéric de Hohenzollern, bourgrave •de Nuremberg, dont il était le parent et l’ami, et qui venait lui annoncer que les électeurs de l’empire germanique l’avaient, le 29 septembre 1273, appelé au trône impérial. La joie se répandit, à cette nouvelle, dans toutes les possessions du comte, et chez les habitants des villes et des vallées qui jouissaient de sa protec-
tion. Les Bâlois, dont l’énergique résistance avait fatigué les assiégeants , l’invitèrent à entrer dans leur ville, où il fut reçu aux acclamations générales ; ils lui prêtèrent serinent de fidélité, et lui firent présent d’une somme considérable pour les frais de son couronnement. L’évêque de Bâle , consterne de l’élévation de son ennemi, s’écria en se frappant le front : « Cramponne-toi bien a ton siège, seigneur Dieu, si tu ne veux que Rodolphe prenne ta place ! »
La mort de Richard, roi des Romains, arrivée en 1271, avait été suivie d’un interrègne de deux ans, durant lesquels l'Allemagne se vit presque toujours en proie à la plus déplorable anarchie. « Il n’y avait point de roi en Israël, s’écrient’ les contemporains, et chacun n’y faisait que ce qui paraissait juste à ses propres yeux. » « La terre pleure et languit, disait encore l’archevêque de Cologne dans ce beau langage de l’Écriture , le mont Liban est ébranlé jusque dans ses fondements, et la lune est toute rouge de sang. »
Une diète ayant été ronvoquée à Francfort, tous les électeurs s’y rendirent, à l’exception d’Ottoear, roi de Bohême, et de Henri, roi de Bavière, qui envoyèrent leurs ambassadeurs.
Trois candidats furent nommés : Alphonse, roi de Castille, Ottocar, roi de Bohême, et Rodolphe de Habsbourg, simple comte de Souabe. Les suffrages tombèrent sur ce dernier, qui fut proclamé roi des Romains. Ce choix répondait parfaitement aux vues politiques des électeurs. Ils désiraient un chef, et craignaient de se donner un maître. Rodolphe leur avait paru propre, par son activité, à maintenir l’ordre dans l’einpire, tandis que le peu d’étendue de ses domaines leur faisait espérer de n’êtrc point inquiétés dans leurs usurpations par le nouvel empereur , simple comte de Souabe , issu d'une fatmlle presque inconnue hors de ses domaines.
La couronne de Charlemagne fut posée à Aix-la-Chapelle, sur la tête du nouveau roi des Romains, le 24 octobre 1273. La cérémonie fut suivie
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d’une contestation au sujet de l’investiture qu’il était dans l’usage d’accorder aux princes. Comme il n’y avait point de sceptre, on prétendit que Rodolphe ne pouvait investir. Saisissant le crucifix sur l’autel : « Ceci, qui est l’image de votre maître et du mien , dit-il, peut bien servir de sceptre. »
Les investitures furent données.
Rodolphe prouva bientôt qu’il était digne du rang suprême. Il s’empressa de demander au pape la confirmation des droits qui lui avaient été conférés ar son élection et son couronnement, es ambassadeurs obtinrent facilement l'approbation de Grégoire X, en souscrivant aux conditions qui avaient été imposées à deux de ses prédécesseurs ; en promettant de s’abstenir de toute intervention dans les lieux soumis à l’autorité du souverain pontife, particulièrement à Rome; en ratifiant toutes les donations au profit du saintsiège ; en confirmant tous les droits de l’Église romaine sur le temporel du clergé d’Allemagne ; en promettant d’aider la maison d’Anjou a s’assurer la jouissance des royaumes de Naples et de Sicile, qu’elle possédait à titre de tlefs de l'Église, et en promettant enfin que Rodolphe entreprendrait en personne une croisade dans la terre sainte. En conséquence, le pape prêta son appui au nouveau roi des Romains, refusa d’écouter les propositions d’Ottocar, qui avait protesté contre l’élection; et, après beaucoup de difficultés, il obtint le désistement d 'Alphonse, roi de Castille, qui, durant l’interrègne, avait été élu roi des Romains par une partie des princes de l’empire.
GDIRRK COXTRB OTTOCAR.
Tranquille désormais pour son autorité, Rodolphe s’appliqua sans relâche à faire cesser les pillages et les massacres qui se commettaient encore impunément par tout l’empire, et à ramener la uaix et la sécurité. Ce fut alors qu’il développa dans toute son étendue ce désir ardent d’agrandir sa maison, cette ambition personnellequ’il signala par des entreprises aventureuses , mais presque toujours couronnées
de succès. Jetant les yeux sur l’Autriche, il accueillit les plaintes que lui adressèrent les états de ce duclié , et fit citer Ottocar à la diète d’Augsbourg pour qu’il eût à rendre compte de sa conduite, et à faire hommage pour ses fiefs. Ottocar répondit avec dédain à cette sommation, traitant Rodolphe de simple comte de Habsbourg.
Une seconde sommation demeura sans réponse : à la troisième, le roi de Bohême envoya l’évêque Sekau en qualité d’ambassadeur, à la diète d’Augsbourg; et son exemple fut suivi par le duc de Bavière. L évêque harangua l’assemblée avec violence contre le chef de l’empire. Comme il s’exprimait en latin , Rodolphe lui dit avec dignité :
« Si vous haranguiez dans un consis- « toire , vous pourriez employer la « langue latine ; mais en discourant sur « mes droits et sur ceux des princes « de l’empire , vous ne devez pas vous « servir d’un idiome que ne compren- « nent point la plupart de ceux qui « vous ecoutent. » A ces paroles, la diète, irritée de l’insulte qu’on lui avait faite, somma Ottocar de restituer l’Autriche, la Carinthie et la Carniole, et de faire hommage pour la Bohême et le reste de ses états ; menaçant , en ras de refus , de le mettre au ban de l’empire. De nouveaux ambassadeurs lui lurent inutilement envoyés; et il viola même les lois des nations en faisant mettre à mort les hérauts qui lui notifièrent le décret de la diète.
Rodolphe, pour exécuter la sentence prononcée contre le puissant roi de Bohême, eut liesoin de mettre en usage tout ce qu’il possédait de talents , de courage et d'expérience militaire. Ottocaretait un vieux guerrier, chéri de la victoire, et qui devait à son épée autant qu’a son adresse l’accroissement de sa puissance. Ses états s’étendaient des confins de la Bavière aux bords du Raab, en Hongrie , et de la Baltique à l’Adriatique, l.es états de Rodolphe, peu considérables en eux - mêmes , étaient épars au pied des Alpes, en Souabe et en Alsace, et, par conséuent, éloignés des lieux qui devaient tre le théâtre de la guerre. Quoique
L’UNIVERS
l'empire eût voté des secours, un grand nombre d’États ne tinrent pas leurs romesses. Les mesures d’une équitale sévérité, que déjà le roi des Romains avait prises pour modérer l’es-
Îtrit licencieux des barons, recouvrer es fiefs dont divers princes s'étaient emparés, avaient fait de nombreux mécontents. Rodolphe , cependant , tira de puissants secours de l'électeur palatin, des électeurs de Saxe et de Brandebourg, du bourgrave de Nuremberg, de la noblesse d’Alsace et de Souabe, et des cantons suisses; il entama des négociations avec Ladislas , roi de Hongrie, et avec Meinhart, comte du Tyrol : mais il fut secondé plus efficacement encore par le mécontentement qui agitait tous les États autrichiens , et par la sentence d’excommunication fulminée contre Ottocar par l’archevêque de Saltzbourg.
Ce prélat , après avoir relevé de leur serment de fidélité les peuples de son diocèse, et les avoir exhortes à secouer le joug d’un tyran et à recevoir en ami le chef de l’empire , employa toute son éloquence pour engager le’ roi des Romains à envahir lès États autrichiens.
« Je vois , lui dit-il , vos ennemis frap- « nés de terreur; ils ont perdu tout « leur courage ; votre nom seul les fait « trembler, et ils ne vous connaissent « point encore. Que deviendront-ils « quand ils entendront gronder la fou- « dre , et qu'ils verront les aigles im- « périales tondre sur eux avec la rapi- « dité de l’éclair? »
Animé par ces paroles, qui flattaient son ambition, Rodolphe marcha d’abord contre Henri, duc de Bavière, u’il contraignit à renoncer à l'alliance u roi de Bohême. Ce succès lui ouvrit l’entrée de l’Autriche, et son expédition, commencée sous les plus heureux auspices, devait dès lors se terminer presque à son début. Accompagné de son nouvel allié, le duc de Bavière, qui était à la tête de dix mille chevaux, il traversa la basse Bavière, et s’avança sans résistance contre Vienne. Oltôcar qui , plein d'un mépris superbe pour son adversaire, avait cru, au premier instant, inutile d’exciter par
sa présence le courage de ses troupes , accourut, à travers les montagnes et les forêts de la Bohême, au secours de la capitale de l’Autriche. Mais la fatigue et le manque de vivres ne permirent pas à ses troupes de passer Drossendorf, tandis que Rodolphe , après avoir longé la rive méridionale du Danube, vint camper sous les murs de Vienne. La garnison et les citoyens tinrent six semaines. A la fin, là famine et la menace d’arracher toutes les vignes excitèrent un soulèvement, et le gouverneur capitula.
Après la reddition de Vienne, le roi des Romains sc disposant à porter la guerre en Bohême, fit construire sur le Danube un pont de bateaux qui excita l’admiration générale. Entouré d’ennemis, délaissé par la noblesse, et apercevant des symptômes de révolte dans ses États héréditaires, le fier Ottocar se vit réduit à demander la paix. Il fut stipulé que la sentence d’excommunication fulminée contre lui serait révoquée; qu’il renoncerait à tout droit sur l’Autriche et sur ses dépendances; u’il ferait hommage entre les mains u chef de l’empire, et qu’il recevrait de lui l’investiture pour la Bohême , la Moravie et les autres fiefs qui lui restaient. Une alliance de famille devait avoir lien entre les deux princes, par le double mariage d’un fils et d’une fille de Rodolphe avec une fille et le fils d’Ottocar.
soumission d’ottoc»».
Le roi de Bohême, forcé de se rendre à ces conditions humiliantes, passa le Danube avec une escorte de sa noblesse. Le roi des Romains le reçut dans son camp, en présence de plusieurs princes de l’empire. Ottooar ne put cacher le sentiment pénible qu’il éprouvait ; cependant il confirma le traité; ployant ensuite le genou, il fit Fhommage et reçut l’investiture.
Voltaire et d’autres historiens prétendeut que, pour ne pas rendre public l’acte d’humiliation auquel il se soumettait, Ottocar avait demandé que le roi des Romains fût seul dans sa tente lorsqu’il recevrait l’hommage,
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et que Rodolphe y avait consenti; ils ajoutent que la cérémonie eut lieu, non dans son camp, sous les murs de Vienne, mais dans l’île de Camberg, au milieu du Danube. » Ottocar, dit l’auteur de V Essai sur les mœurs, s’y rend couvert d’or et de pierreries.
Rodolphe, par un faste supérieur, le reçoit avec l’habit le plus simple, sous un pavillon dont les rideaux tombent, et laissent voir aux yeux du peuple et des armées qui bordaient le Danube, le superbe Ottocar, à genoux, tenant les mains jointes entre les mains de son vainqueur. »
Cette version, pour mériter d'étre adoptée, est trop en opposition avec la modération et la prudence si remarquable dans Rodolphe. Et d’ailleurs, ni les auteurs contemporains, ni même les historiens bohémiens, qui ont montré tant d’animosité contre cet empereur, et tant de partialité pour Ottocar, ni les annalistes autrichiens et allemands, quoiqu’ils rapportent minutieusement tous les détails de la cérémonie, ne parlent aucunement du fait.