SAMO
La Moravie et la Lusace suivirent l’exemple de la Bohème, et reconnurent aussi Santon pour leur roi. Dagobert était alors roi des Francs; il regarda Sainon comme un rebelle , et lui dépécha un messager pour l’engager à se soumettre ; mais la réponse qu’il en reçut ne lui ayant pas paru satisfaisante, il rassembla des troupes et entreprit de reconquérir la Bohême.
Dans cette conjoncture. Santon retrouva toute l’activité et toute la prudence dont il avait fait preuve dans les autres circonstances difficiles où il s’était trouvé. 11 s'éloigna des frontières de la Bohême , et vint , avec son armée, camper au pied du château de Wogastisbourg , entre ce pays et la Thuringe, et se fortifia. Les Francs l’eurent bientôt joint , entourèrent ses retranchements, et tentèrent l'assaut durant trois jours consécutifs. Mais il les repoussa , en fit un grand massacre, et s’empara de leur camp, d’où il remporta un butin considérable. Cette victoire ouvrit aux Tchekkes tout le pays des Francs. La Thuringe fut ravagée, et les Sorabes (*) se révoltèrent et se joignirent à Samon, dont ils reconnurent la suzeraineté.
(*) Ce peuple demeurait entre l’Elbe et la Saale. Leur prince se nommait Dervan.
Il ne restait plus qu’un seul moyen à Dagobert pour mettre ses provinces à l'abri des Slaves de la Bohême :
c’était de tenter encore la fortune des armes (632). Mais il trouva , en arrivant à Mavence, des envoyés des Saxons, qui lui offrirent de défendre ses frontières, à la condition qu’ils seraient affranchis du tribut qu’ils lui pavaient. La bravoure et la puissance des Saxons ne permettaient pas à Dagobert de douter qu’ils ne fussent en état de remplir leurs engagements. Il retourna donc dans son pays avec ses soldats. Dans la première rencontre, les Slaves remportèrent l’avantage sur leurs nouveaux ennemis. Les Saxons , partout où ils se montraient, étaient refoulés ou défaits. Dagobert se vit alors obligé d’envoyer en Thuringe Radulf, un de ses lieutenants. Arrivé dans le pays ui était le théâtre de la guerre, Raulf songea moins à combattre Samon qu’à se rendre lui-méme indépendant.
Aussi se hâta-t-il de conclure une alliance avec le prince slave.
Samon était alors parvenu à l’apogée de sa puissance. De simple guerrier, il était devenu un roi puissant.
Pendant les guerres dont nous venons de parler, beaucoup de tribus slaves étaient venues en Bohême partager les dangers de leurs frères et le riche butin qu’ils recueillaient chez les Francs. Les forces de Samon , loin de s’affaiblir par les combats, ne faisaient que s’accroître. Mais il est dans la nature des hommes de s’oublier au sein de la prospérité : c’est ce qui arriva à Samon. Les Slaves nouveaux venus furent traités par lui comme l’avaient été les Tchekkes, moins en alliés qu’en sujets. Ces peuples nomades , qui n'avaient jamais eu de rois et qui ne connaissaient point de limites à leur liberté, n’attenairent qu’une occasion pour se soustraire à un pouvoir qu’ils regardaient avec raison comme tyrannique. Après avoir pris part aux expéditions contre les Francs, et s’y être enrichis, ils se lièrent, pour échapper a la vengeance de Samon, aux Tchekkes, qui habitaient le pied des montagnes, et étaient appe-
lés Chrovates (Corrati). Ils passèrent le Damil>e, et demandèrent a Héraclius des terres à cultiver, promettant de servir fidèlement l'empire.
L’empereur leur céda la Dalmatie; mais avant d’en prendre possession, ils furent obligés de l'arracher aux Avares qui l’occupaient. Des Sorabes ou Serbes, autre tribu slave, se joignirent à eux en grand nombre , et se lixèrent aussi dans les environs de la Dalmatie. Ces colonies furent l’origine des royaumes de Croatie, de Servie et de Slavonie. La Bohême , quoique affaiblie par cette émigration, n’en jouit pas moins de la paix tant que dura le règne de Samon, qui mourut en 658, après avoir régné trente-quatre ans. Il laissa, de ses douze femmes, quinze filles et vingt Gis, dont aucun ne lui succéda.
MBCSSA IT PRIMTSL (*).
Il paraît qu’une révolution éclata à la mort de Samon, et que les Tchckkes se reconstituèrent en démocratie , système de gouvernement d’où la force seule avait pu les faire sortir. Beaucoup plus tard, les chroniques font mention d’une femme nommée Libussa , fille de Krok , que quelques historiens prétendent être fils de Samon.
Elle avait reçu, ainsi que ses deux soeurs, une éducation distinguée, ce ni prouverait encore qu’elle sortait ’une famille très-considérée. A des connaissances étendues elle joignait un esprit brillant et un jugement profond. Ces qualités lui donnèrent sur le peuple une influence qui ressemblait a l’autorité souveraine. Un jour que deux Slaves étaient en contestation , elle fut menacée par l’un d’eux , à qui elle donnait tort sans vouloir trancher le différend. Alors elle assembla ses amis , et leur dit qu'elle ne voulait plus se mêler des affaires publiques, et qu’il fallait choisir un homme pour les diriger. Ils lui promirent de suivre son conseil , mais ils exigèrent qu’elle leur indiquât celui qu'elle jugerait le plus
(*) Les Allemands écrivent Prienfsl.
digne, et qu’elle le prît pour époux.
Libussa y consentit : elle nomma Premysl, jeune seigneur du village de Staditz , sur la Bila. Il avait, dans tout le pays, une grande réputation de sagesse et de justice. Comme les anciens patriciens de Borne, il cultivait luiniéine son champ; et quand les députés de la nation vinrent auprès de lui, ils le trouvèrent se livrant à cette occupation. Ce fut dans le champ même qu’il labourait qu’ils lui annoncèrent sa promotion à lu dignité de prince de Bohème: et bien que 1 100 ans se soient écoulés depuis cet événement, le lieu ni en fut témoin porte encore aujour- ’hui le nom de Champ du roi. Premysl quitta sa charrue et alla trouver Libussa dans son château , appelé alors Psary, plus tard Lybin, et aujourd’hui Wissehrnd. Après l’avoir épousée, il fut proclame premier duc de Bohême (722). L’histoire ne nous fait pas connaître la durée de son règne.
On sait seulement qu’il établit un gouvernement régulier, et publia des lois qui demeurèrent en vigueur pendant plusieurs siècles; enfla qu'il travailla avec son épouse à adoucir les mœurs de son peuple. Libussa jeta les fondements de Prague , qui devint plus tard la capitale du royaume.
On ne connaît que le nom des premiers successeurs de Premysl. Les événements de leur règne n’ont aucun caractère de certitude jusqu'au duc Boriwov ( en allemand Borziwog ).
Tout cë qu’on sait, c’est que Charlemagne essaya aussi de soumettre la Bohême; que, dans les environs d’Égrn , fut livrée entre tous les Slaves, commandes par Lecli ou Bech, rince morave, et les Francs, une ataille sanglante,, dans laquelle ce dernier trouva la mort , et que les Francs se retirèrent momentanément en Allemagne. Mais ils revinrent une année après, et exercèrent de tels ravages qu'ils firent du pays un désert. Les Bohèmes, prévoyant alors qu’ils ne pourraient résister longtemps à toutes les forces de Charlemagne, lui envoyèrent des députés. « Nous « avons, dirent-ils, jusqu'ici courageu-
L’UNIVKRS.
« senient défendu par les armes l’hon- « neur de notre nom; nous en prenons « à témoin les grands et célèbres peu-
* pies que nous avons vaincus et liuini- « liés sur le champ de bataille. La plus «grande preuve de notre bravoure, « c'est que nous n’avons succombé « dans aucune guerre. Si la fortune , « qui se déclare aujourd'hui pour toi, « ne nous eût abandonnés, nous au- « rions autant d'alliés que tu comptes » de peuples dans ton armée. Autre- « fois, Dieu nous protégeait; mainte- « nant il est à toi. Ce n’est pas la force « de vos armes, c’est le sort qui para- « lyse nos efforts. Prince célèbre, pro- « lite de ta fortune et des circonstances « favorables; rien n'est plus capricieux « ni plus inconstant que le temps.
* Prince heureux, donne ton amitié à « un peuple brave qui se confie voion- « tairement à ta générosité; regarde « comme le plus grand bonheur de ta « vie de pouvoir donner des lois à une « telle nation. » Un des effets de cette négociation fut de rendre les Bohèmes tributaires de Charlemagne : ils s’engagèrent à lui compter annuellement cent vingt bicufs gras et cinquante marcs d’argent. L’exécution de ce traite entraîna de grandes difficultés, car les vaincus ne s’y soumirent que contraints par les armes, et lorsque la faiblesse des successeurs de Charlemagne laissa s'écrouler l'empire fondé par ce grand prince, personne ne songea plus à réclamer ce tribut.
DORIVVOY (876-897.)
Boriwoy était alors duc de Bohême. Il était fils de Hosteart, qui passe aussi pour avoir exercé la suprême autorité sur les Trhekkes. Tous ses efforts tendirent à mettre son pays à l’abri des tentatives de l’Allemagne. Son peuple avait eu beaucoup a souffrir des guerres qu’il avait soutenues contre les Francs, et qui avaient menacé plus d’une fois sa liberté.
Aussi ne crut-il pouvoir mieux faire que de former des liens étroits avec la Moravie, qui avait des princes particuliers , et que gouvernait alors Sva-
topluk. Boriwoy se rendit donc auprès de ce prince. Son voyage opéra un changement notable dans la situation de la Bohême; car le célébré apôtre des Slaves, M et hod ius nu St raeho ta, sp t rou vait en Moravie au moment où le duc de Bohème y arriva. Son éloquence gagna le coeur du prince païen , qui se fit baptiser solennellement avec toute sa suite , composée de cinquante seigneurs.
De retour dans ses États , le duc voulut que son peuple einbrassAt la croyance à laquelle il venait de se convertir. Dans ces temps barbares , les princes avaient l'usage d’arracher pur la force ce qui ne devait être obtenu que par la persuasion.
Boriwoy tomba dans cette faute. Ses sujets, qui ne voulaient pas renier leurs dieux et renoncer à leur culte idolâtre, se révoltèrent, et le contraignirent à quitter le pays. Il se réfugia en Moravie, chez son allié. Mais si la masse du peuple l’avait abandonné , il lui restait encore de puissants partisans. Il était en outre soutenu par Arnolphe, roi des Allemands. Ceux-ci s'armèrent poursoumettreles rebelles.
Ils avaient un double but ; car il s’agissait aussi de convertir à la foi toute une nation. Les querelles qui divisaient les Bohèmes, et la crainte d’une si puissante intervention , les déterminèrent à rappeler Boriwov.
Après le retour de. ce prince , son épouse Ludmila reçut le baptême, et devint chrétienne plus fervente qu’elle n’avait été païenne zélée. Dès lors la doctrine du Christ prit racine dans le peuple, et une grande partie des Bohèmes renoncèrent à l’idolâtrie.
ün ignore quel était le système religieux de ces peuples; cependant il paraît qu'ils avaient plus de déesses que de dieux. Perun était le dieu du tonnerre et le dieu des dieux; Swatourt était le dieu de la guerre; Radlhost, le dieu de i’industrie ; tVeles , le dieu des bestiaux ; Lail u , la déesse de l'amour; Ziwa , la deessedes moissons; Dewana, la déesse des forêts et de la chasse; Morana , la déesse de la mort, etc. Les Bohèmes
BOHEME
avaient aussi des démons ( diasy ), des nymphes ( urly ), et des pénates {sotky , skrety).
On ne sait pas non plus quel était le culte qu’ils rendaient a leurs dieux ; s'ils les adoraient en plein air, dans l’épaisseur des forêts, sur la cime des montagnes , ou bien dans des temples et sur des autels consacrés (*). Les petites idoles en bronze, que des fouilles ont fait découvrir en Bohême, annoncent une absence complète de goût.
Le règne paisible de Boriwoy fut entièrement consacré à la propagation du christianisme. A sa mort , la Bohême commençait à reprendre ses forces épuisées par tant de guerres.
SPiriHSEW (**) (897-811.)
Spitihnew était l’aîné des enfants de Boriwoy. Ce fut sous son règne que les Hongrois , après avoir pris possession de la Pannonie, poussèrent leurs succès jusqu’en Bavière. La Morav ie , livrée à des divisions intestines, fut conquise par eux. Déjà, ils étaient sur le point d’envahir la Bohême, lorsque Spitihnew, trop faible pour leur résister, conjura le danger en promettant de leur fournir des auxiliaires contre les Allemands, et de leur payer un tribut annuel-, en outre, il leur permit de passer sur son territoire pour aller faire la guerre aux Saxons. Comme compensation, Spitihnew reçut une partie importante de la Moravie, qui fut alors réunieà la Bohême, et y resta toujours incorporée depuis.
WRATISLAS AT DRAHOMIRA (9II-916.)
Wratislas, second fils de Boriwoy, berita de la Bohême après la mort de son frere. Il avait épousé une princesse païenne de Brandebourg , de
(*) Il e*t à croire que Wissehrad était pour levTchekkcs ce qii’Arcoiie (Kugen) et Rhaetra étaient pour les Slaves, qui habitaient le nord de l'Allemagne, et que là étaient leur temple principal, leurs idoles et leurs prêtres.
(*•) Eu allemand Spitignew.
laquelle il eut deux fils : Wenceslas ou Wenzel et lîoleslas. Il mourut , et Drahomira, c’était le nom de sa veuve, fut chargée du gouvernement pendant la minorité de son fils. Cette tutelle porta un coup funeste au christianisme naissant; car l’ardeur de Drahomira pour l’idolAtrie ne connut point de homes. Les prêtres chrétiens furent proscrits, les temples détruits ; tout fut mis en oeuvre pour éteindre le christianisme dans les montagnes de la Bohême. La belle-mère de Drahomira, la pieuse Ludmila , tenta vainement de défendre la nouvelle croyance ; elle périt victime de son zélé , et fut massacrée dans son propre château. Ce n'était pas encore assez pour Drahomira ; elle envoya des secours aux idolâtres qui faisaient la guerre à Henri Ier, roi d’Allemagne.
Celui-ci lui adressa des remontrances ; pour toute réponse, elle fit jeter les envoyés dans des cachots. Un pareil outrage appelait une vengeance éclatante ; elle ne tarda pas à s’accomlir. Henri n’eut nas plutôt vaincu les abitants des bords de l'Elbe, de la Saale et de l'Oder , avec lesquels il était en guerre, qu’il se mit en marche pour la Bohême. La terreur précédait son armée ; toute résistance fut inutile; lcsc'hampsfurent ravagés, les habitants furent massacrés et les villes saccagées. Dans la vue de I apaiser, les Bohèmes lui ouvrirent sans opposition les portes de Prague (*).
Drahomira fut déposée , condamnée au bannissement, et son fils Wenzel ou Venceslas prit les rênes du gouvernement. Il obtint la paix au prix d'uu tribut annuel de cent vingt boeufs et cinq cents marcs d’argent.
WÏRClSt-AS I.t SAINT (927-936.)
Les Allemands ayant évacué la Bohême, Wenceslas travailla avec ardeur à faire revivre le christianisme , que sa mère avait cherché à étouffer.
Il bâtit de nouvelles églises sur les •uines des anciennes ; la plus rentar-
(*) Witikindus , lil>. i?
L’UNIVERS
quablc est celle du'château de Prague, consacrée à saint Veit. Il racheta les enfants païens tombés en captivité, pour les instruire dans la foi évangélique. Tout en lui révélait une grande bonté et une piété profonde. Mais malheureusement, il rappela sa mère, qui alla demeurer auprès de son second fils, Boleslas. Ce dernier, d'un esprit farouche et ambitieux, possédait le cercle de Bunzlau,où il avait fonde la ville de Boleslava, aujourd’hui Iung-Bunzlau. Il résolut de faire périr Wenceslas, et l'invita à assister au baptême de son fils. AVenceslas, qui chérissait son frère , se rendit sans défiance auprès de lui, et fut impitoyablement massacré sur le seuil de l'église où il faisait ses prières (* (**)). Sa piété et ses vertus le firent placer au nombre des saints, ainsi que son aïeule Ludmila, qui, on l'a vu , avait aussi péri victime de son zèle à répandre le christianisme.