‹ États-Unis d'AmériqueChapitre 11 sur 29 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

Campagne de 1777. Expédition anglaise PARTIE DO Canada. Indiens , Auxn.iAi-

RES DES TROUPES BRITANNIQUES. FiN TRAGIQUE DE MaC-ReA. PaEMIERS AVAN- TAGES DU GÉNÉRAL BURGOTNE : SA MAR- CHE VERS l'Hudson ; sa défaite et sa

CAPITULATION A SaRATOGA. OPERATIONS DU GÉNÉRAL HOWE EN PeNSYLVANIE T

SES SUCCÈS A. Brandt-wine, a German- TOWN. Traités de commerce et d'alliance CONCLUS ENTRE LA FRANCE ET

LES États-Unis. Combat naval d'Ouks- SANT. Expéditions db Rhode-Island , DES Antilles de Savannah. Rupture

entre l'Espagne et l'Angletkrh», Suite des hostilités maritimes.

Nous arrivons à une des époques les plus mémorables de la guerre de l'indépendance, à celle où les succès et les revers se balancèrent, où le théâtre des opérations s'agrandit , où les Américains , dont l'esprit public avait été exalté par la victoire, ne se laissèrent point abattre par l'infortune, et soutinrent avec une généreuse constance le fardeau des hostilités, jusqu'au temps où une autre puissance allait coopérer à leurs efforts, et prendre avec eux l'engagement de soutenir leur cause.

L'Angleterre avait reconnu le péril de prolonger une guerre qui, d'une année à l'autre, augmentait les ressources des Américains. On avait renoncé à négocier avec eux depuis les ouvertures infructueuses faites uprès la bataille de Brooklyn; et pour soumettre un peuple qu'une défaite n'avait point abattu , on voulait lui faire plus vivement ressentir toutes les calamités d'une invasion. Ceux qui avaient voulu la guerre cherchaient à la poursuivre avec plus de vigueur, et les premiers sacrifices qu'elle avait coûtés se trouvaient accrus par des charges nouvelles : ainsi Ton augmentait la flotte et l'armée, ainsi l'emploi des troupes étrangères occasionnait d'onéreux subsides ; mais le gouvernement se flattait d'obtenir à ce prix la prompte réduction des colonies ; et comme il y était encore secondé par de nombreux partisans , il comptait sur le secours des dissensions civiles, et nourrissait la fausse espérance qu'une partie des habitants réussirait , de concert avec lui , à remettre tous les autres sous le joug de la métropole. Cette idée de suprématie était répandue dans le parlement britannique : l'Angleterre y tenait par sentiment national, et ne pouvait s'accoutumer au démembrement d'un territoire si riche, si vaste, si peuplé. Le général Burgoyne,qui offrait les moyens de le reconquérir, était membre de la chambre des communes •.

on l'avait toujours regardé comme un

des plus habiles officiers : il avait fait la guerre en Amérique; il y avait servi l'année précédente vers le lac Champlain , et il croyait que l'armée anglaise aurait pu porter plus loin ses avantages, et surtout ne pas abandonner la position de Crown-Point, qui serait devenue son point de départ dans une nouvelle expédition. Burgoyne, s'étant rendu en Angleterre vers la fin de 1776, proposa au gouvernement un plan de campagne qui fut adopté, et dont l'exécution lui fut remise. Il demandait huit mille hommes de troupes régulières, deux mille Canadiens et un corps de sauvages. Les régiments devaient partir d'Europe au printemps : on pensait que la navigation du Saint-Eaurent et des lacs voisins serait libre vers la fin de mai , et que les opérations pourraient alors commencer. La campagne s'ouvrirait par l'attaque de Ticondéroga, principal boulevard des Américains ; et Burgoyne, après s'être emparé de cette place, continuerait sa marche vers i'IIiidson. On pouvait se rapprocher de ce fleuve par deux lignes différentes , so't en suivant du nord au midi la navigation du lac George , soit en remontant les bords du South-River ou Wood-Creek, pour s'emparer de Skénesborough : cette dernière route laissait plus d'obstacles à vaincre, plus de positions à forcer : il faudrait y établir une chaîne de postes pour la sûreté des communications, et ces divers détachements affaibliraient l'armée ; mais le choix à faire entre l'une et l'autre ligne ne pouvait pas être déterminé d'avance ; il dépendrait surtout de la direction que suivrait l'ennemi.

Cette expédition , dont le principal but était de gagner Albany, et d'y rejoindre l'armée de Ho>ve , commandant en chef des forces britanniques, devait être secondée par une diversion du colonel Saint-Léger, qui partirait du lac Ontario pour s'avancer jusqu'aux rives du Mohawk. Cet officier aurait sous ses ordres sept cents chasseurs anglais et autant de guerriers indiens, qui lui seraient amenés par le colonel

Johnson ; il attaquerait le fort Stanwix ou Schuyler, situé près du fleuve; il en descendrait ensuite le cours, et se rendrait à Albany.

En proposant ce projet, Burgojne désirait aussi être autorisé à suivre une autre direction, si la première éprouvait trop de difficultés. Il se porterait alors vers les provinces de la Nouvelle-Angleterre, où la guerre avait pris naissance , et où il espérait en étouffer le germe; mais cette seconde proposition n'ayant pas été agréée par le gouvernement , il dut exclusivement s'attacher aux moyens de franchir le passage entre les lacs et l'Hudson.

Les préparatifs de l'expédition se firent avec activité. On se hâta de transporter à Chambly, au fort Saint-Jean et sur la flotte du lac Champlain tous les approvisionnements nécessaires; et quelque déplaisir qu'éprouvât le général Carleton de ne pas être chargé de cette expédition , il la seconda avec un zèle sans réserve. Burgoyne arriva à Québec le 6 mai 1777 : plus de sept mille hommes de troupes régulières étaient sous ses ordres ; mais on ne put pas réunir plus de trois cents Canadiens : cette nation ne cherchait pas à se jeter dans une guerre d'invasion qui pouvait exposer à des représailles son propre territoire. La réunion des troupes fut complétée par l'arrivée des guerriers indiens , qui rejoignirent l'armée sur la rive occidentale du lac Champlain, et le général Burgoyne leur offrit, le 21 juin, le banquet de guerre, qu'il commença par une allocution.

« Chefs et guerriers ! le grand roi , notre père commun, et le patron de tous ceux qui cherchent et méritent sa protection, applaudit à la conduite que les tribus indiennes ont suivie depuis le commencement des troubles d'Amérique. Trop pénétrants et trop fidèles pour être trompés et corrompus, vous brûlez de venger l'injure faite au pouvoir paternel : quelques hommes, rebut d'une peuplade dégénérée, ont seuls servi les rebelles ; tous les autres sont restés du côté delà justice,

L'UINIVERS.

« Vous avez contenu votre ressentiment jusqu'à ce que le roi votre père vous appelât aux armes. Guerriers !

le signal est donné ; marchez au gré de votre valeur : frappez les ennemis communs de la Grande-Bretagne et de l'Amérique, les perturbateurs de l'ordre , de la paix et du bonheur public, les destructeurs du commerce, les parricides de l'État.

« Nous vous estimons comme frères d'armes. Émules de gloire et d'amitié, nous avons à vous donner et à recevoir de vous des exemples ; nous nous efforceronsd'imiter votre persévérancedans les entreprises, votre constance à résister à la faim , à la fatigue , à la douleur ; mais il est de notre devoir, il est conforme à nos mœurs, à notre religion, à nos lois, de régler vos passions quand elles passent les bornes, et de marquer les circonstances où il est plus généreux de faire grâce que de se venger et de détruire.

« Cette guerre ne ressemble point à celles où vous trouviez partout des ennemis à combattre ; le roi votre père a un grand nombre de sujets fidèles , qui sont dispersés dans ces provinces : ces hommes sont vos frères , et ils sont dignes de votre affection.

« Soyez attentifs aux règles que je vais proclamer, pour qu'elles soient observées durant la guerre. Je défends l'effusion du sang, lorsqu'on ne s'oppose point à vous à main armée. Les vieillards, les femmes, les enfants, les prisonniers doivent être épargnés, et vous recevrez une indemnité pour les prisonniers que vous aurez faits.

« Par indulgence pour vos coutumes qui permettent d'enlever des chevelures , et qui attachent une idée d'honneur à de tels gages de victoire, vous pourrez scalper, après la mort, les hommes tués en combattant contre vous ; mais vous ne pourrez point scalper les blessés, sous prétexte qu'en les épargnant vous favoriseriez leur évasion,

« Si vos ennemis osaient commettre des actes de barbarie envers ceux d'entre vous qui tomberaient entre leurs mains, vous [)0uvez user de représail-

les; mais, à moins qu'ils ne vous portent à cette rigueur, soyez invariablement fidèles aux règles que je vous ai tracées ; et pour témoigner votre zèle au roi votre père et votre protecteur , suivez les ordres et les conseils de ceux auxquels il a confié la direction et l'honneur de ses armes. »

Les Indiens présents à cette conférence étaient les Iroquois, les Abénaquis, les Algonquins et les Ottowais ; le discours du général Burgoyne leur fut traduit par des interprètes, et un vieux chef des Iroquois y répondit en ces termes :

« .le me lève, au nom de toutes les nations présentes , pour assurer à notre père que nous avons attentivement écouté son discours. Nous nous réjouissons de l'approbation que vous avez donnée à notre conduite : vos ennemis ont voulu nous séduire; mais nous vous aimons, et nos haches se sont aiguisées pour défendre nos amis et nos frères. Tous nos hommes en état d'aller à la guerre sont partis : les vieillards, les infirmes, les femmes , les enfants sont seuls restés. Nous promettons tous d'obéir à vos ordres, et nous demandons au père des jours qu'il vous accorde longtemps sa lumière, et qu'il vous rende heureux.»

L'armée de Burgoyne, étant complètement réunie, quitta son camp de la rivière Bouquet pour s'avancer vers Ticondéroga, et, le T"" juillet, elle arriva sous les murs de la place, située près du canal naturel qui unit entre eux les lacs George et Champlain.

L'ancienne garnison de celte forteresse avait été affaiblie pendant l'hiver, par les détachements qui s'étaient rendus sur les bords de la Délaware : il n'y restait plus que trois mille honnnes , et la nécessité de concentrer leur défense les obligea d'abandonner les postes avancés. Comme on n'avait pas même assez de troupes pour occuper les hauteurs qui dominaient cette position, les Anglais purent s'emparer sans résistance du mont Hope et du Sugar-Hill ; ils s'y fortifièrent et y dressèrent des batteries prêtes à foudroyer la place.

ÉTATS-UKIS D'AMÉRIQUE.

Le colonel Saint-Clair, qui commandait la garnison américaine , se voyant alors investi vers l'occident , ne pouvant plus communiquer qu'avec l'autre rive du canal , et n'espérant pas pouvoir se défendre contre des forces très-supérieures, assembla un conseil (le guerre pour délibérer sur sa situation. L'avis qu'il fallait évacuer la forteresse fut généralement adopté. La garnison sortit dans la nuit du 5 juillet, sans emmener son artillerie et ses effets de siège; elle abandonna, sur la rive droite , le fort Indépendance, où il devenait également impossible de se défendre, et se replia, en remontant le South-River, jusqu'aux chutes de Skénesborough. Une autre colonne s'était retirée par la route d'Huberton et de Castel-Town ; l'un et l'autre corps furent vivement poursuivis. Le fort Anne , où ils se rendirent , fut évacué à son tour, et ces troupes parvinrent enfin au fort Edouard, situé vers la rivière d'Hudson.

La prise de Ticondéroga avait ouvert à l'armée britannique la navigation du lac George. Le général Burgoyne y fit passer des barques canonnières et des bâtiments de transport, sur lesquels une partie de ses troupes fut embarquée, pour venir attaquer le fort George, situé au midi de ce lac, et pour rejoindre ensuite le principal corps d'armée {voy. pi. 57).

Cependant tous les passages de Skénesborough au fort Edouard étaient devenus très-difficiles. Les Américains, en se retirant, avaient coupé les routes et les ponts; ils avaient barré toutes les communications. Le cours du Wood-Creek, nécessaire au transport des munitions , était d'ailleurs embarrassé par la chute des arbres et par des rochers : il fallait du temps pour aplanir ces obstacles. Les équipages de l'armée étaient nombreux : on employa près d'un mois pour traverser cette contrée sauvage, et Burgoyne n'arriva que le 30 juillet au fort Edouard.

Le général américain Schuyler avait d'abord occupé cette forteresse, mais il ne chercha point à s'y maintenir. Il fit également évacuer le fort George,

et concentrant sur la rive occidentale de l'Hudson les troupes dont il pouvait disposer, il alla prendre position près de Still-Water, a quelques milles au sud de Saratoga. Là il était plus à portée de recevoir les renforts qui lui étaient promis ; il pouvait lier ses opérations avec celles qui seraient tentées sur les rives du Mohawk ; il couvrait les approches d'Albany, et protégeait toutes les parties supérieures de l'État de New-York. Ces nouvelles combinaisons n'étaient, il est vrai, que le résultat d'une retraite ; mais le parti que Schuyler sut tirer de sa situation parvint (lu moins à embarrasser et à ralentir la marche de l'ennemi.

Burgoyne avait eu jusqu'alors à poursuivre péniblement son expédition à travers un pays stérile. Ses troupes étaient fatiguées, les provisions devenaient plus rares, et l'on avait à se lépandre au loin pour trouver des subsistances. Il fallait successivement enlever les différents postes occupés par les Américains ; les troupes envoyées au fort George étaient encore séparées de l'Hudson par une distance de dix-huit milles, et le terrain pouvait être disputé pied à pied. La navigation du fleuve qui baigne cette contrée n'était pas libre ; elle était interrompue par les chutes, par les rapides de Glecns, de Luzerne, d'Adley (voy.

pi. .58 , 59 et 60 ) ; il fallait , pour passer du bassin des lacs dans celui de l'Hudson , lutter contre de nombreux obstacles, et l'on était alors bien loin de prévoir qu'un jour la culture dompterait ces terres rebelles , que la main des hommes y ouvrirait un nouveau cours à la navigation, et que ces déserts étaient destinés à recevoir une population active, industrieuse, infatigable, qui viendrait y demander à la nature de nouvelles richesses, éclaircir les antiques forets, chercher dans les entrailles du sol ces mines de fer, de cuivre, de charbon, qui, sans doute, ne seront pas épuisées par plusieurs siècles d'exploitation.

A mesure que les troupes anglaises pénétraient dans la contrée, leur position devenait plus difficile. Quarante

rà2

L'UNIVERS

jours (le marche , de combats ou de fatigues s'étaient écoulés depuis l'ouverture de la campagne : l'armée , que tous ses convois n'avaient pu suivre, ne pouvait trouver de ressources que dans le Connecticut; et Burgoyne, croyant que l'invasion de cette province lui serait plus facile que celle des rives droites de l'Hudson, regrettait que ses instructions ne lui permissent pas de diriger de ce côté les opérations de la guerre. Il se réduisit à y faire quelques incursions pour se saisir des dépôts de munitions et de subsistances que les Américains y avaient rassemblés.

Sur ces entrefaites il apprit que le colonel Saint-Léger , chargé d'une expédition sur le Mohawk , s'était avancé vers ce fleuve le 1" août, et avait mis le siège devant le fort Stanwix, qu'il serrait étroitement, et dont il avait coupé toutes les communications avec le dehors. Saint-Léger espérait la prompte reddition de cette forteresse :

la garnison paraissait trop faible pour prolonger sa résistance, et un corps de mille hommes de troupes américaines, que le général Herkimer cherchait à jeter dans la place, éprouva une sanglante défaite, et ne put y pénétrer. Cependant les assiégés continuaient leur défense : le canon n'abattait point leurs fortifications en bois, et les boulets venaient s'y loger sans les détruire. Le mécontentement se répandit alors parmi les troupes assiégeantes : les éclaireurs qu'elles avaient aux environs rapportèrent bientôt qu'un nouveau corps américain s'avançait au secours de Stanwix, et qu'il était commandé par l'intrépide Arnold.

Ce nom était devenu la terreur des Indiens, et tel était alors leur découragement, qu'on ne pouvait plus compter sur leur secours. La plupart désertèrent sur-le-champ ; on prévoyait la défection de tous les autres, et Saint- Léger, dont les troupes régulières étaient peu nombreuses et avaient déjà beaucoup souffert, prit le parti de lever le siège, de regagner le lac Onéida, et de se replier sur Os- Wégo.

Les sauvages, qui avaient espéré le i pillage de la forteresse, se dédomma- j gèrent par celui du camp dont ils | avaient fait partie : ils le saccagèrent, i et partirent chargés des dépouilles de j leurs alliés. On éprouva plus d'une j fois le péril d'employer leur secours. I L'armée de Burgoyne eut également | à souffrir de leur indiscipline et de | leur barbarie, et, parmi les malheurs « de leurs nombreuses victimes , la fin I tragique de Mac-Rea acquit bientôt j une triste célébrité. Cette jeune per- ! sonne , douée de toutes les grâces de I son âge, était aimée d'un officier an- I glais qui avait connu sa famille à New- | York. Le désir de s'éloigner du théâ- j tre de la guerre avait porté son père ] à remonter les rives de l'Hudson , et à se retirer aux environs du fort Edouard ; mais l'expédition de Burgoyne étant venue menacer le repos du pays où il s'était réfugié, il fut bientôt assailli dans son asile par un parti de sauvages indiens qui précédaient les troupes de ce général, et miss Mac-Rea fut la seule de sa famille qui apprit sans effroi la prochaine arrivée de l'armée anglaise. Celui qu'elle devait épouser en faisait partie ; elle ne chercha point à fuir; et devenue prisonnière de deux guerriers sauvages, elle se mit sous leur protection , leur confia ses jours , et marcha sans trouble au milieu d'eux vers le camp où devait s'accomplir son hyménée. ]Mac-Rea était si belle que les Indiens se promettaient une forte rançon pour sa délivrance ; chacun d'eux" prétendait également à ce prix : ils se le disputèrent, et, après un combat acharné , le plus faible des deux , n'espérant plus jouir de cette récompense , voulut en priver aussi son rival : il recueillit ses forces défaillantes , leva son tomahac pour la dernière fois , frappa la malheureuse fille, et rétendit noyée dans son sang. On ne put la rappeler à la vie, et l'amant qui devait bientôt poser sur son front la couronne nuptiale ne reçut que sa dépouille inanimée.

Une fin si déplorable répandit dans toute la contrée une vive affliction. On reconnut combien étaient vaines toutes

les précautions que le général Burgoyne avait prises pour contenir la barbarie des sauvages : les excès qu'il n'avait pu arrêter faisaient déserter sa cause , et ses partisans s'éloignaient de lui.

Privé de leurs subsides volontaires, il n'eut plus qu'à chercher des ressources à main armée; et lorsqu'il apprit qu'on avait rassemblé à Bénington des magasins considérables , il résolut de s'en emparer. Le colonel Bauni était chargé de cette expédition, avec un détachement de quatre cents hommes de troupes européennes et de cent guerriers indiens ; mais il s'avança imprudemment dans un pays qu'il' ne connaissait point : sa marche, dont il espérait dérober la connaissance à l'ennemi , fut promptement découverte; les Américains l'enveloppèrent de toutes parts , et il fut accablé par le nombre. La plupart de ses hommes furent pris ou tués , et lui-même devint prisonnier. Le lieutenant-colonel Bxeyman avait été envoyé pour le seconder ; mais les obstacles et la lenteur de sa marche l'empêchèrent d'arriver à temps ; il fut isolément attaqué , et lui-même fut complètement battu. Cet échec priva l'armée de Burgoyne des approvisionnements qu'elle espérait; on ne pouvait plus s'en procurer dans les pays voisins, et les habitants du New-Hampshire et du Connecticut emmenaient au loin leurs troupeaux et leurs récoltes. Burgoyne restait sans communications avec le général Howe , dont tous les messages étaient interceptés par les Américains ; il avait seulement appris, vers la fin du mois de juillet, que l'intention de Howe était alors de se rendre en Pensylvanie , dans la vue d'y attirer la plus grande partie des forces de Washington.

Ce nouveau plan ne s'accordait plus avec le projet d'opérer, près d'Albany, la jonction des deux armées britanniques , et il rendait la marche ultérieure de Burgoyne d'autant plus difficile , que le général américain Sullivan venait d'arriver à Albany avec deux mille cinq cents hommes; que Putnam occupait, avec quatre mille hommes,

les hauteurs voisines de l'Hudson ; et que de nouveaux renforts avaient été envoyés au général Gates, successeur de Schuyler, et chargé du commandement des troupes rassemblées à Still- Water. Le général Burgoyne, dont l'armée était moins nombreuse , hésitait de passer l'Hudson , et de prendre l'offensive contre l'ennemi , avant l'arrivée des secours qu'il attendait du Canada : cependant l'ordre qu'il avait reçu de poursuivre sa marche vers Albany lui paraissait si péremptoire, qu'il ne crut pas devoir s'en écarter , quoiqu'il reconnût que les périls de cette expédition s'accroissaient de jour en jour, qu'en pénétrant dans le pays il épuisait ses dernières ressources , qu'il n'avait plus à compter sur de faciles avantages , et qu'un nouveau revers pouvait détruire toutes ses espérances.

Plus ses opérations devenaient hasardeuses, plus les Américains cherchaient à multiplier leurs forces contre lui. Les principaux corps de leur armée se trouvaient réunis vers le nord : on voulait, à tout prix, empêcher la jonction de Burgoyne avec les autres forces britanniques : il fallait arrêter sa marche, ruiner son expédition; et, si l'on parvenait à ce but , en faisant sur d'autres points quelques sacrifices momentanés, on espérait y reprendre bientôt ses avantages. On avait donc dégarni les États du centre pour accroître l'armée du général Gates , lorsque Burgoyne , traversant l'Hudson le 13 septembife, vint camper, à quelques milles de distance des Américains, sur les hauteurs et dans la plaine de Saratoga. Il espérait imposer à l'ennemi , par l'audace et la rapidité des mouvements; et, s'avanç^ant vers les lignes que Gates occupait à Still-Water, il les attaqua avec vigueur le 19 septembre. Les Américains, sortis de leurs retranchements, soutinrent le combat jusqu'au soir : ils y rentrèrent en bon ordre; et Burgoyne, n'espérant pas les forcer dans cette position , quoiqu'il eût obtenu, pendant la journée , quelques avantages , regagna son camo , s'appliqua lui-même à se forti-

L'UNIVERS

fier , et se tint sur la défensive. Il avait invité le général Clinton, qui commandait alors à New-York , à opérer une diversion; et ce général fit effectivement attaquer le fort Montgomery situé à quelques milles au midi de West -Point; mais cette entreprise était trop peu importante pour influer sur les opérations de la campagne : les forces du général Gates s'accroissaient de jour en jour ; et Burgoyne , dont la position devenait plus périlleuse, à mesure qu'elle se prolongeait , essaya , le 7 octobre , de forcer l'aile gauche de l'ennemi , à la tête d'un corps de quinze cents hommes ; mais il fut bientôt enveloppé par des troupes beaucoup plus nombreuses qui le repoussèrent après une vive résistance. Le camp britannique fut ensuite attaqué avec furie : les Américains étaient animés par Arnold : ils emportèrent une partie des retranchements , et tournèrent les positions de Burgoyne qui, après avoir combattu jusqu'à la nuit, parvint , à la faveur des ténèbres , à se replier sur les hauteurs voisines : le lendemain , il continua péniblement sa retraite vers Saratoga. Son intention était de regagner la rive gauche de l'Hudson, et de s'ouvrir un passage vers le fort Edouard; mais le détachement qu'il avait chargé de réparer les ponts fut dispersé par les Américains : les bateaux qui lui restaient encore furent attaqués et détruits ; il n'avait plus à compter sur l'arrivée d'aucun secours ; ses munitions et ses vivres étaient épuisées ; et , dans cette situation funeste , il assembla un conseil de guerre , pour aviser aux derniers moyens de salut.

Le fleuve était guéable sur quelques points, et l'on espérait pouvoir le passer avec les troupes, portant ellesmêmes leurs provisions , et sans artillerie ni convois ; mais on apprit que les Américains étaient retranchés sur l'autre rive ; qu'ils avaient établi un camp entre le fort George et le fort Edouard , et que leurs détachements surveillaient tous les mouvements des troupes britanniques. De nouveaux corps de milices et de volontaires s'é-

taient joints à leur armée : ils avaient plus de seize mille hommes ; leurs positions étaient inattaquables ; ils formaient un cercle autour du camp, et l'investissaient de toutes parts.

Le 12 octobre, on tint un nouveau conseil de guerre, où entrèrent tous les officiers d'état-major et tous les capitaines commandants. Burgoyne leur exposa la situation des deux armées : les Américains avaient autour de lui, sur la rive droite de l'Hudson, plus de quatorze mille hommes et une artillerie nombreuse ; ils avaient quinze cents hommes sur la rive gauche ; et l'un et l'autre corps pouvaient communiquer entre eux par un pont placé au-dessous de Saratoga. Le conseil jugea que la seule ressource était de gagner, pendant la nuit, sans aucun bagage , un gué qui paraissait encore libre dans la partie supérieure du fleuve; mais on acquit bientôt la certitude que l'ennemi s'en était emparé , et qu'il était maître de tous les passages. Un autre conseil de guerre fut assemblé le lendemain : on avait à décider du sort de l'armée ; et Burgoyne leur exprima qu'il était prêt à entreprendre à leur tête toute opération difficile ou hasardeuse que leur force ou leur courage pourrait exécuter; cependant, il avait quelque raison de croire qu'une capitulation entrait dans les vues de tous ceux qui connaissaient la véritable situation des choses ; et , dans une circonstance qui touchait de si près l'honneur national et personnel , il regardait comme un devoir de recueillir l'opinion de toute l'armée, en consultant les officiers qui la représentaient. Il posa d'abord cette question : si une armée , réduite à trois mille cinq cents combattants , pouvait capituler sans blesser les principes de la dignité nationale et de l'honneur militaire. Le conseil ayant décidé que sa situation actuelle justifiait une capitulation , pourvu que les termes en fussent honorables , le major Kingston fut envoyé , le 14 octobre , au camp du général Gates, pour ouvrir cette négociation, et pour obtenir un armistice pendant sa durée.

La discussion d'un seul article fit suspendre cet arrangement. Les Amérii cains demandaient que les troupes ! britanniques missent bas les armes avant de sortir de leur camp ; mais ces troupes ne voulaient les déposer qa'après l'avoir quitté , et en jouissant des honneurs accordés aux garnisons des places qui s'étaient vaillamment défendues. Cette satisfaction leur fut I donnée : Burgoyne signa la capitula- ! tion , et l'armée qu'il commandait se rendit prisonnière (voy. pi- 61 et 62). La campagne que les Américains venaient de terminer si heureusemeat vers le nord n'avait pas été suivie des mêmes avantages sur les bords de la Délaware, où" le général Howe avait porté ses principales forces. Nous avons vu que, vers la fin du mois de juillet, il avait quitté New-York et l'embouchure de l'Hudson pour diriger sur un autre point ses opérations militaires. Sans doute il s'était persuadé, en apprenant alors les premiers succès de Burgoyne, et la prompte réduction de Ticondéroga et des forts Anne, Edouard et George, que ce général pourrait aisément poursuivre seul son expédition : lui-même se croyait assez fort pour tenter une entreprise qui fût encore plus décisive; et, désirant attaquer les Américains au centre même de leur puissance, il mit à la voile avec trente-six bataillons de troupes européennes , et quelques autres corps de volontaires levés en Amérique. On laissait dans l'état de New- York six mille hommes sous les ordres du général Clinton ; un même nombre avait été envoyé dans le Rliode-Islond , et sir William Howe pensa que ces deux corps suffiraient pour occuper et retenir sur les rives de l'Hudson et dans la Nouvelle-Angleterre les troupes américaines destinées à leur défense.

Pendant longtemps on ignora sur quel rivage il desirait descendre , et la contrariété des vents le retint en mer un mois entier. Ce fut seulement lorsqu'il eut doublé le carp May, situé à l'entrée de la Délaware , qu'on eut les premiers indices de la direction

qu'il avait prise. Washington alors se hâta de quitter les hauteurs du New- Jersey, où il s'était maintenu avec son armée ; il gagna l'intérieur de la Pensylvanie, traversa le Schuylkill , et s'avança jusqu'aux bords du Brandywine, au delà duquel l'armée anglaise avait déjà pris position. Elle avait débarqué , le 25 août , au fond de la baie de la Chésapeake, avait traversé le lit du Christiana, et n'était plus séparée des Américains que par une rivière guéable sur plusieurs points. On s'attendait à une prochaine bataille, qui fut en effet engagée le 11 septembre dès la pointe du jour. Les troupes britanniques étaient partagées en deux colonnes ; celle de droite, commandée par le général Knyphausen, devait tenter le passage du Brandywine; et celle de gauche, sou: les ordres de Cornwallis, était chargée de remonter par un long détour vers les différentes rivières qui se jettent dans le lit principal. Le passage de chacun de ces affluents n'offrait aucun obstacle, et Cornwallis devait tourner les positions de l'armée américaine ; tandis que Knyphausen, continuant contre elle une fausse attaque, attirerait sur lui ses forces principales, et la mettrait hors d'état de résister sur d'autres points.

Ce stratagème eut un plein succès , et l'aile droite de l'armée américaine fut bientôt enveloppée par les troupes de Cornwallis, sans pouvoir se dégager de cette périlleuse position. Les avantages obtenus par l'aile gauche contre Knyphausen ne pouvaient ni balancer ni réparer ce dommage ; ils se bornaient à contenir l'ennemi, et à lui disputer le passage du fleuve. Washington, qui avait d'abord employé sur ce point des forces nombreuses i changea ensuite l'ordre du combat, et vola au secours de son aile droite, dont les différentes brigades, commandées parStephens, Sterling et Sullivan, étaient aux prises avec l'ennemi ; mais les mouvements de Cornwallis étaient si rapides que chacun de ces trois corps avait été forcé avant qu'on pût arrivera son aide. Ces premiers revers devinrent irréparables.

L'UNIVERS

et en portant sur ce point de nouvelles troupes pour y rétablir le combat, on affaiblit le reste de l'armée. La division du général Waine ne suffisait plus fiour contenir au delà du Brandywine es troupes de Knypbausen : elles passèrent le fleuve , et prirent part à la victoire. L'action avait duré jusqu'au soir, et le général Greene, qui commandait un corps de réserve , ne se retira qu'à l'entrée de la nuit. Les troupes américaines se replièrent précipitamment sur Chester, d'où elles gagnèrent Philadelphie. L'armée avait perdu quatorze cents hommes, tués, blessés ou faits prisonniers. La perte des Anglais fut moindre ; ils avaient eu sur tous les points la supériorité du nombre.

Le, marquis de la Fayette, arrivé aux États-Unis depuis plusieurs mois, se trouvait à cette journée, et portait pour les Américains ses premières armes. Agé de vingt ans, et animé de sentiments généreux, il n'avait pu voir sans émotion la carrière qui s'ouvrait en Amérique au courage et à la gloire militaire, La pensée d'associer son nom à celui des défenseurs de l'indépendance avait enflammé son zèle , et pour chercher ce genre d'illustration, il avait traversé l'Océan, et s'était présenté comme volontaire. La bataille de Brandywine fit remarquer sa valeur : il y fut blessé ; mais il persista encore à combattre, et il arrêta autant qu'il le put le désordre de la retraite. On remarqua parmi les étrangers qui prirent part à ce combat Casimir Pulawski, cet intrépide défenseur de la confédération de Bar. Il était le seul de sa famille qui eîit survécu aux revers de la Pologne, affaiblie en 1772 par un premier partage. Pulawski dis-

f)arut à cette époque , et son exil voontaire le sauva du supplice qui lui était destiné; mais, à la nouvelle de l'insurrection américaine, il passa dans le nouveau monde. Les services d'un guerrier si habile et si brave le firent rechercher : il obtint le commandement d'un corps de cavalerie , et justifia la haute conliance qu'il avait inspirée.

La perte de la bataille de Brandywine ne découragea point les Américains. Le congrès soutint ce revers avec constance; il ordonna de nouveaux renforts pour l'armée, et Washington fut autorisé à requérir tous les approvisionnements nécessaires.

Ce général, ayant ranimé l'ardeur de ses soldats, se retrouvait, cinq jours plus tard, en présence de l'ennemi , et il était prêt à lui livrer un nouveau combat. L'occasion qu'il cherchait lui ayant manqué, il se retira dans les vallées supérieures du Schuylkill ; et le général Howe put alors se diriger vers Philadelphie, où l'armée anglaise fit son entrée le 26 septembre. Le congrès venait d'en sortir : il s'était transporté à Lancastre, où il continuait de veiller avec le méine zèle aux besoins et à la défense de la patrie.

Les Anglais fixèrent ensuite leur quartier général à Germantown , à douze milles au nord de Philadelphie; mais en pénétrant dans cette contrée, ils avaient à diviser leurs forces. Quatre bataillons restèrent dans la capitale sous les ordres de Cornwallis; trois autres furent détachés pour s'emparer des forteresses qui interceptaient les communications de cette place avec la partie inférieure de la Délaware, et qui empêchaient la flotte britannique de porter à l'armée de terre des approvisionnements et des secours.

Le moment où le général Howe était affaibli par ces détachements parut favorable à Washington pour former une nouvelle entreprise. Étant venu prendre position sur les rives du Schippach, à dix-huit milles de Germantown, il quitta son camp le 3 octobre, à l'entrée de la nuit, et le lendemain , il attaqua les lignes anglaises. Ce fut sur le centre que se dirigèrent ses principaux efforts ; mais on devait en même temps engager les deux ailes, pour qu'elles ne vinssent point au secours des corps intermédiaires. Les premières charges réussirent , et les troupes américaines pénétrèrent dans Germantown; mais elles ne purent parvenir à déloger le colonel Musgrave d'un édifice où il s'était retranché avec

auelques compagnies d'infanterie. Les eux ailes de l'armée anglaise ne furent pas attaquées, comme Washington en avait donné l'ordre : elles vinrent au secours du centre , et les Américains, perdant les avantages qu'ils avaient obtenus, furent à leur tour forcés dans leurs positions. Le désordre se mit dans leurs rangs, et il devint impossible de les rallier. Ils avaient perdu dans cette action douze cents hommes, et Washington se replia derrière le cours du Pcrkiomi , d'où il regagna les rives du Schippach. Là il travailla de nouveau à réparer ses pertes , à relever la confiance de ses troupes, à les remettre en état de tenir la campagne , et de ressaisir la fortune qui leur avait échappé deux fois. Le congrès ne lui imputa point sa disgrâce : il honora la vertu malheureuse, loua l'habileté du plan que le général avait conçu , et ne lit porter le blâme que sur quelques hommes qui ne l'avaient pas secondé.

Si nous rapprochons les dates des principaux événements militaires qui se passèrent dans les régions voisines de l'Hudson et de la Délaware , nous voyons que la victoire balançait alors ses faveurs entre les deux partis. Le général Howe avait gagné, le 11 septembre , la bataille de Brandy wine , et il avait remporté à Germantown un second avantage le 4 octobre; tandis que Burgoyne , aux prises avec les Américains depuis le 19 septembre, éprouvait à Saratoga, le 7 octobre, uhe défaite sanglante et décisive, et se trouvait réduit, quelques jours après, à se rendre par capitulation avec son corps d'armée.

Les nouvelles de ces revers et de ces succès parvinrent en Europe vers la même époque, et les négociations que les envoyés des États-Unis suivaient avec la France prirent une nouvelle activité. Si les revers faisaient attacher une haute importance à obtenir les secours d'un puissant allié , les succès montraient tout ce que les Américains pouvaient faire pour leur propre défense : ils honoraient leur dévouement, leur courage ; ils faisaient

dignement apprécier leur amitié, et les deux nations se sentaient disposées par une estime mutuelle à marcher sous les mêmes drapeaux. Nous pourrions même ajouter que les pénibles épreuves à travers lesquelles l'illustre général Américain avait passé faisaient prendre un intérêt plus vif à la cause dont il était l'inébranlable et vertueux défenseur. On ne pouvait voir qu'avec une profonde vénération pour lui, cet homme , toujours grand dans l'infortune , faire constamment face au victorieux, relever par l'ascendant de son caractère les âmes qui se décourageaient , et ravir aux ennemis le fruit de leurs avantages. On louait en France l'habileté du général Gates et la valeur de ses troupes, triomphant du général Burgoyne; mais le nom révéré de Washington, supérieur même dans ses disgrâces , recevait d'autres hommages ; et la politique d'un gouvernement éclairé , les penchants d'une nation sensible à tout ce qui est grand et beau , se laissaient influencer par de telles impressions. Louis XVI fit déclarer, le 16 décembre 1777, aux envoyés américains, que la France conclurait avec eux un traité, et qu'elle soutiendrait de toutes ses forces la cause des États-Unis. Dès ce moment on suivit avec un intérêt encore plus vif tous les événements d'une guerre à laquelle on allait prendre part, et que l'on s'accoutumait à considérer comme nationale.

Les Anglais quittèrent Germantown quelques jours après le combat qu'ils y avaient livré, et ils se replièrent sur Philadelphie. Leur intention était de s'emparer des forts que les Américains occupaient encore sur le cours inférieur de la Délaware. Le fort Mercer, situé à la pointe de Red-Bank , fut attaqué par les Hessois, le 22 octobre ; mais ils furent repoussés , et le colonel Donop, qui les commandait, mourut de ses blessures. Une attaque, dirigée en même temps contre le fort Mifllin , n'eut pas plus de succès ; mais les Anglais la renouvelèrent, le 15 novembre, avec des troupes et une artillerie plus nombreuses : leurs batteries

L'UNIVERS

curent bientôt ruiné ies retranchements; les fossés furent comblés; on se préparait à donner l'assaut le lendemain , quand la garnison américaine, trop faible contre le corps qui l'assiégeait, se retira pendant la nuit, et gagna le fort Mercer. Ce dernier poste fut ensuite évacué par les Américains, à l'approche de lord Cornwallis, qui avait passé sur la rive gauche de la Délaware pour l'emporter de vive force : une diversion, tentée par le général Greene pour protéger cette forteresse, n'eut aucun succès.

La prise de ces deux postes n'assurait pas encore aux Anglais la libre navigation du fleuve, où les Américains conservaient une flottille de dix-sept bâtiments; mais les Anglais parvinrent à la bloquer étroitement; ils la rejetèrent dans les eaux supérieures , et , lorsqu'on n'espéra plus pouvoir la défendre, on y mit le feu, pour qu'elle ne tombât pas aux mains de l'ennemi, dont elle aurait accru les forces navales.

Les avantages que le général Howe avait successivement obtenus ne le rendaient cependant pas maître de la campagne; ils avaient été assez longtemps «disputés pour donner à Washington le temps de recevoir des renforts; quatre mille hommes de l'armée du nord lui étaient amenés par le général Gates:

ils le rejoignirent sur les rives du Schippach, qu'il ocxupait encore, et quand ses troupes furent réunies , elles s'élevèrent à quinze mille hommes.

Washington porta son camp à White- March, et le général Howe, qui se rapprocha de lui le 4 décembre, ne pouvant ni le forcer dans ses lignes, m l'attirer hors de cette position , résolut, après s'être inutilement fatigué par des marches et des contre-marches , de prendre ses quartiers d'hiver a Philadelphie; Washington établit lui-même ses cantonnements à Walley-Forge, située sur la rive droite du Shuylkill.

La saison était trop rigoureuse pour qu'on pût tenir l'armée sous la tente : elle se construisit des baraques, des huttes, qui furent élevées en quelques jours; et, après une pénible campagne de quatre mois, l'armée américaine

espéra goûter quelque repos sous ces i infornies abris. Là elle fut exposée à ] de nouvelles privations. Les magasins de vivres furent bientôt épuisés; la contrée voisine ne pouvait plus fournir d'approvisionnements, et les habitants plus éloignés n'en apportaient euxmêmes aucun , soit qu'ils fussent déjà appauvris par la guerre, soit que l'appât du gain décidât un grand nom- j bre d'entre eux à conduire leurs den- j rées à Philadelphie, où ils étaient sûrs j d'en recevoir immédiatement le prix, '■ plutôt qu'à Walley-Forge, où on n'a- I vait à leur donner que des promesses de payement.

L'armée américaine se trouvait ainsi menacée d'une disette absolue : elle manquait de magasins d'armes et d'habillements, et, pour subvenir à ses be- ' soins, il fallut recourir à des réquisitions; mais plus elles s'exerçaient avec rigueur, plus les habitants' mettaient de soin à cacher leurs dernières ressources, afin de les réserver pour euxmêmes. On cherchait à tout prix à se procurer des effets d'équipement et des subsistances, et le congrès multiplia, pour s'acquitter, les émissions de papier-monnaie; mais à mesure qu'on en augmentait la quantité, on en voyait décroître la valeur, et bientôt cette dépréciation fut sans bornes. Le congrès crut remédier au mal, en fixant un maximum pour le prix de toutes les choses nécessaires : cette dernière mesure acheva d'éloigner les vendeurs , et ne fit qu'augmenter le dénûment; les articles soumis à la taxe devinrent d'une extrême rareté , et , pour les faire reparaître dans les marchés, il fallut permettre de nouveau la libre fixation de leur prix.

La difficulté de conduire au camp le peu de provisions qu'on avait obtenues par des achats ou des réquisitions exigeait d'autres efforts : on manquait de charrois et d'attelages, et souvent les soldats étaient réduits à faire euxmêmes ces transports pénibles. La plupart étaient prives de chaussures , leurs vêtements tombaient en lambeaux; on n'eût pas cru que ces hommes à deminus, exténués par les privations et les

fatigues , appartinssent à une armée , si leur cœur n'avait pas été constamment animé d'une héroïque ardeur, et si deux puissants mobiles de nos actions généreuses, l'amour de la patrie et celui de la gloire, ne les eussent soutenus au milieu des adversités, et ne leur eussent montré en perspective la palme qui devait couronner leurs travaux.

Cependant les misères de l'armée étaient si grandes qu'il y éclatait quelquefois de violents murmures contre le général; les mutins s'en prenaient à lui des calamités qu'on avait éprouvées , soit par les vicissitudes de la guerre, soit par le manque absolu des approvisionnements: il s'était formé, en faveur du général Gates, un parti puissant; et l'habileté, la prévoyance de Washington, étaient mises en doute, parce qu'il n'avait pas toujours pu vaincre la supériorité du nombre de ses ennemis, et tous les fléaux que la rigueur de la saison, l'épuisement de la terre et le mauvais vouloir des factions , avaient déchaînés contre lui.

Ce fut à la même époque qu'un comité militaire proposa au congrès d'envoyer un corps d'armée dans te Canada : on voulait en confier le commandement à la Fayette, dans la persuasion qu'un nom français pourrait redev enir populaire dans' cette contrée et y soulever un parti puissant; mais lorsque ce nouveau général se rendit à Albany, pour se mettre à la tête des troupes qui devaient y être rassemblées, il ne les V trouva point, et fut bientôt rappelé au camp d'où il était parti. "Washington n'avait pas été consulté sur ce projet d'expédition, et les premières invasions du Canada avaient été si infructueuses, qu'il pouvait regarder comme intempestif de renouveler alors une telle entreprise.

Tandis que l'on formait sans lui un plan militaire, si promptement conçu et abandonné, tandis que l'on cherchait à lui donner pour successeur le vainqueur de Saratoga, et que des lettres anonymes, de faux rapports, de sourdes intrigues, étaient habituellement dirigées contre Washington, ce pr^iiid

citoyen, constaiit dans ses devoirs, s'attachait à soulager l'armée, à retenir sous les drapeaux les hommes dont l'engagement était expiré, à faire obtenir de nouvelles récompenses à ceux qui serviraient jusqu'à la fin de la guerre, à coiicerter tous les moyens de reprendre, au retour du printemps, le cours de ses opérations militaires. Il n'avait été déterminé par aucune vue ambitieuse à accepter le commandement de l'armée, et il était prêt à le résigner, aussitôt qu'il ne serait plus soutenu dans cet honorable et difficile emploi par les vœux qui l'y avaient porté; mais les plaintes de ses ennemis ne furent point accueillies par le congrès ; une vertu si pure en triompha , et les destinées de son pays , qui étaient alors étroitement liées aux opérations de la guerre , lui furent encore confiées.

Pendant ces moments de crise , les négociations commencées avec le gouvernement français, par Benjamin Franklin, Silas Deane et Henri Lee, faisaient journellement des progrès.

La France se préparait en même temps à la guerre : il fallait que ses forces fussent prêtes au moment où elle se déclarerait alliée; toute proclamation prématurée compromettrait sa dignité, sa puissance, et pourrait rendre moins efficace sa coopération.

La France avait d'ailleurs un autre écueil à éviter : elle savait que le gouvernement britannique cherchait alors à se rapprocher des Américains, et que, s'il pouvait parvenir à une réconciliation, son but était de réunir les forces des deux peuples et de les tourner contre la France. Les faveurs accordées aux États-Unis par le gouvernement français, les approvisionnements qu'ils s'étaient procurés dans ce royaume, les envois d'armes et de munitions que le commerce leur avait faits, annonçaient une prochaine alliance entre les deux pays : l'Angleterre voulait la prévenir, et sachant que les envoyés du congrès étaient autorisés à ouvrir à Londres, comme à Paris, une négociation, et à consentir à un traité''de paix qui réservât et assurât leur indépendance, elle se montrait disposée à

L'UNIVERS

faire en leur faveur les plus grands sacrifices, si elle pouvait compter sur leur coopération dans la guerre qui allait éclater entre les deux couronnes.

Dans une situation si délicate, le gouvernement français voulait avoir la certitude que, s'il s'engageait à, soutenir par les armes la cause des Etats- Unis, le congrès ne ferait point la paix sans lui. La prudence le JDortait à temporiser jusqu'à ce qu'il eût mis à couvert les intérêts de la France, et qu'il eût affermi ses relations amicales avec les autres puissances du continent. Ses vues n'avaient rien de provocateur contre elles, et son intervention en faveur des Américains était justifiée par des exemples analogues. L'Angleterre n'avait-elle pas encouragé et soutenu en Corse les efforts de Paoli, quand cet homme célèbre avait voulu rendre l'indépendance à son pays? La Grèce n'avait-elle pas été excitée plusieurs fois à secouer le joug de la Porte ottomane? Si l'émancipation de quelques peuples européens avait trouvé des protecteurs, était-il étrange de favoriser celle d'un grand pays, séparé de ses anciens maîtres par l'Océan , et déjà entièrement détaché d'eux par plusieurs années de gueri'e, et par une diversité d'intérêts qui ne permettait plus le retour de la sujétion? L'appui donné à l'indépendance des Américains, quelque temps après le premier démembrement de la Pologne, était une sorte de satisfaction accordée à la grande famille de l'humanité. Un nouveau peuple allait s'élever, brillant de jeunesse et de force, et la France attachait quelque gloire à seconder de si grandes destinées : le rang qu'elle occupait dans la civilisation , et l'habitude qu'elle avait prise d'en favoriser les progrès, devaient gouverner sa politique, et contribuaient h la rendre plus généreuse.

On vit bientôt un témoignage de c'>r nobles dispositions de la France dans les clauses des traités qu'elle conclut avec les États-Unis, et qui furent signés le 6 février 1778. Ces traités consacrèrent les principes de droit des gens et de liberté commerciale, que ce

gouvernement avait hautement proclamés, et pour le maintien desquels il devait encore combattre. Les Américains, en introduisant ces maximes dans leurs premiers traités, en firent eux-mêmes la base de leurs transactions ultérieures avec d'autres États, et la France doit s'honorer de l'influence qu'elle put exercer à cette époque sur le caractère de leur législation maritime.

Ces traités hissèrent à chacune des deux puissances la liberté de modifier à son gré ses règlements relatifs au commerce et à la navigation, et celle de faire participer les autres États aux avantages qu'elles s'accordaient l'une à l'autre. On ne voulait fonder les relations du commerce que sur son utilité réciproque et sur les lois d'une juste concurrence, et le gouvernement français avait formellement déclaré qu'il ne prétendait à aucune concession exclusive : il désira même faciliter davantage le commerce des États- Unis , soit en leur accordant en Europe et dans les Antilles plusieurs ports francs , soit en employant ses bons offices près des régences barbaresques, f)our qu'elles n'exerçassent aucune vioence contre les navigateurs américains.

Les deux peuples s'accordèrent toutes les faveurs , toutes les libertés qui pouvaient multiplier leurs relations.

Le droit d'aubaine et de détraction liit supprimé entre eux : ils devaient mutuellement jouir, dans les États l'un de l'autre, de tous les avantages accordés à la nation la plus favorisée :

on promettait réciproquement asile et secours à tous les navires placés dans ini péril imminent : toute marchandise , rejirise sur les pirates , devait être rendue a son propriétaire ; les prises faites sur l'ennemi pouvaient librement entrer dans les ports de l'un ou de l'autre allié : aucun habitant de l'un des deux pays ne pouvait prendre de lettres de marque pour armer contre l'autre puissance.

On admettait, comme principe de droit maritime , que le pavillon couvrait la inarchandise ; que si le navire

était ami, la cargaison devait être considérée comme telle, et qu'on la réputait ennemie lorsqu'elle était à bord d'un bâtiment ennemi.

Les navires de commerce de l'une et de l'autre partie pouvaient librement naviguer avec toutes les marchandises chargées à leur bord , quel qu'en fût le propriétaire, et de quelque part qu'ils vinssent. Ils pouvaient fréquenter les ports et les havres des puissances ennemies, se rendre d'un port ennemi dans un port neutre, et même d'un port ennemi dans un autre port ennemi : le transport de la contrebande était excepté , et il était permis de la saisir; mais toutes les autres marchandises pouvaient être librement conduites à leur destination. On désignait sous le nom de contrebande les armes, les munitions, les ustensiles de guerre, et l'on n'y comprenait point les provisions qui servent à la nourriture de l'homme et au maintien de la vie, les métaux, les bois, les autres articles qui n'ont pas la forme d'un instrument préparé pour, la guerre de terre ou de mer. Des passe-ports et des certiflcats de chargement devaient être donnés aux navires , quand l'une des deux parties était en guerre, afin de constater la nature de leur expédition : on dégageait de toute forme vexatoire la visite de ces bâtiments : elle n'avait pour but que de vérifier leurs passeports et de constater leur propriété.

En signant avec les Américains ce traité d'amitié et de commerce, le gouvernement français ne déclarait point la guerre à l'Angleterre, mais ses nouveaux liens lui faisaient prévoir que la paix pouvait être incessamment rompue entre les deux couronnes : un traité d'alliance fut conclu pour ce cas éventuel , et la France et les États-Unis résolurent de concerter leurs projets et leurs efforts contre toute agression ennemie. Le but essentiel de ce traité était de maintenir la liberté , la souveraineté, l'indépendance absolue et illimitée des États-Unis. Si l'une des deux parties formait quelque entreprise , dans laquelle elle eût besoin du concours de l'autre puissance, celle-ci

se joindrait à elle, pour agir de concert, autant que sa propre situation le lui permettrait. Dans le cas où les États-Unis tenteraient de réduire la puissance britannique, soit dans les régions de l'Amérique septentrionale qui lui restaient encore, soit dans les Bermudes, les conquêtes qui seraient faites leur appartiendraient; si la France jugeait à propos d'attaquer les îles anglaises des Antilles, elle garderait également ses acquisitions. Aucune des deux puissances ne conclurait la paix avec la Grande-Bretagne , sans avoir obtenu le consentement de l'autre partie; et toutes deux s'engageaient à ne pas déposer les armes , avant que l'indépendance des États-Unis fût assurée par les traités qui termineraient la guerre.

La nouvelle des engagements qui venaient d'être contractés transpira promptement en Angleterre. Le gouvernement français lui-même n'attendit point, pour" avouer officiellement ses transactions, qu'elles eussent été ratifiées par le congrès. Le marquis de Noailles , ambassadeur de France à Londres, déclara le 13 mars qu'un traité d'amitié et de commerce avait été sigpé entre Sa Majesté très-chrétienne et les États-Unis; que les deux parties contractantes avaient eu l'attention de ne stipuler aucun avantage exclusif en faveur de la nation française , et que les Américains avaient la faculté de traiter avec toutes les nations , sur le même pied d'égalité et de réciprocité. Cette déclaration faisait aussi connaître que la France était déterminée à protéger efficacement la liberté légitime de son commerce et l'honneur de son pavillon , et qu'elle avait pris en conséquence des mesures éventuelles avec les États- Unis.

Jamais aucune résolution n'avait été accueillie en France avec plus de faveur. L'occasion de réparer de grandes pertes venait à s'offrir; mais on ne songeait point à reconquérir sur le continent d'Amérique d'anciennes possessions abandonnées; on avait même formellement déclaré que l'on y renon-

16* Livraison. (Etats-Unis d'Amériqui-. )

L'UiMVERS.

oait. Une politique phis éclairée faisait prendre les armes, et la France voyait dans le démembrement des possessions de l'Angleterre la fondation d'une nouvelle puissance.

Un des hommes qui avaient le plus contribué à l'alliance des États-Unis avec la France , Franklin vit alors Voltaire , qui venait jouir <à Paris de ses derniers triomphes. L'entrevue de ces hommes célèbres eut lieu au mois de mars 1778, et après l'entretien qu'ils eurent ensemble sur de si grands intérêts, Franklin, présentant son petitfils au vieillard de Ferney, lui demanda de le bénir : « Dieu et' la liberté ! dit « Voltaire, voilà la seule bénédiction « qui convienne au petit -fils de M.

« Franklin. « Ces derniers vœux d'un homme dont les écrits eurent une si grande influence sur la marche de son siècle, nous ont paru dignes d'être consacrés dans l'histoire.

Aussitôt après avoir reçu la notification du gouvernement ï'rançais , le roi d'Angleterre rappela de Paris son ambassadeur, et il adressa, le 17 mars, un message au parlement, pour obtenir les moyens de soutenir avec vigueur la guerre qui allait s'engager.

On mit en délibération dans la chambre des communes s'il fallait chercher à se réconcilier avec les États-Unis en reconnaissant leur indépendance, ou s'il fallait à la fois soutenir la guerre contre la France et contre les insurgés : ce dernier avis l'emporta. La même discussion fut ouverte ensuite dans la chambre des pairs , et ce fut dans cette circonstance solennelle que le comte de Chatam prit la parole pour la dernière fois. Ce grand ministre avait souvent proposé des moyens de rapprochement entre l'Angleterre et ses colonies , et il s'était prononcé contre les mesures impolitiques qui avaient amené leur séparation ; mais il espérait encore que cette désunion ne serait pas irrévocable; il s'indignait qu'on voulût faire renoncer son pays à la souveraineté de l'Amérique , et il rassembla le peu de forces qui lui restaient pour élever sa voix contre le démembrement de cette antique et

noble monarchie. Il ne voulait point que l'Angleterre tombât prosternée aux pieds de la maison de Bourbon, et, si la paix ne pouvait se maintenir , il demandait que l'on commençât la guerre sans hésiter. L'agitation et le trouble de cette discussion épuisèrent ses forces défaillantes ; il s'évanouit au milieu du parlement, et transporté chez lui sans connaissance, il rendit, quelques jours après , le dernier soupir. Sa mort fut en Angleterre un sujet de deuil. L'homme d'État, l'orateur^^ était également illustre : il fut inhumé' à côté des rois dans l'abbaye de Westminster.

Pendant les préparatifs de guerre qui se faisaient en Europe , les traités conclus entre la France et l'Amérique étaient ratifiés par le congrès , qui les reçut le 5 mai, avec de vives démonstrations de reconnaissance. Louis XVI fut honoré comme le bienfaiteur des États-Unis, et l'on espéra avec une confiance nouvelle le succès d'une cause qui venait d'obtenir un si puissant et si généreux protecteur. L'alliance des deux pays fut également proclamée au milieu des camps, et cette heureuse nouvelle y fut accueillie avec les mêmes sentiments d'affection.

L'union des deux puissances était assurée, quand plusieurs commissaires britanniques arrivèrent le 9 juin à Philadelphie, avec la mission de négocier une réconciliation entre l'Angleterre et les Américains. Ils proposaient la cessation des hostilités, la reprise du commerce, la libération des dettes de l'Amérique, l'établissement d'un autre mode d'administration. Les colonies auraient des députés dans le parlement britannique; elles établiraient elles-mêmes les bases de leur • législation et de leur administration i intérieure; leurs ressources et leurs forces seraient unies à celles du royaume , dans la paix comme dans la guerre, et enfin elles jouiraient de tous les ' privilèges compatibles avec la liberté britannique. j

Quelque étendues que fussent ces !

concessions , le congrès n'y voyait li point une reconnaissance formelle de

l'indépendance des États-Unis. Il déclara que cette reconnaissance seule pourrait devenir la base d'une négociation , et toutes les propositions des commissaires anglais furent rejetées.

La décision de cette grande querelle continua donc d'être abandonnée à la fortune des armes.

Les troupes américaines semblaient alors devoir être accablées d'une si pénible charge , et la constance de Washington avait à soutenir les plus difficiles épreuves. Les progrès de la disette , et l'insuffisance des fournitures faites par les administrations obligèrent souvent ce général à faire enlever des vivres et des fourrages par des détachements armés. Les généraux Wayne et Greene, le colonel Tilgman, le capitaine Lee furent envoyés dans les contrées voisines pour y chercher des approvisionnements. La désertion devint une autre calamité : un grand nombred'hommes quittèrent leurs drapeaux. Les milices dont les engagements venaient d'expirer ne furent pas complètement remplacées, et le camp de Valley-Forge n'était plus que de cinq mille hommes au premier février, quoiqu'il eût été d'abord de quatorze mille.

La situation du général anglais était plus favorable : il hivernait dans un pays riche ; l'abondance régnait dans ses cantonnements, et ses troupes étaient plus nombreuses. Néanmoins , malgré sa supériorité, il ne tenta rien d'important pendant l'hiver; on se borna de part et d'autre à quelques incursions et à des affaires de postes, Washington faisait garder avec soin les approches de son camp; et deux mille hommes d'élite furent mis sous les ordres de la Fayette, qui devait changer souvent de position , pour harceler l'ennemi et l'empêcher de se répandre dans l'intérieur.

La Fayette s'avança jus(ju'à huit milles de Valley-Forgè, et il occupait la position de Baren-Hill, lorsque le général Howe conçut le projet de le surprendre. Un corps de cinq mille Anglais , placés sous les ordres du général Grant, fut chargé de lui couper

la retraite, et ce corps, expédié dans la nuit du 19 mai , vint en effet se placer entre lui et l'armée américaine; mais la Fayette , ayant eu l'éveil sur ce mouvement avant qu'il fût terminé, se hâta de gagner le Schuylkill. Ses manœuvres continrent les troupes ennemies ; il passa le fleuve au gué de Matson, sans éprouver de résistance, et il rejoignit heureusement le camp de Yalley-Forge.

Bientôt après , le généralHowe quitta le commandement de l'armée britannique, et eut pour successeur Henri Clinton, qui venait d'arriver à Philadelphie. Le projet d'évacuer cette place et de diriger sur un autre point les opérations militaires avait été résolu, et le général Clinton fit tous ses préparatifs de départ. Son intention était de se rendre à New- York , en traversant le Nev^'-Jersey ; et comme cette province, déjà épuisée par la guerre, ne lui aurait pas fourni d'approvisionnements, il voulut s'en pourvoir, et il les prit sous son escorte. L'armée anglaise quitta Philadelphie, qu'elle avait occupée pendant neuf mois; elle passa la Delavvare le 22 juin, prit terre à Glocester, et, remontant la rive gauche du fleuve, se dirigea ensuite vers Allen- Town , d'où elle pouvait se rendre également à Brunswick ou à Monmouth.

Washington avait quitté, le même jour, son camp de Valley-Forge, et il allait observer les mouvements de cette armée, afin de saisir, durant sa marche, l'occasion de l'attaquer avec avantage. Déjà il avait envoyé dans le New-Jersey les généraux Dickenson et Maxwell, pour couper les routes et les ponts, et embarrasser la marche de l'ennemi. Un conseil de guerre eut ensuite à délibérer si l'on se bornerait à inquiéter la retraite des troupes anglaises , ou si l'on en viendrait à une action générale. Washington était de ce dernier avis ; mais la plupart des généraux avaient une opinion contraire; et le général Lee surtout croyait qu'il serait imprudent de remettre aux hasards d'une bataille le sort d'une campagne qui était près de se terminer par la retraite de l'ennemi.

L'UNIVERS

D'abord on évita une bataille rangée; mais Washington ayant fait vivement presser i'arrière-garde britannique, celle-ci se trouva aux prises avec l'avant-garde américaine, le 28 juin, près de Monmouth, dans le New -Jersey. Clinton, pour ne pas exposer les nombreux bagages de son armée , venait de les faire rapidement filer vers Middletown ; il prit, avec Cornwallis, le commandement de I'arrière-garde, qui commençait à être engagée, et ses premières cHarges rompirent l'avantgarde américaine, placée sous les ordres du général Lee : cette retraite, qui se fit avec beaucoup de désordre, devint très-difficile à réparer. Washington s'avançait avec son corps d'armée, et il parvint, par ses efforts courageux et persévérants, à l'animer le combat, à le soutenir avec avantage, et à repousser l'ennemi. La nuit survint, et Washington la passa sur le champ de bataille : il se proposait de renouveler l'action le lendemain; mais Clinton, continuant sa marche à la faveur de l'obscurité, s'était rapidement dirigé sur Middletown, où ses nombreux convois étaient parvenus. L'escadre anglaise, partie de la Delaware, arrivait en même temps à Sandy-Hook :

Clinton et son armée allèrent s'y embarquer pour New-York, où les principales forces britanniques se trouvèrent alors réunies.

La guerre allait recevoir de nouveaux développements, et ses opérations, qui s'étaient bornées jusqu'alors au continent et aux parages de l'Amérique, devaient rapidement envahir difrérentes régions de l'Océan. Les hostilités entre la France et l'Angleterre commencèrent le 17 juin 1778, par l'attaque de deux frégates françaises , la Licorne et la Belle Poule, que rencontra la flotte de l'amiral Keppel. La guerre n'était pas déclarée, et le commandant de la Licorne, ayant cédé à la sommation qui lui était faite de se rendre sous la poupe de l'amiral anglais, fut retenu prisonnier avec son navire; le capitaine de la Belle Poule ne se rendit point à cette sommation : il soutint un glorieux combat contre la frégate an-

glaise VAréthuse, et, après l'avoir forcée de s'éloigner, il vint jeter l'ancre sur les côtes de France , près de Plouescat.

D'autres hostilités succédèrent au signal de guerre qui venait d'être donné : uneflotte française de trentedeux vaisseaux sortit de Brest le 8 juillet; elle était commandée par le comte d'Orvilliers; et l'amiral Keppel , qui était allé renforcer ses armements dans les ports d'Angleterre, remit à la voile le 9, et parut avec d'égales forces sur les côtes de France. Les deux flottes étaient en vue l'une de l'autre, le 23 juillet, à trente lieues des îles d'Ouessant, et les amiraux manœuvrèrent pendant plusieurs jours pour se disputer l'avantage du vent et combiner mutuellement leurs évolutions.

Dans leurs mouvements, les flottes se rapprochaient : un engagement devenait inévitable, et il eut lieu le 27 juillet. Le vent soufflait de l'ouest ; la flotte française arrivait en étendant sa ligne du nord au sud; la flotte anglaise étendait la sienne du sud au nord :

toutes deux défilaient ainsi en présence Tune de l'autre, et le combat ayant commencé entre leurs bâtiments les plus avancés, se prolongea successivement sur toute la ligne, à mesure que les vaisseaux se trouvèrent à portée d'y prendre part. Les diverses manœuvres qui furent ordonnées pendant l'action changèrent plusieurs fois l'ordre d'attaque , sans rendre cette journée plus décisive; chacune des deux escadres fut très-maltraitée : celle d'Angleterre le fut dans sa mâture, celle de France dans le corps même des navires; l'une et l'autre avaient besoin de réparer promptement leurs avaries :

l'une regagna le port de Plymouth, l'autre revint à Brest, et toutes deux furent mises en état de reprendre la mer un mois après; mais, pendant cette campagne, il n'y eut entre elles aucun nouvel engagement.

Le commerce de France avait déjà éprouvé de nombreuses pertes depuis le commencement des hostilités : ses navires , qui n'étaient pas encore convoyés par des vaisseaux de guerre,

restaient exposés sans défense à la rencontre de l'ennemi , et un grand nombre furent capturés. Ceux du commerce anglais recevaient de la marine royale une protection plus efficace : plusieurs convois qu'elle avait pris sous son escorte arrivèrent heureusement à leur destination; et la France reconnut la nécessité de donner à ses navires marchands une même sauve garde. Elle chercha en même temps à organiser les armements en course contre l'ennemi , et plusieurs ordonnances furent publiées dans ce dessein : celle du 24 juin 1778 avait pour but d'encourager les capteurs par des gratifications "et des parts de prise plus considérables; celle du 26 juillet établit les principes de la course, et détermina les règles qu'on aurait à suivre, soit envers l'ennemi, soit envers la navigation et le commerce des bâtiments neutres. Ces règles étaient conformes à celles du traité conclu entre la France et les États- Unis , 011 les droits des neutres avaient été formellement réservés. Il était défendu à tout armateur français d'arrêter et de conduire dans les ports du royaume les navires neutres, lors même qu'ils sortiraient des ports ennemis, ou qu'ils y seraient destinés, à l'exception toutefois de ceux qui porteraient des secours à des places bloquées, investies ou assiégées. Si des navires neutres étaient chargés de marchandises de contrebande destinées à l'ennemi , ils pourraient être arrêtés , et ces marchandises seraient saisies et confisquées; mais les bâtiments et le surplus de la cargaison seraient relâchés. Les autres articles s'appliquaient aux navires qui devaient être considérés comme ennemis, d'après le lieu de leur fabrication , la nationalité de leurs propriétaires, de leurs commandants ou de leurs équipages, l'irrégularité de leurs pièces de bord , ou le jet de quelques papiers à la mer.

Ces différentes règles maritimes se trouvaientconsacrées depuis longtemps par une puissante autorité, par celle des traités d'Utrecht, qui, en établissant en 1713 les bases de la politique européenne, perfectionnèrent alors le

droit public et le droit des gens, firent faire de nouveaux pas à la civilisation, et eurent pour résultat d'améliorer la condition des neutres, et de circonscrire dans de plus étroites limites les malheurs inséparables de la guerre.

Ces traités avaient formellement déclaré que les navires marchands pouvaient se rendre d'un port neutre ou ennemi dans un autre port ennemi , et que la liberté de commerce et de navigation s'étendait à toutes les marchandises, excepté à la contrebande de guerre : on avait également reconnu qu'il fallait considérer comme neutres toutes les marchandises trouvées à bord d'un bâtiment neutre.

La France était restée fidèle à ces principes, qui tendaient à favoriser la circulation générale du commerce ; mais l'Angleterre, se croyant alors plus intéressée à restreindre les libres communications des neutres, cherchait à faire revivre d'anciens principes du consulat de mer, tombés depuis longtemps en désuétude, et contraires au droit du pavillon; elle prétendait arrêter les marchandises ennemies trouvées sur bâtiment neutre. On la vit même, dans plusieurs déclarations, appliquer le droit de blocus à des lieux dont ses escadres étaient encore éloignées, et comprendre dans la contrebande de guerre les articles nécessaires à la subsistance.

Cette divergence d'opinion sur les principes du droit maritime amena de nouveaux conflits entre les puissances , et nous aurons à en suivre plus tard le développement.

Avant que les hostilités éclatassent en Europe, une flotte française , commandée par le comte d'Èstaing, et composée de douze vaisseaux de ligne et de quatre frégates, se rendait dans les mers d'Amérique : elle avait appareillé de Toulon le 13 avril; mais sa traversée dura près de trois mois , elle fut successivement contrariée par des calmes et des tempêtes. L'amiral, désirant que ses vaisseaux fussent constamment ralliés, mettait en panne toutes les nuits , afin que leur marche au milieu de l'obscurité ne les séparât

L'UINIVERS

point, et qu'aucun d'eux ne fût rencontré isolément par l'ennemi. Il prévoyait qu'au bruit de son départ, l'Angleterre aurait mis en ,mer une escadre pour le chercher; et, en effet, une ilotte de treize vaisseaux et de quelques frégates, commandée par l'amiral Byron, avait été détachée à sa poursuite; mais elle ne partit d'Angleterre qu'au milieu du mois de juin, et, avant de gagner les côtes des États-Unis, elle se dirigea vers Halifax.

Le comte d'Estaing arriva le 8 juillet à l'entrée de la Deiaware : il apprit que l'escadre anglaise de l'amiral Howe en était partie le 18 juin , pour se rendre dans la baie de New-York; et, prenant lui-même cette direction, il parut le 11 juillet à la hauteur de Sandy-Hook.

Mais il restait en dehors de la baie : les rapports des pilotes lui faisaient craindre qu'il n'y eût pas assez d'eau pour ses grands navires, sur le banc de sable qui s'étend entre cette pointe et l'extrémité de Long-Island ; il ne crut pas pouvoir franchir cette passe avec sa flotte entière, et, ne pouvant attirer l'ennemi hors de la baie, il alla tenter une autre entreprise.

Sur ces entrefaites le congrès était rentré à Philadelphie , et il reçut avec solennité, dans sa séance du 6 août, Conrad Gérard , arrivé comme ministre plénipotentiaire de France. Cet habile négociateur des traités conclus avec les Américains était digne de leur amitié : eux-mêmes firent bientôt un semblable choix , et Franklin continua de représenter en France avec une noble simplicité la grandeur naissante de son pays.

Les Relations d'alliance des deux peuples s'ouvrirent par une expédition a laquelle l'un et l'autre devaient concourir; elle était dirigée contre les troupes britanniques qui occupaient le Rhode-Island; l'escadre du comte d'Estaing, ayant gagné ces paroges, pénétra le 8 août dans la baie profonde qui se prolonge entre cette île et celle de Conannicut. La place de New-Poit devait être attaquée par mer et par terre; et l'amiral se disposait à y faire

une descente, tandis qu'un corps de troupes américaines , commandées par Sullivan, s'assemblait à Providence , et allaitgagner le nord de l'île où New-Port est situé. Les Anglais avaient quelques frégates dans les différents canaux de cet archipel : ils mirent le feu à celles qu'ils n'espéraient pas pouvoir défendre ; ils coulèrent bas plusieurs | navires , afin de barrer les passes les j plus accessibles; et, pendant qu'ils j préparaient leur résistance, ils reçu- | rent inopinément un puissant secours, j L'amiral Howe parut à la vue de la i baie : la flotte qu'il avait à Sandy-Hook 1 s'était accrue de plusieurs vaisseaux !

de ligne, récemment arrivés dans le | même port ; et pouvant alors tenir tête j à la flotte française, il venait la chercher et la combattre. Le comte d'Estaing avait espéré deux fois se rencontrer avec l'amiral anglais : il n'hésita pas d'accepter l'occasion qui venait s'offrir, et au lieu de tenter un débarquement dont le succès paraissait assuré, il coupa ses cables le 10 août, pour se porter au-devant de la flotte ennemie. L'une et l'autre escadre furent en présence pendant deux jours, et après s'être disputé l'avantage du vent et de la position , elles étaient à la veille de combattre , lorsqu'une tourmente, survenue dans la nuit du 11 au 12, les dispersa et leur causa des dommages si considérables qu'elles furent hors d'état d'engager une action. La flotte de l'amiral Howe regagna la baie de New-York , et celle du comte d'Estaing rentra dans la baie de Rhode-Island. Les Américains es- {)éraient que sa coopération pourrait encore assurer la reddition de New- Port, dont leurs troupes de terre venaient déjà de s'approcher; mais ce général avait pris la résolution de s'éloigner, et d'aller réparer dans le port de Boston les avaries de son escadre : il partit en effet lé 22 août ; et le général Sullivan fut alors forcé de renoncer à son expédition. Les Américains s'étaient rendus maîtres des hauteurs voisines de New-Port, et ils avaient établi leurs batteries contre la place; mais la garnison, ne crai-

gnaiit plus un débarquement, pouvait réunir contre eux tous ses efforts : elle reprit dans plusieurs combats les positions dont Sullivan s'était emparé; et ce général , se repliant en bon ordre vers le nord de l'île, regagna le continent par les passes de Bristol et de Howland, et revint à Providence, qui continua d'être occupé par les troupes américanes. Lorsqu'il abandonna l'attaque de New -Port, un renfort de quatre mille liommes, commandés par le général Clinton, était près d'arriver au secours des assiégés : les Anglais apprirent , à leur débarquement sur les côtes, que cette place était délivrée, et ils retournèrent à New-York qui était devenu le point central de leurs opérations.

La baie de Buzzard , située à l'est du Rhode-Island , servait alors de refuge aux corsaires américans , et ils y conduisaient une partie de leurs prises ; quelques troupes sous les ordres du général Grey y furent envoyées par Clinton : elles détruisirent soixante-dix navires, des chantiers de construction, des magasins de marchandises, et firent une semblable expédition dans l'île de Marthas-Wineyard qui donnait également asile aux corsaires.

Une escadre anglaise, commandée par l'amiral Montaigu , croisait à cette époque dans les parages de Terre- Neuve : le Commodore Évans en fut détaché avec quelques frégates, et il s'empara, le 14 septembre, des îles de Saint-Pierre et de Miquelon, où les Français avaient alors le dépôt de leurs pêcheries. Ces îles n'ayant aucun moyen de défense, se rendirent par capitulation, et les habitants en turent transportés en Europe.

D'autres armements britanniques partirent de New-York, pour faire des incursions sur les côtes du New-Jersey : le capitaine Ferguson descendit à Egg- Harbourg , brûla les navires et les magasms qui s'y trouvaient, et détruisit les salines situées dans le voisinage.

Plusieurs compagnies de la légion de Pulawski étaient cantonnées à quelque distance : l'ennemi , averti de leur position par un transfuge, les surprit et

les tailla en pièces; mais Pulaswki, survenant tout à coup avec le reste de sa légion , sauva les débris de ce détachement, et força les Anglais à la retraite.

A l'époque de ces sanglants ravages, les commissaires britanniques chargés d'ouvrir une négociation avec le congrès se trouvaient encore en Amérique.

Leurs conférences publiques étaient terminées; mais ils avaient cherché à conserver des relations avec quelques personnages inûuents : ils fomentaient les partis , poussaient à la paix les hommes timides, exagéraient les forces que l'Angleterre allait déployer, et faisaient espérer des récompenses à ceux qui l'auraient secondée. Cette correspondance fut dénoncée au congrès, et les commissaires durent cesser leurs obscures démarches : alors ils gardèrent moins de mesures, et avant de quitter l'Amérique ils publièrent un manifeste, où ils Ih-ent entendre que leur gouvernement, après avoir inutilement offert la paix aux Américains, allait faire peser sur eux toutes les calamités de la guerre.

La réponse que le congrès fit à ce manifeste prouva qu'il attendait des citoyens la plus énergique résistance.

« Si vos cités sont menacées, disait-il, « envoyez au loin vos femmes , vos « enfants , vos effets les plus précieux , « et ne gardez que vos armes pour « vous défendre : si on brûle vos ha- " bitations , si on dévaste vos champs, « usez de représailles envers vos en- « nemis , et que tous les maux de la « guerre retombent sur ceux qui l'ont « provoquée. »

Ces menaces , faites de part et d'autre, ne furent pas vaines. L'animosité des partis était déjà si grande que leurs hostilités mutuelles avaient souvent pris un caractère d'extermination , surtout dans les circonstances où l'on avait fait intervenir les nations sauvages. Les désastres que nous allons rapporter en offrent un déplorable exemple.

La colonie de Wyoming avait été fondée dans les vallées supérieures de la Susquéhnnna, et près de la branche

L'UNIVERSi

orientale de ce fleuve, par dix-sept fahiilJes du Connecticut, qui avaient acheté ce territoire des nations indiennes. Leur acquisition était antérieure à la guerre de l'indépendance ; et le gouvernement du Connecticut, celui de la Pensylvanie se disputaient alors la possession de cette contrée , l'un parce qu'il s'attribuait, d'après sa charte primitive, toutes les régions comprises sous la même latitude que le Connecticut, entre le 4V et le 42" degré; l'autre parce qu'il regardait comme faisant partie de la Pensylvanie toutes les terres situées à l'occident du New-York et du New- Jersey. Ces discussions s'assoupirent, se réveillèrent par intervalles : elles n'empêchèrent point la colonie de prospérer; et telles étaient la fécondité de la terre, la beauté de la situation , la douceur du climat, qu'un grand nombre d'émigrants du Connecticut vinrent successivement s'établir à Wyoming et dans les autres vallées. On y comptait plus de douze cents familles, à l'époque où îa guerre commença : elles occupaient huit arrondissements ou toivnships , dont chacun avait cinq milles carrés d'étendue , et leurs établissements étaient distribués dans les cantons les plus fertiles.

La rupture entre l'Angleterre et l'Amérique livra bientôt cette colonie à des commotions plus funestes, et fit éclater de vives querelles entre les partisans de la métropole et les amis de l'indépendance. Les premiers étaient les moins nombreux ; ils furent persécutés : plusieurs furent dépouillés de leurs possessions ; et ceux qui étaient établis à Wyolucing, Wissaek et Standing - Stone', prirent le parti de se réfugier chez les Indiens shawanèses qui occupaient la contrée voisine, et qui étaient au nombre de ceux dont l'Angleterre employait alors les services. Ces Indiens étaient ceux auxquels avait originairement appartenu le territoire ; ils donnèrent l'hospitalité aux réfugiés qui leur demandaient asile; ils envoyèrent même des députés aux chefs du bourg de Wyoming qui était le lieu principal de la" colonie, afin de

réclamer d'eux les troupeaux et les derniers moyens de subsistance des exilés ; mais les Indiens essuyèrent un refus :

on eut l'imprudence "de les offenser, de les irriter : leurs nouveaux hôtes s'attachèrent à aigrir leur ressentiment; et ils formèrent le dessein de rentrer par la force dans les établissements d'où on les avait expulsés.

Les Indiens qui allaient seconder leur entreprise avaient alors adopté pour chefs de guerre Brandt et Butt- 1er, tous deux Anglais d'origine , et anciens habitants des colonies. Buttler, accusé d'homicide, s'était réfugié chez les sauvages depuis plusieurs années , et après avoir erré de tribu en tribu , vivant comme les Indiens de chasse et de pêche, il avait contracté leurs habitudes, s'était attaché à un chef de shawanèses qui lui avait sauvé la vie , et nourrissait une haine implacable contre le pays où sa tête avait été menacée par la justice. Brandt avait pour mère une femme indienne : porté par un instinct farouche vers la vie sauvage , il avait abjuré la patrie de son père; et, comme tous les renégats craignent d'être soupçonnés d'un reste d'attachement pour ceux qu'ils ont quittés, il se montrait impitoyable envers les blancs, et il aiguillonnait contre eux la fureur de leurs ennemis.

Les premières incursions que les Indiens et les réfugiés commirent en 1778 contre la colonie de Wyoming, atteignirent les habitants avant qu'ils fussent en défense : la plupart de leurs fils étaient partis pour l'armée des États-Unis , et il ne leur restait que cinq cents hommes en état de porter les armes : ils prirent pour chef Zébulon, fortifièrent à la hâte les positions de Wyoming , Shawney, Lackawaney, Mahapenny, et cherchèrent à faire tête à l'ora'ge ; mais ils allaient être accablés sous le nombre; leur pays promettait une riche proie et il fut envahi avec fureur. Deux forteresses furent bientôt forcées , et Zébulon se retira dans celle de Shawney ou Kingston ; mais bientôt il fut attiré au dehors par les artifices de Buttler, et il tomba dans une embuscade

que les Indiens lui avaient dressée :

presque tous ses hommes y périrent :

ceux qui parvinrent à regagner le fort (le Kingston , se trouvant bientôt réduits à se rendre à discrétion , furent impitoyablement massacrés ou jetés dans les flammes : quelques-uns restaient encore dans le fort de Wyoming ; ils capitulèrent à leur tour et subirent le même sort.

De semblables ravages furent commis dans la campagne, et toutes les habitations isolées furent détruites.

Cette colonie, séparée par d'immenses forêts de tout autre établissement civilisé, n'avait pu se défendre, avec ses seules ressources , contre une invasion si redoutable : elle n'offrit bientôt qu'un mélange confus de tombeaux et de ruines. Le petit nombre de ceux auxquels la pitié de quelques Indiens accorda la vie furent peints en rouge, pour être désignés à la tribu entière comme des hommes que l'on voulait épargner : c'était une espèce de signe de miséricorde : les sauvages les emmenèrent avec eux , et quand les orphelins qu'ils avaient faits eurent touché le seuil de leurs ivigwams, ils furent adoptés dans les familles qui leur donnaient asile (voy. jol. 68).

Cependant la destruction de la colonie de Wyoming attira bientôt contre les dévastateurs de terribles représailles : les États-Unis voulaient venger le sang répandu ; et la fureur contre les Indiens était si grande , que les tribus innocentes et coupables furent enveloppées indistinctement dans la guerre qui leur fut déclarée. Le colonel Clarke pénétra dans les contrées de l'ouest : il allait attaquer, près des rives duAVabash , le poste de Vincennes , dont le commandant était accusé d'avoir soulevé les Indiens contre les États-Unis, et il s'avança avec tant de secret et de célérité , que ce fort fut surpris au milieu de la nuit , sans pouvoir opposer de résistance. Quelques villages indiens , situés dans les vallées de rOhio et de ses affluents, furent ruinés dans la même expédition. Un autre corps de troupes partait en même temps de Pensylvanie, et marchait contre les

sauvages de la Susquéhanna , auteurs des désastres de Wyoming; il dévasta leurs villages, incendia leurs forêts et détruisit leurs faibles récoltes. Mais on ne s'en tint point à ces premiers actes de vengeance : une guerre sanglante menaçait toutes les tribus voisines du territoire des États-Unis; et les préparatifs que l'on faisait contre elles se liaient alors à un plan beaucoup plus vaste. Le congrès s'occupait d'un nouveau projet d'expédition contre le Canada : on devait en faire les apprêts pendant l'hiver, et l'exécution en était remise à la campagne suivante. Une colonne de troupes partirait de Pittsbourg pour les rives du lac Érié ; une autre partirait de Wyoming pour celles du lac Ontario : leurs premières opérations seraient dirigées contre les Indiens, dont elles ruineraient les établissements : elles iraient ensuite attaquer les forteresses de Détroit, de Niagara, d'Oswego; tandis qu'une armée de cinq mille hommes, rassemblée dans le Connecticut, se dirigerait vers le lac Champlain, gagnerait le fleuve Saint-Laurent et s'emparerait de Montréal. On désirait que la France voulût en même temps coopérer à une expédition contre Québec , à une autre contre Halifax et la Nouvelle-Ecosse ; et comme les entreprises sont ordinairement jugées faciles par leurs auteurs, on se proposait, après avoir accompli ces conquêtes , d'attaquer l'i'.e de Terre-Neuve.

Le congrès auquel ce projet fut présenté n'en reconnut pas sur le champ les inconvénients graves ; mais l'expérience militaire de Washington les lui fit promptement remarquer. Il était frappé de l'embarras d'assembler les troupes, les nmnitions, les moyens de transport, nécessaires pour une telle expédition. Il prévoyait la difficulté de faire coïncider plusieurs opérations maritimes et militaires, qui seraient séparément entreprises en différents lieux , et dont l'ensemble pourrait être contrarié par les chances de la navigation et de la guerre. L'exemple des invasions précédentes le portait d'ailleurs à se défier du succès d'une si

L'UNIVKRS.

hasardeuse tentative; et ce général pensait qu'au lieu de songer à des conquêtes , il fallait affranchir de la présence des troupes britanniques le territoire des États-Unis. Les objections que Washington adressait au congrès parurent d'abord faire peu d'impression ; mais il vint lui-même à Philadelphie, pour exposer tous les motifs qui lui faisaient considérer comme ruineuse une si grande entreprise , et le projet en fut abandonné.

La Fayette devait avoir un commandement dans l'expédition qu'on avait proposée ; et comme elle ne pouvait point avoir lieu , il avait demandé un congé pour revenir en France ; le congrès, en le lui accordant, lui conserva son grade dans l'armée américaine , et il chargea Franklin de lui remettre, à son arrivée en France, une épée d'honneur.

L'escadre française , stationnée dans le port de Boston, continuait de s'y réparer, et les chantiers, les magasins de cette ville lui fournissaient des secours que son mouillage aux environs de New-Port n-e lui auraitpoint offerts ; mais le regret qu'avaient les Américams d'avoir été forcés de renoncer à l'expédition du Rhode-Island faisait naître des mésintelligences entre eux et leurs alliés; et, quelque soin que l'on prît pour en arrêter le cours , on ne put empêcher les matelots des deux nations d'en venir aux mains plusieurs fois : les autorités publiques promirent une récompense à ceux qui feraient connaître les principaux instigateurs des troubles ; mais aucun ne fut dénoncé. Les mêmes désordres eurent lieu en Caroline dans le port de Charleston , où se trouvaient quelques bâtiments français.

Le comte 'd'Estaing reprit la mer le 4 novembre , pour se porter vers les Antilles : une escadre anglaise, commandée par le commodore Hotham , venait de partir de Wew-York pour les mêmes parages , avec un corps de cinq mille hommes; et une autre flotte, sous les ordres de l'amiral Byron, allait quitter les eaux du Rhode-Island , |)our gagner aussi la mer des Antilles.

Ces différentes flottes ne se rencontrèrent pas dans la traversée , et elles atteignirent successivement cet archipel , où allaient se passer d'autres événements militaires. Les opérations de la guerre y étaient commencées depuis deux mois, et le marquis de Bouille, gouverneur général des Iles du Vent, avait brusquement attaqué l'île anglaise de la Dominique, dont la situation entre la Martinique et la Guadeloupe inquiétait l'une et l'autre colonie. Bouille débarqua dans cette île le 7 septembre avec un corps de dix-huit cents hommes; il s'empara, l'épéeà la main, des principaux forts, réduisit le gouverneur à capituler, et remit à la voile , après avoir laissé à terre une garnison française.

Le projet dii comte d'Estaing , qui arriva le 6 décembre à la Martinique, était de tenter une expédition contre la Barbade; mais tandis qu'il faisait ses préparatifs , il apprit que l'amiral anglais Barrington venait de débarquer quatre mille hommes dans l'île de Sainte-Lucie qui appartenait alors à la France. Cette île n'avait qu'une garnison de cent hommes , et il était urgent de lui porter des secours :

d'Estaing s'embarque le 14 décembre, et vient attaquer l'escadre anglaise qui s'était embossée près du rivage. Cette canonnade qui n'eut lieu qu'à une longue portée fut sans résultat, et l'amiral français effectua, six jours après, un débarquement de troupes sur un autre point de la cote; mais il ne put parvenir à jeter des secours dans la forteresse que les Anglais avaient déjà investie. Les ravages causés dans ses rangs par le feu de leurs batteries le déterminèrent à reprendre ses troupes à bord ; et le gouverneur de Sainte- Lucie capitula , lorsqu'il n'eut plus l'espérance d'être secouru. L'acquisition de cette île assurait aux Anglais une bonne place d'armes, et un lieu de station pour leurs forces navales : ils en augmentèrent les fortifications ; ils y placèrent une garnison nombreuse , et la flotte de l'amiral Byron vint y mouiller quelques jours après. Elle était à portée de surveiller les inouve-

ÉTATS-UNIS DAMÉRIQUE.

ments maritimes de la Martinique et du canal intermédiaire, et l'on s'observa de part et d'autre pendant plusieurs mois, sans entreprendre dans les parages des Antilles de nouvelles expéditions; mais la situation des forces navales qui s'étaient dirigées vers cet archipel eut quelque influence sur les opérations militaires qui allaient s'exécuter aux États-Unis.

Il était utile à la Grande-Bretagne de rapprocher et de combiner entre elles les forces qu'elle avait à faire agir dans les Antilles et sur le continent; et pour arrivera ce but, le général Clinton fit embarquer à New- York pour la Géorgie un corps de deux mille cinq cents hommes, commandés par le colonel Campbell. L'escadre du viceamiral Hyde-Parker les débarqua le 23 décembre, à l'embouchure de la Savannah. Cette invasion était inattendue ; la province était sans défense , et h ville de Savannah n'avait qu'une faible garnison. Les Américains rassemblèrent en toute bâte le peu de troupes réglées et de milices qui se trouvaient aux environs, et ils essayèrent de couvrir les approches de la place. Mais Campbell s'apercevantqu'ils avaient porté vers l'aile droite leurs principaux moyens de défense , fit attaquer l'aile gauche avec vigueur : il la faisait tourner en même temps par un détachement considérable ; et cette double attaque , ayant porté le désordre dans les rangs américains, fit cesser sur toute la ligne leur résistance : ils se rompirent, et les Anglais s'emparèrent de Savannah, que Campbell eut le bonheur de préserver du pillage, quoiqu'il y fût entré de vive force.

Cette réduction entraîna celle de tout le nord de la Géorgie, et le vainqueur y établit paisiblement son autorité : une partie des habitants se rangèrent sous l'autorité royale; les autres se réfugièrent dans "^la Caroline.

Le Midi était en même temps attaqué par un corps de troupes anglaises, parti de la Floride orientale sous les ordres du général Prévost : il s'empara du fort Sunbury , contre lequel Campbell marchait également, et l'une et

l'autre colonne y firent leur jonction.

L'expédition âe Géorgie fut bientôt suivie d'une tentative d'invasion dans les Carolines. Un détachement britannique fut embarqué à New-York , sous les ordres du major général Gardiner , pour venir attaquer l'île de Port-Royal ; mais il fut repoussé par les Caroliniens; et les Anglais, avant de revenir à la charge, cherchèrent à faire soulever en leur faveur un grand nombre de mécontents, qui se trouvaient alors dans les contrées supérieures de la Caroline. Afin de seconder leurs mouvements, Campbell remonta le fleuve jusqu'à Augusta; mais ses partisans qui venaient de prendre les armes ayant été défaits par le colonel américain Pickins, il rétrograda luimême , et vint reprendre sa première position. Il était d'ailleurs pressé par l'approche des troupes que le congrès envoyait au secours de la Caroline :

le général Lincoln qui les commandait vint camper à Black-Swamp , près des rives de la Savannah. Son intention était de rejeter vers le littoral les troupes anglaises qui bordaient la rive droite du fleuve. Il y fit passer un corps de deux mille hommes sous les ordres du général Ashe, et ce corps alla s'établir dans une forte position près du Briar-Creek ; mais c'étaient des milices de nouvelle levée ;»elles furent attaquées et défaites le 3 mars 1779. Il périt un grand nombre d'honniies , et il n'en revint pas quatre cents sous les drapeaux du général Lincoln.

On avait encore plus vivement ressenti , durant cesdernières expéditions, la nécessité de soumettre enfin à des règlements invariables l'ordre et la discipline des troupes, et celle d'introduire de l'uniformité dans leurs manœuvres.

Tel fut l'objet d'une ordonnance qui fut publiée le 2!) mars par le congrès. Elle embrassa tous les détails du service militaire, l'armement et l'équipement des officiers et des soldats , l'organisation des compagnies, celle des régiments , l'instruction des recrues , l'exercice par compagnies , par bataillons, la formation et le déploiement des (•olomies,Iesch3ngements de froiit,

L'UNIVERS

les marches, les feux, les évolutions des corps d'armée, la disposition des camps , et enfin toutes les parties de la théorie , et tous les devoirs attachés aux différents grades.

Cette ordonnance était applicable à rinfanterie : il avait été fait pour toutes les autres armes un travail semblable, et Washington profita de l'interruption des grandes opérations militaires, pour répandre et faire pratiquer dans son camp ces règles de service et de discipline. Le général Steuben , ancien officier prussien , naturalisé aux États-Unis, était alors inspecteur général : il avait été formé à l'école de Frédéric, et les grands principes de tactique lui étaient connus. Le service devint alors plus régulier; l'instruction des officiers eut un guide , et les troupes plus occupées s'attachèrent davantage à des devoirs qu'elles connaissaient mieux.

Lincoln cherchait alors à réparer ses

Ï)ertes : il fit de nouvelles levées dans a Caroline, et lorsqu'il eut cinq mille hommes sous ses ordres , il reprit l'offensive, marcha sur Augusta et entra en Géorgie. Les troupes britanniques qui avaient envahi cette vaste contrée n'en occupaient encore que les parties inférieures : le général Prévost y avait concentré ses forces, et au lieu de marcher contre legénéral Lincoln dont il était très-ëloigné, il espéra le décider à la retraite , en faisant lui-même une incursion dans la Caroline. Les débordements du fleuve Savannah qu'il avait à traverser formaient sur ses rives une longue ligne de marécages; mais il parvint à les franchir, et ne trouvant sur son passage que quinze cents hommes de milices, il força aisément ce nouvel obstacle. Un premier succès accrut sa confiance : il se porta rapidement sur Charleston, dans l'intention d'enlever cette place par un coup de main, et il vint asseoir son camp entre l'Ashley et le Cooper, au confluent desquels Charleston est située.

Quelle que fût cependant la célérité de sa marche, les Américains avaient eu le temps de faire passer dans cette ville un renfort de troupes. La gar-

nison s'était mise en défense : on avait réparé les fortifications , on disposait les batteries , et le général anglais n'ayant pas assez de monde pour attaquer la place , ni même pour tenir devant des forces supérieures qui s'avançaient en toute hâte , se retira au milieu de la nuit, en prenant la route du littoral : il gagna cette suite d'iles qui s'étendent le long de la Caroline, dont elles ne sont séparées que par d'étroits canaux, et il alla se cantonner dans l'île de Port-Royal , où il était à portée de recevoir de 'la flotte anglaise des renforts et des approvisionnements.

La Caroline garda longtemps de funestes traces de l'invasion que les ennemis y avaient tentée. Les Noirs avaient favorisé cette expédition , dans l'espérance d'obtenir la liberté qu'on leur avait promise. Ils pillèrent les habitations de leurs maîtres , ils détruisirent une partie des plantations ; et quand les Anglais se retirèrent, les Noirs, trompés dans leur attente, furent emmenés comme esclaves dans les colonies des Antilles : d'autres périrent misérablement dans les forêts , où ils allaient se réfugier pour éviter le chAtiment de leur révolte.

Une autre incursion fut tentée par les Anglais sur les côtes de Virginie : elle avait pour but de détruire les magasins de vivres, les dépôts d'armes et de munitions , les navires, les principales récoltes du pays : deux mille hommes sous les ordres du général Matthews, furent débarqués au midi de la Chésapeake; ils ravagèrent les bords du James -River, occupèrent Hampton , le fort Nelson , Portsmouth, Norfolk, et après avoir dévasté la côte, ils regagnèrent New- York d'où le généralCiinton les avait fait partir.

Ce général se proposait alors une entreprise plus importante : il voulait s'emparer des forts de Verplank et de Stoney- Point, situés sur les rives de l'Hudson. L'escadre du commodore Collier remonta le fleuve avec quelques troupes, et Clinton qui les commandait débarqua sur la rive occidentale, où il surprit le fort de Stoney-Point, tandis que le général Vaughan allait

attaquer sur l'autre rive le fort de Verplank , qui se rendit après quelque résistance.

A cette nouvelle, Washington se rapprocha avec son armée : il s'établit surles hauteurs qui dominentl'Hudson, et chargea le général Wayne de reprendre Stoney-Point : cette courageuse attaque réussit; et comme on ne se proposait que d'enlever la garnison , l'artillerie et les munitions de ce poste, Wayne reçut l'ordre de l'évacuer après en avoir détruit les fortiflcations. Les Américains tentèrent également de recouvrer la position de Verplank ; mais ils ne purent en déloger l'ennemi.

Un détachement britannique , commandé par le général Tryon , fit bientôt une descente sur les côtes du Connecticut : il s'empara de New-Haven , réduisit en cendres Fairfield , Norwalk, Greenfîeld , et fit sur tout ce littoral un large butin.

Le colonel Mac-Lean alla, vers la même époque , s'établir et se fortifier à l'embouchure de la rivière de Pénobscot qui arrose le territoire du Maine. En se plaçant à la frontière nord-est des États-Unis, il menaçait d'une invasion les contrées voisines , et il pouvait en concerter le plan avec les troupes britanniques qui occupaient encore le Rhode-Island. Les habitants du Massachusett formèrent le dessein de reconquérir les postes dont Mac- Lean s'était emparé , et ils envoyèrent une flottille dans la baie de Pénobscot; mais cette entreprise, conduite avec irrésolution , n'eut aucun succès. Les troupes que l'on débarqua se retranchèrent au lieu de marcher rapidement à l'ennemi ; et lorsqu'elles résolurent de le forcer dans ses positions , après l'avoir battu en brèche pendant quinze jours , elles furent découragées par l'apparition subite du commodore Collier qui arrivait de New -York avec son escadre : elles se retirèrent précipitamment par terre, et les navires qui les avaient amenées furent capturés ou détruits.

Ce résumé des premières opérations de la campagne de 1779 montre que

sur le territoire des États-Unis on se borna de part et d'autre à des expéditions partielles qui, en causant de grands dommages au pays , ne pouvaient pas influer sur sa destinée. La guerre y promena de lieux en lieux ses plus cruels fléaux, sans qu'on put espérer que la paix y mettrait promptenient un terme.

Les Américains saisirent le moment où les armements de l'Angleterre ne leur inspiraient pas de vives inquiétudes, pour tenter contre les Indiens une expédition générale qui les mît pour longtemps dans l'impossibilité de nuire. Quoique les cruautés commises contre la colonie de Wyoming ne pussent être imputées qu'à quelques tribus sauvages , on les regardait toutes comme liées entre elles par de communs sentiments de haine contre les États-Unis. Les six nations placées entre les grands lacs et les frontièresduConnecticut,deNew-York,de la Pensylvanie, avaient pris parti pour l'Angleterre dans les campagnes précédentes ; elles s'étaient jointes à l'armée de Burgoyne, et leur barbarie avait accru les maux de la guerre. Le projet de les attaquer et de détruire leurs établissements fut embrassé avec ardeur : trois corps de troupes devaient envahir leur territoire, en remontant les rives de la Susquéhanna, du Mohavi'k , de l'Alléghany ; et l'on devait tenter en même temps une fausse attaque vers le lac Champlain et la rivière Sorel , afin d'y retenir les forces que le Canada voudrait envoyer à leur secours. Sullivan commandait le corps principal chargé de pénétrer par la Susquéhanna dans le pays des six nations.

Un détachement fut d'abord envoyé contre les Onondagas, habitant les rives du lac de ce nom. A la première alerte, ils s'enfuirent dans leurs forêts , et l'on n'en atteignit qu'un petit nombre; mais leurs habitations, leurs récoltes , leurs bestiaux furent détruits.

Toutes les tribus de ces contrées reconnurent par cette expédition le danger dont leur confédération entière

L'UNIVERS

était menacée : elles coururent aux armes ; et quelques cliefs firent , à la fin du mois de juillet, une incursion sur les frontières de l'État de INew- York, où des habitations furent ravagées , où quelques détachements américains furent surpris et taillés en pièces. Les principales forces des Indiens s'étaient assemblées, au nombre de dix-huit cents hommes, près de New- Town, sur la Susquéhanna ; deux cent cinquante Européens étaient avec eux, et Johnson, Buttler et Brandt dirigeaient leurs mouvements. Ils avaient élevé un long retranchement devant la ligne qu'ils occupaient ; le front en était couvert par un ruisseau et une palissade, et les extrémités de cet ouvrage s'appuyaient d'un côté sur la rive de la Susquéhanna, de l'autre sur une chaîne de hauteurs couvertes de forêts , où un grand nombre d'Indiens s'étaient embusqués. Sullivan, ayant réuni les deux corps américains qui avaient remonté le Rlohawk et la Susquéhanna, vint les attaquer le 28 août : il avait alors cinq mille hommes sous ses ordres; et après avoir reconnu la position des ennemis, il chercha à les envelopper en enlevant les hauteurs qui dominaient leur flanc gauche; une vive attaque était en même temps dirigée contre leur front, et les Indiens lâchèrent pied lorsqu'ils commencèrent à entendre derrière eux la fusillade : la plupart se jetèrent dans le fleuve, qu'ils traversèrent à la nage ; d'autres s'enfuirent dans les f^fêts, et leur perte en hommes fut peu considérable ; mais ils étaient découragés par leur défaite : ils se dispersèrent, ils gagnèrent en désordre d'autres régions plus éloignées, et leur pays , resté sans défense , fut complètement ravagé.

Une contrée'inculte et pauvre, où l'on ne suppose que des rochers , des fleuves, des forêts, des animaux sauvages et les fruits spontanés de la terre, paraît n'offrir aucune prise aux dévastations ; mais nous avons déjà rappelé que les Indiens de cette région avaient fait de premiers pas vers l'état social : leurs huttes étaient

moins éparses; ils s'étaient rassemblés!

en villages , où leurs familles vivaient, rapprochées les unes des autres , et les I chasseurs et les guerriers les y re- j trouvaient au retour de leurs pénibles expéditions. Des essais de culture avaient été entrepris dans le voisinage | de leurs wigwams : le maïs, la patate, richesses indigènes du pays, leur fournissaient de premières récoltes ; ils avaient semé d'autres graines : ils : avaient des arbres fruitiers, et leurs relations d'échange et de commerce i avec les Européens fournissaient les ! instruments aratoires et les ustensiles ji nécessaires à leurs premiers besoins.

Sullivan fit détruire dans cette expédition les villages, les habitations isolées, les blés, les fruits, les bes- ' tiaux d'une contrée qui devint alors un vaste désert, et la colonne de troupes qui remontait les rives de l'Alléghany commit les mêmes ravages dans les régions occupées par les Mingoes et les Shawanèses.

Ce fut un affligeant spectacle pour l'humanité que de voir ainsi refouler vers la vie sauvage un grand nombre de peuplades qui conmiençaientà jouir d'un meilleur sort. Si quelques généreux défenseurs de la race proscrite élevèrent la voix en sa faveur, leurs accents de pitié ne furent pas écoutés, et l'on étendit sur une race entière la punition encourue par quelques tribus.

On prétendit que tous ces peuples ne pourraient jamais être amenés a la civilisation, et l'on osa les présenter au nionde comme dégradés de cette dignité morale et intellectuelle, dont le sceau fut empreint par la Divinité sur le front de tous les hommes.

Tandis que l'on continuait en Amérique un système d'hostilités destructives, le théâtre de la guerre s'étendait dans les autres parties du monde : il avait gagné toutes les possessions coloniales de la France et de l'Angleterre, depuis la rupture qui avait éclaté entre ces deux puissances, et cette contestation nouvelle semblait momentanément absorber leur attention.

L'Angleterre s'était hâtée de profiter de la supériorité de ses forces dans les

Indes orientales , pour y attaquer les possessions françaises , avant qu'elles pussent être secourues ; et ses nostilités commencèrent en Asie, à l'époque même où l'on venait de livrer en Europe le combat naval d'Ouessant. Le Commodore Vernon était parti de Madras le 2*J juillet 1778, pour venir bloquer la rade de Pondichéri, tandis que le général Munro devait, avec des troupes de terre, faire le siège de cette place : un combat naval eut lieu, le 10 août, entre l'escadre de Vernon et celle deTronjoUi , qui se trouvait alors dans la rade , et qui se porta à sa rencontre. Le résultat de cette action fut indécis , et chacun des deux commandants regagna la plage pour y réparer ses navires. Tronjolli n'essaya point un nouvel engagement, et il remit à ia voile dix jours après pour se rendre à l'île de France.

Pondichéri se trouva dès lors réduit à une faible garnison. On avait négligé depuis quelques années l'entretien des anciennes fortifications , pour en construire de nouvelles qui n'étaient pas encore terminées : ces travaux incomplets rendaient la défense plus difficile. Les assiégants, devenus maîtres d'une ligne de circonvallation qui servait de limite à cette colonie, lui coupèrent toute communicatiou avec la terre ; ils ouvrirent le feu de leurs batteries dès le 6 septembre, resserrèrent leurs approches, et conduisirent leur gaierie jusqu'au fossé. Le général de Bellecombe qui commandait la place la défendit pendant quarante jours de tranchée ouverte ; mais , voyant enfin que plusieurs bastions tombaient en ruine , qu'une brèche était praticable , et que les habitants étaient menacés de tous les malheurs qui suivent un assaut, il capitula le 17 octobre, et obtint tous les honneurs de la guerre.

L'escadre anglaise avait été renforcée pendant le siège par l'arrivée de cinq vaisseaux de la compagnie des Indes ; elle s'empara successivement de Cliandernagor, des autres comptoirs français situés sur la côte de Coromandel, et de Mahé sur celle de Malabar.

Les armes de la France avaient été

plus heureuses sur les plages occidentales de l'Afrique. Une escadre-, commandée par le njarquis de Vaudreuil , avait pris possession, le 30 janvier 1779, des forts et des comptoirs de l'Angleterre sur la rivière du Sénégal ; et ses autres établissements de la Gambie, de Sierra-Leoneetdelacôte d'Or lui furent ensuite enlevés par Pontevès de Gien.

Mais les expéditions dirigées vers les parages d'Afrique et d'Asie ne tendaient point au but principal de la guerre, aussi directement que les opérations maritimes qui devaient être suivies , soit en Europe, soit en Amérique. Le gouvernement français voulait y appliquer tous ses soins ; il désirait ne pas en être détourné par une guerre continentale ; et , voyant cette guerre déjà allumée depuis plusieurs années entre l'Autriche et la Prusse, il était intéressé à éteindre en Allemagne un incendie qui pouvait gagner ses propres frontières. Sa médiation , jointe à celle de la Russie , rapprocha les belligérants, et parvint à leur faire conclure le traité de Teschen , qui fut signé le 13 mai 1779. La diète de Ratisbonne le ratifia, et la pacification du continent fut assurée.

La France affermit par d'autres conventions ses liens avec plusieurs cours d'Allemagne, et nous devons citer au nombre de ces actes le traité de commerce qu'elle conclut, le 18 septembre, avec le duc de Mecklenbourg- Schwérin; traité qui consacrait les grands principes , déjà adoptés entre h France et les États-Unis, sur les droits du pavillon, sur ceux des neutres, sur toutes les franchises du commerce et de la navigation. La cour de Rlecklenbourg, avec laquelle ces clauses étaient stipulées, n'avait pas, sans doute, une grande puissance territoriale et maritime ; mais c'était une des familles princières les plus anciennes et les plus illustres : sa si • tuation sur la Baltique, ses alliances avec les cours du Nord lui donnaient un grand poids dans leurs conseils, et les principes maritimes qu'elle adoptait devaient bientôt trouver, dans cette

L'UNIVERS

région de l'Europe, de généreux et puissants appuis.

En étendant ses relations amicales avec le continent , la France jouissait d'une entière sécurité pour ses frontières : elle conservait la libre disposition de ses forces, et l'on rassembla sur les côtes de Normandie et de Bretagne une armée de trente-cinq mille bommes, destinée à tenter une descente en Angleterre; elle avait une artillerie nombreuse : cinq mille grenadiers, tirés des différents corps, devaient former son avant-garde, et l'on équipa dans les ports du Havre et de Saint-Malo les bâtiments de transport nécessaires à cette expédition. L'Angleterre, avertie de ces préparatifs, prit sur-le-champ des mesures de défense proportionnées à la grandeur du péril. Le littoral fut armé de batteries ; des corps de troupes réglées et de milices furent répartis sur différents points du rivage ; ils devaient se réunir au premier signal : on avait ordre d'emmener au loin tous les bestiaux, et de dégarnir de moyens de subsistance tous les lieux que l'ennemi pourrait menacer. Les alarmes publiques se prolongèrent pendant plusieurs mois.

Jamais il n'avait régne plus d'activité dans les ports de France : les troupes étaient pleines d'ardeur; on les exerçait à toutes les manœuvres de l'expédition projetée. D'autres préparatifs se faisaient dans les ports d'Espagne, et les cours de Versailles et de Madrid, resserrant entre elles les liens qu'elles avaient formés en 1761 , par leur pacte de famille, se tenaient prêtes à s'unir pour agir de concert contre le gouvernement britannique.

L'Espagne avait d'abord cherché à se porter pour médiatrice entre l'Angleterre, la France et les États-Unis, et après avoir inutilement suivi pendant huit mois une négociation pour les rapprocher, elle se détermina à rompre avec la cour de Londres, et lui lit remettre, le 16 juin 1779, une déclaration où elle exposait ses nombreux sujets de plainte. Elle rappelait que son pavillon avait été insulté, ses vaisseaux pillés, ses possessions d'A-

mérique menacées ; que l'Angleterre !

avait suscité plusieurs nations indien- j nés contre les habitants de la Loui- [ siane; qu'elle avait usurpe dans le \ Darien et sur les côtes de San-Blas les droits de la souveraineté, commis ! des hostilités dans la baie de Honduras, j et refusé toute espèce de réparation J pour ces actes de violence. L'Espagne \ se voyait dans la nécessité de recourir ] aux armes pour soutenir ses droits , 1 et , se reposant sur l'équité de sa cause , j elle espérait n'être responsable ni à j Dieu, ni aux hommes, des suites de sa | résolution. i

De nombreux armements maritimes j étaient prêts à appuyer cette déclara- i tion : une escadre de vingt-huit vaisseaux avait été mise sous les ordres de don Luis de Cordova; la flotte équipée à Brest devait s'y réunir , et le comte d'Orvilliers opéra cette jonction le 25 juillet, vers l'île de Cizarga , à la hauteur de la Corogne. L'amiral français , devenu commandant des flottés combinées , avait alors sous ses ordres soixante-six vaisseaux de ligne et beaucoup d'autres bâtiments plus légers. Trois divisions, de quinze vaisseaux chacune , formaient l'avantgarde, le corps de bataille et l'arrièregardfc ; une escadre légère marchait en avant de l'armée, et une escadre d'observation suivait les mouvements de l'arrière -garde. La flotte, s'avançant dans cet ordre, fit voile pour la Manche, et se porta vers les cotes du Devonshire et de Cornouaille. Comme elle était habituellement contrariée par les vents de nord-est, elle manœuvra longtemps dans ces parages sans pouvoir se rapprocher de la terre ; enfin elle se trouvait, le 31 août, au sud-ouest des îles Sorlingues, lorsqu'elle aperçut, à cinq lieues de distance, les pavillons de la flotte britannique qui observait et suivait ses mouvements, D'Orvilliers eut alors l'espérance de s'engager avec elle , et en disposant son ordre de bataille, il chargea le comte de Guichen, commandant l'avant- i|arde, de courir se placer entre les côtes d'Angleterre et la flotte ennemie ; mais l'amiral Hardy,

ÉTATS-UiMS D'AMÉRIQUE.

qui n'avait que trente-sept vaisseaux , ne voulut point s'exposer à un combat trop inégal , où il pouvait être enveloppé par le nombre; et les manœuvres du comte de Guicben, qui allait serrer la côte, le décidèrent à prendre chasse à toutes voiles. Il gardait une avance de plusieurs lieues sur la flotte combinée, et celle-ci le poursuivit inutilement pendant vingtquatre heures , jusqu'à l'entrée de la rade de Plymouth , où il se réfugia le !*'■ septembre.

D'Orvilliers resta encore quelques jours dans la JManche, mais aucun autre événement ne signala sa croisière :

les mauvais temps , la maladie des équipages, la disette d'eau potable, l'avarie des subsistances , le déterminèrent à regagner la rade de Brest , où il rentra le 10 septembre, après avoir tenu la mer pendant cent quatre jours.

La campagne maritime qu'il venait de faire fut jugée avec rigueur. On lui reprocha de n'avoir pas tiré un assez grand parti des forces mises à sa disposition ; on y joignit même l'imputation de n'avoir pas intercepté deux convois du commerce britannique, celui des îles du Vent, qui arriva le 31 juillet dans la rade de Plymouth, et celui de la Jamaïque, qui atteignit l'île de Wight huit jours après ; leur entrée dans la IManche était cependant trèsantérieure à celle du comte d'Orvilliers, et leur direction avait été trop différente, pourque cet amiral, qui arrivait des côtes d'Espagne, pût les rencontrer dans sa traversée ; mais les hommes tombés en défaveur sont souvent accusés par l'opinion publique de tous les événements qui trompent son attente.

Les opérations de l'escadre française qui se trouvait alors dans les parages des Antilles, avaient obtenu des résultats plus heureux et plus décisifs. Le comte d'Estaing cherchait à s'emparer d'une partie des possessions britanniques. Au mois de juin, il chargea le chevalier du Rumain d'attaquer l'île de Saint-Vincent avec une escadre de cinq navires et un détachement de trois cents hommes. Le dé-

barquement réussit , et les hauteurs qui dominaient le fort de Kings-Town furent emportées. Les Caraïbes, anciens habitants de l'île, descendirent de leurs mornes pour se joindre aux assiégeants, et le gouverneur anglais entra en négociation pour rendre la place. On découvrit alors trois voiles britanniques qui venaient lui apporter des secours. Du Rumain se hâte d'aller au-devant de cette flottille ; il enlève deux vaisseaux, il met en fuite le troisième, et revient prendre possession de la forteresse.

L'arrivée d'une escadre de six vaisseaux, commandée par la iMotte-Piquet, mit bientôt le comte d'Estaing en état d'entreprendre une expédition plus importante. Il partit le 30 juin du Fort-Royal de la Martinique avec une flotte de vingt-cinq voiles, et se dirigea vers l'île de la Grenade, où il débarqua le 2 juillet. Le morne de l'Hôpital, qui domine la ville de Saint- Georges , fut attaqué avec vigueur par trois colonnes à la fois ; elles étaient conmiandées par d'Estaing, par le comte de Dillon, par le vicomte de Noailles : le morne fut emporté d'assaut au milieu de la nuit; et le fort, que l'on attaqua au point du jour, et où lord Macartney avait une garnison de sept cents hommes , fut réduit à se rendre à discrétion.

Cette conquête, où les troupes se signalèrent par la plus brillante valeur, était terminée, lorsque l'amiral Byron vint se présenter, le 6 juillet, à la vue de la Grenade : il venait jeter dans l'île quelques renforts , et il ignorait que l'on s'en fût emparé. Le combat fut bientôt engagé entre les deux flottes ; et l'amiral Byron, profitant de l'avantage du vent, chercha à porter son avant-garde vers l'entrée de la baie de Saint-Georges; mais lorsqu'il eut acquis la certitude que l'île était occupée, il fit sur-le-champ éloigner ses bâtiments de transport qui se dirigèrent vers Saint-Christophe, en parcourant du midi au nord les eaux de cet archipel; lui-même continua de combattre pour couvrir la retraite de son convoi ; et

17^ Livraison.

les deux flottes restèrent en présence (États-Unis d'Amébique.) 17

L'UNIVERS

Tune de l'autre jusqu'à la nuit : les Anglais s'éloignèrent alors , et le comte d'Estaing rentra au point du jour dans la rade de Saint -Georges. L'escadre anglaise avait été très-nialtraitée ; et celle de France, après avoir elle-même réparé ses avaries, remit à la voile et alla se présenter le 2'J juillet dans les parages de Saint-Christophe; mais elle ne put attirer l'ennemi hors de la position où il s'était retiré, et le comte d'Estaiîig poursuivit sa navigation jusqu'à Saint-Domingue.

Ses instructions lui prescrivaient de ramener en Europe douze vaisseaux , et de laisser le reste de la flotte soit à Saint-Domingue, soit à la Rlartinique, durant l'hivernage ; mais les rapports qu'il reçut pendant son séjour au Cap- Français ,, sur les événements militaires des États-Unis, particulièrement sur la situation des contrées du Sud , le décidèrent à tenter une expédition pour reprendre Savannah, occupée depuis huit mois par les troupes britanniques. Il part du Cap-Français avec vingt vaisseaux de ligne et huit frégates , et il se porte vers les côtes de Géorgie , où il surprend un vaisseau et trois frégates anglaises. Dès que les Américains furent informés de son approche par quelques bâtiments qu'il avait dirigés sur Charieston , le général Lincoln lit assembler un grand nombre d'embarcations légères , à l'aide desquelles le comte d'Estaing put effectuer sa descente à quelques milles de Savannah ; et les troupes françaises et américaines qui devaient faire le siège de cette place furent réunies le 15 septembre : la légion de Pulawski faisait partie de ce corps d'armée.

Sur ces entrefuites, le général Prévost , gouverneur de Savannah , faisait arriver à lui en toute hâte les troupes anglaises qui se trouvaient sur différents points de la Géorgie : il se pressait de faire réparer les fortifications ; et, pour avoir le temps de compléter ses moyens de défense, il feignit de prêter l'oreille aux premières sommations qui lui furent faites par les assiégeants, et il parvint à obtenir un armistice d'un jour, pendant lequel il

put recevoir les secours qu'il attendait. La garnison étaitde trois mille hommes de troupes réglées : l'armement de tous les noirs lui procura un renfort de quatre mille hommes , et les assiégeants se trouvèrent alors moins nombreux. Cependant ils ouvrirent la tranchée : elle était portée , le 24 septembre, à trois cents pas du chemin couvert : le bombardement commença le 3 octobre ; il dura cinq jours , 'et couvrit de ruines l'intérieur de la ville , mais il n'endommagea point les fortifications.

Le comte d'P^staing avait espéré réduire promptement la place; il voyait approcher la mauvaise saison : ses vaisseaux étaient mouillés sur une côte peu sûre ; il désirait ne pas les y tenir exposés aux coups de vent de l'équinoxe dont on ressentait encore finfluence; et pour terminer promptement une expédition qu'il lui paraissait trop périlleux de prolonger, il résolut de donner l'assaut, quoiqu'il n'y eût pas encore de brèche , et que la tranchée ne fût pas même achevée.

Les troupes françaises et américai' nés , commandées paV d'Estaing et Lincoln , s'approchèrent des remparts , dans la nuit du 9 octobre , et avant le point du jour elles donnèrent l'assaut au bastion d'Ébenezer : ces deux colonnes rivalisaient de bravoure et d'audace ; mais l'attaque fut soutenue avec uneégale valeur. Les rangs quifurent repoussés revinrent plusieurs fois à la charge ; et, dans une de leursescalades , ils plantèrent un drapeau au sommet des retranchements, sans pouvoir s'y maintenir : le comte d'Estaing et beaucoup d'autres officiers furent blessés en se signalant à la tête de leurs troupes. Mais au bout d'une heure l'attaque vint à se ralentir : les Anglais firent une sortie; et le comte Pulawski , courant se placer entre eux et les remparts de la place, dans l'espérance de leur couper la retraite, trouva une mort glorieuse en se précipitant sur eux avec ses chevau-légers.

Tous les efforts que faisaient les assiégeants pour vaincre une résistance obstinée et pour renouveler un assaut meurtrier, ne faisaient qu'accroître

leur perte : elle fut de sept cents hommes pour les Français , de quatre cents pour les Américains; et l'armée, après avoir encore tenu devant la place durant neuf jours, leva le siège le 18 octobre. Les troupes américaines passèrent sur la rive gauche du Savannah; et d'Estaing , ayant embarqué les siennes, mit à la voile le 2S octobre pour se rendre en France avec la moitié de la flotte , tandis que les autres vaisseaux allaient reprendre leur station dans les Antilles.

Si 3a valeur d'un chef d'armée répand encore une sorte d'éclat sur ses revers, l'expédition du comte d'Estaing mérite d'être remarquée dans l'histoire; mais en louant la bravoure (lu guerrier, on blâma les combinaisons du général. Fallait-i! tenter une grande opération maritime, dans la saison des orages , sans pouvoir compter sur un abri pour la Hotte , et fallait-il hâter témérairement un assaut, lorsqu'on n'était pas encore maître des approches de la place.^ Les troupes dont on disposait montrèrent qu'elles savaient mourir; mais on ne leur avait pas donné la possibilité de vaincre.

Ou Tentreprise de Savannah ne devait pas être commencée, ou elle devait être suivie avec plus de persistance. Le vainqueur de la Grenade avait fait espérer davantage de sa coopération, et les Américains attendaient de lui les mêmes succès que dans les parages des Antilles.

Son apparition en Géorgie ne fut cependant pas sans influence sur la suite des opérations militaires. Un débarquement pouvait être essayé sur d'autres rivages; et le général Clinton, commandant en chef des troupes britanniques, crut devoir concentrer autour de lui ses principales forces, alin de se porter eu masse sur les points qui seraient menacés : il rappela dans l'État de INew-York le corps d'armée qui se trouvait encore dans le Rhode- Island : les différents postes en furent abandonnés le 25 octobre , et les Américains reprirent paisiblement possession d'un territoire où les Anglais s'étaient maintenus pendant plus de

deux ans. Cet événement faisait prévoir que le théâtre de la guerre allait changer : il délivrait du voisinage de l'ennemi les États du Nord-Est, mais il ne leur ouvrait pas de libres communications avec ceux du centre. New- York et la rive orientale de l'Hudson étaient occupés par les Anglais : les hauteurs de la rive occidentale l'étaient par les Américains ; et l'armée de Washington, destinée à les défendre, s'étendait depuis le New-Jersey jusqu'au delà de West-Point, lieu q^ue sou importance militaire rendait tresremarquable, et qui devait ensuite acquérir une nouvelle célébrité.

En rappelant les divers événements qui se succédèrent dans le cours de cette campagne , nous n'avons pas eu à citer l'intervention des États-Unis dan.s de grandes expéditions navales.

Aucun vaisseau de ligne n'avait encore été construit dans leurs chantiers ; et il n'avait pu en sortir que de plus légers armements, destinés à la course, ou à la défense des ports et des rades, ou à quelques courageuses expéditions sur les cotes ennemies.

On a déjà pu remarquer que , dès le commencement des hostilités maritimes, les Américains s'étaient lancés avec ardeur dans cette périlleuse carrière. Accoutumés à la mer comme leurs rivaux , ils en bravaient toutes les fatigues avec une égale constance , et n'ayant pas encore les mêmes ressources navales que l'Angleterre, ils cherchaient , dans quelques engagements particuliers, à lui ravirdu moins une portion de ses avantages. On avait vu en 1777 une flottille américaine, armée dans le port de Roston, mettre à la voile, à la faveur d'un vent de nord-est, qui avait éloigné de l'entrée de cette rade une croisière anglaise, se diriger rapidement vers la merdes Antilles, et causer des dommages considérables au commerce de l'Angleterre avec les Indes occidentales.

Le blocus d'une partie des ports de la confédération ne l'empêcha pas , l'année suivante, de mettre en mer plusieurs armements qui inquiétèrent la navigation de l'ennemi; et tandis

L'UNIVERS

que les flottes britanniques cioisaient à l'entrée de la Cliésapeake et de la Delaware, les Américains s'ouvrant un passage plus au midi , par la baie d'Albemarle, le bassin de Pamtico , et le détroit d'Ocacok , continuèrent de donner issue à leurs armements en course et à leurs bâtiments de commerce.

Parmi les hommes qui se firent un nom dans ces expéditions maritimes, nous devons signaler Paul-Jones , Écossais de naissance, attaché au service des Américains, et nous citerons au nombre de ses exploits les plus mémorables le combat qu'il livra, le 23 septembre 1779, au capitaine anglais Pearson, qui escortait dans la iner du Nord, avec deux frégates, un convoi venant de la Baltique. La frégate de Pearson avait pris feu, et la corvette de Paul-Jones avait plusieurs voies d'eau : les deux bâtiments continuèrent cependant de combattre avec acharnement, et ils vinrent à se serrer de si près que leurs manœuvres s'engagèrent. L'Anglais veut alors tenter l'abordage ; bientôt le feu de son navire se communique aux voiles américaines : la nuit qui aurait mis fin à cette lutte sanglante est éclairée par un affreux incendie, et le combat ne cesse point : enfin le capitaine Pearson est vaincu dans cet engagement obstiné, et il amène son pavillon. La seconde frégate qui naviguait de conserve avec lui se rendit également , et Paul-Jones resta victorieux sur son navire qui faisait eau de toutes parts; il avait perdu trois cents hommes , et la corvette qu'il avait montée coula à fond le lendemain. Lui-même amena avec peine dans les eaux du Texel le reste de sa flottille, désemparée et battue par la tempête.

Un combat également mémorable eut lieu quinze jours après entre la frégate française la Surveillante et la frégate anglaise le Québec; mais il fut plus funeste à leurs capitaines du Couëdic et Farmer. Tous leurs mats avaient été abattus, sans que la violence de l'attaque se fût ralentie , et du Couëdic était couvert de blessures ;

mais il continua de commander et de combattre jusqu'au moment où la frégate anglaise eut pris feu , et aussi généreux que brave, il mit tous ses soins à sauver l'équipage eimemi qui venait de se jeter à la mer. Le capitaine anglais ne voulut pas survivre à son désastre : il attendait à bord l'explosion de sa frégate; il s'engloutit avec elle, et le capitaine français, victorieux et mourant, revint à' Brest où il expira bientôt.

Après avoir retracé les calamités de la guerre, on aime à se reposer sur des actes plus consolants pour l'humanité. L'Angleterre s'attendait alors au prochain retour du capitaine Cook , qui avait accompli dans les régions les plus inexplorées du grand Océan ses immortels voyages de découvertes; et Louis XVI , appréciant l'importance et le mérite d'une entreprise qui intéressait toutes les nations , avait prescrit à tous les conunandants des vaisseaux français de traiter le capitaine Cook comme un officier d'une puissance neutre et alliée : cet ordre était du 19 mars 1779 : à cette époque on ne pouvait point connaître en Europe la tragique et déplorable fin du navigateur qui venait de tomber, le 14 février, dans l'île d'Owhyhée, sous les coups des féroces habitants. Le capitaine Clerke , devenu commandant de l'expédition, mourut lui-même le 22 août, et le capitaine Gore qui lui succéda se trouva placé sous la même sauvegarde, et répondit à un si noble procédé, en s'abstenant aussi de toute agression contre des bâtiments français.

Quel plus digne homnîage pouvait être rendu aux sciences et à la grande société humaine, que de considérer comme neutres les hommes chargés de

Eorter aux nations dans l'enfance les ienfaits des arts et de la civilisation ! Ils semblaient être revêtus d'une mission religieuse et sacrée, et les armes des belligérants s'inclinèrent en leur présence.

Page 1