LIVRE DIXIÈSIE
Armements et convois nrRtois vers GrnRAi.TAn. OrÉRATiONS navai.es dans les MERS d'Europe et dans les Antilles.
Situation DEsruissANCES NEUTRES. Ligue
DE LA NEUTRALITÉ ARMEE. PrISE DE ChARLKSTON par LES ANGLAIS. CONSPI- RATION d'Arnold. Suite des opérations i)K L* guerre. Jonction des troupes
FRANÇAISES et AMERICAINES. SiÉgE DK YORK-TOWN ET capitulation DE CoRN-
WALLis. Combats et dernier revers du <.OMTE de Grasse. Prise de Minohque.
Dernières attaques contre Gibraltar.
Campagnes de Suffren dans les Indes occidentales. Fin des hostilités.
L'extension que prennent les opérations militaires va nous faire rencontrer dans tous les parages les pavillons et les armes des belligérants. Partout où ces puissances ont à se disputer un domaine, elles cherchent à s'affaiblir mutuellement; leurs attaques s'étendent même dans tous les lieux où leur commerce avait pénétré : si les grandes flottes n'apparaissent que sur quelques points, les armements isolés circulent partout; aucun pavillon ne se dérobe à leurs recherches; et ce nouveau genre d'agression étend sur le monde entier le fléau des hostilités.
L'Angleterre , qui avait envoyé de nouvelles troupes en Amérique, afin d'y reprendre l'offensive, faisait en même temps de puissants efforts dans les parages d'Europe, où d'autres ennemis s'étaient déclarés contre elle.
La place de Gibraltar, que l'Espagne bloquait par terre et par mer, ne pouvait plus compter sur les approvisionnements habituels qu'un commerce libre lui aurait apportés des côtes d'Espagne et d'Afrique : elle commençait a manquer de vivres ; et le gouvernement britannique , voulant y taire passer un convoi de subsistances , chargea l'amiral Rodney de l'escorter avec "une flotte de vingt et un vaisseaux , qui devait ensuite se rendre aux Antilles.
Le 8 janvier 1780, cette flotte, arrivée à la hauteur du cap Finistère, s'empara d'un convoi, expédie (le Saint-
Sébastien à Cadix, sous la garde du vaisseau le Gnipuscoa et de quelques autres bâtiments armés qui tombèrent également en son pouvoir. Une autre escadre de neuf vaisseaux de ligne, commandée par don Juan de Langara, fut signalée, le 16 janvier, près du cap Sainte-IVIarie : cet amiral, apercevant de loin des vaisseaux ennemis , ne consulta que son ardeur et résolut de les attaquer : bientôt il reconnut la disproportion de ses forces ; mais il n'était plus temps d'éviter un combat trop inégal, et malgré son intrépidité il fut écrasé par le nombre. Un de ses vaisseaux sauta ; quatre autres furent pris et emmenés a Gibraltar, où les Anglais conduisirent heureusement leur convoi. Rodney, après avoir réparé ses avaries, reprit la mer pour se rendre aux Antilles avec une partie de sa flotte : ses autres vaisseaux furent ramenés en Angleterre par le contre-amiral Digby, et dans leur traversée ils rencontrèrent un convoi, parti de Brest pour l'île de France, sous l'escorte des vaisseaux VJjax et le Protée, et de la frégate la Charmante. Du Chillau commandait cet armement, et pour sauver le convoi, il donna ordre au capitaine de \\4jax de gagner le large pendant la nuit avec la plus grande partie des navires , tandis qu'il attirerait sur lui-même les forces de l'ennemi, en continuant de se tenir à sa portée et dans la même direction. Cette manœuvre mit le convoi en sûreté ; mais le Protée, vivement poursuivi et attaqué par cinq vaisseaux de ligne, perdit un de ses mâts, fut capturé et conduit en Angleterre.
L'escadre espagnole , qui s'était rendue à Brest l'année précédente, avait quitté ce port le 13 janvier, pour revenir à Cadix ; elle se composait de vingt-quatre vaisseaux ; et si elle eîlt rencontré la flotte britannique, elle eût pu la combattre avec avantage; mais elle fut dispersée par une tempête , et ses bâtiments parvinrent avec peine à se réfugier, les uns au port du Ferrol , les autres à Cadix.
Rodney poursuivit alors sa navigation vers les Antilles, où il allait rem-
L'UNIVERS
placer l'amiral Hyde-Parker. Il avait été devancé dans ces parages par la flotte française commandée par le comte de Guichen; et un premier enf:;agement entre les deux amiraux eut lieu le 17 avril , à l'ouest de la Dominique : le combat dura jusqu'au soir, et le résultat en fut indécis : plusieurs vaisseaux de l'une et de l'autre escadre furent désemparés , et Guichen alla déposer ses blessés à la Guadeloupe, avant de reprendre ses opérations.
Son projet était de seconder une descente que le marquis de Bouille devait faire au Gros-Ilet, près des côtes de Sainte -Lucie; et la flotte anglaise, ayant été aperçue, le 8 mai , au nord de cette île, les deux amiraux se pré- [)arèrent à un nouveau combat Ils manœuvrèrent à la vue l'un de l'autre, pendant plusieurs jours, et un engagement partiel eut lieu le 15 mai, à sept heures du soir; mais la nuit vint empêcher qu'il ne se prolongeât.
On fit de nouvelles évolutions les jours suivants, pour se chercher, s'éviter, choisir ses positions ; et , le 19 mai , les flottes étaient si rapprochées, qu'elles s'attaquèrent immédiatement: les deux lignes arrivaient à bord opposé , en se a)rolongeant; et le combat, commencé entre les chefs de file, s'étendit bientôt aux armées entières. Sur le soir, les deux escadres s'étaient dépassées, et les Français voulurent revirer de bord pour renouveler le combat ; mais Rodiiey s'éloigna pendant la nuit; et ses vaisseaux voguant à pleines voiles , se trouvaient le lendemain à deux lieues de distance. Les habiles manœuvres des amiraux , dont les forces étaient égales , firent honneur à l'un et à l'autre; et les équipages rivalisèrent de valeur dans ces différents combats, ta la suite desquels les deux flottes se rendirent, pour se regréer , l'une à la Martinique , l'autre à la Barbade.
On annonça bientôt à l'amiral français l'approche de douze vaisseaux de ligne espagnols , d'un convoi de vivres, et de onze mille hommes de troupes de cette nation : Guichen alla à leur rencontre, et les joignit, le 9 juin, entre la Dominique et la Guadeloupe.
Cette escadre était destinée à une expédition contre la Jamaïque; mais le ' grand nombre de malades que don Jo- | seph Solano avait à bord lui fit sus- I pendre l'exécution de ce projet ; il ne pensa plus qu'à se rendre dans l'île de ' Cuba ; et le comte de Guichen l'escorta i jusqu'au détroit de Bahama , avant ; d'aller se réunir à l'escadre de la ' IMotte-Piquet , qui était alors en station au Cap-Français. ;
La Motte-Piquet avait eu , l'année .
précédente, un commandement dans ' la flotte du comte d'Estaing ; il avait i ramené de Savannah h la Rlartinique !
l'escadre placée sous ses ordres , et avait soutenu, dans la rade même du Port-Royal, un combat héroïque contre la flotte de l'amiral Hyde-Parker. Sa valeur avait sauvé la plus grande partie d'im riche convoi , expédié de Marseille à la Martinique; et il avait ensuite heureusement escorté un grand nombre de navires qui allaient chercher des vivres dans l'île de Saint-Eustache. Une croisière anglaise était établie sur les côtes de Saint-Domingue lorsqu'il s'y rendit: il eut un engagement avec elle; il la dispersa; et son arrivée délivra le Cap d'un blocus qui durait depuis trois mois.
Les opérations navales allaient être momentanément ralenties dans ces parages : Guichen les quitta au mois d'aoïît pour revenir en Europe ; et Rodney, après avoir envoyé une partie de ses forces à la Jamaïque , afin d'en assurer la défense , fit voile pour New- York avec ses autres vaisseaux.
La gravité des événements ([ui s'accomplissaient ou se préparaient alors en Europe, et qui se rattachaient tous à la guerre soutenue par la Grande- Bretagne contre ses nombreux ennemis, exige que nous en présentions la suite avec quelques développements.
L'attaque de Gibraltar, où le général Elliot avait une garnison de six mille hommes, continuait d'occuper une partie des troupes espagnoles. Le général Mendoza , comiuandant l'armée de siège établie au campdeSaintlloch , cherchait à resserrer la place : l'amiral Barcelo gouvernait la flotte à
ÉTATS-UJNIS D'AMÉRIQUE.
l'entrée de la baie; et, dans la nm't du 6 juin 1780, il essaya d'incendier, avec des brOlots, quelques vaisseaux de guerre ou de commerce qui se trouvaient dans le port ; mais les hommes qui devaient lancer ces brûlots y mirent le feu trop précipitamment, et les navires anglais furent préservés. Un grand nombredechaloupes canonnières furent ensuite armées par don Barcelo : elles étaient destinées à bombarder la place ; mais les batteries basses de Gibraltar en détruisirent une partie, et ce nouveau moyen d'attaque fut abandonné.
Les Espagnols se maintenaient en force dans les eaux de Cadix et d'Algéziras , afin d'être plus en état de continuer le blocus de Gibraltar, et d'intercepter les secours que l'Angleterre pouvait diriger vers ce port: ils se trouvaient ainsi très -éloignés des parages de Brest, oîi les Français avaient leurs principaux armements; et l'on ne voyait habituellement, dans le Golfe de Gascogne, que quelques frégates en croisière, chargées d'observer les mouvements des escadres ennemies , de protéger le commerce des côtes , et de les mettre à l'abri des incursions que d'entreprenants armateurs pouvaient y tenter.
Durant la campagne de 1780, ces frégates furent quelquefois surprises
f)ar des forces très - supérieures : et eur défense montra qu'au milieu même d'une défaite la valeur peut conserver tout son éclat. Ua frégate française la Capricieuse fut rencontrée.
le 5 juillet, par les deux frégates anglaises la Prudente et la Licorne ; et , après un combat de nuit qu'elle soutint bord à bord, elle était désemparée et près de couler bas lorsqu'elle se rendit. La frégate la Belle Poule, qui croisait dans les parages de l'A unis, soutint, le IG juillet, contre le vaisseau anglais le Non-Pareil, un combat de quelques heures , et n'amena son pavillon qu'après avoir perdu ses agrès et la plus grande partie de son équipage : la cale du bâtiment était déjà submergée. Le 10 août, la frégate la Nymphe eut le même sort, en combattant
contre la frégate la Flora, dont l'artillerie et l'équipage étaient plus nombreux : elle voulut , en tentant l'abordage, se dérober à la supériorité du feu de l'ennemi ; mais elle fut accablée dans cette lutte inégale. Les commandants des frégates françaises étaient Ransanne,Kergariou, et du Rumain:
tous trois périrent dans ces combats.
]\Iais, à la même époque, l'escadre combinée que commandait alors don Lu is de Cordova , rencontra , à soixante lieues du cap Saint-Vincent, un convoi anglais, escorté par le vaisseau le Ramillies et par trois frégates : il avait été expédié pour les Indes orientales , et se composait d'un approvisionnement considérable d'agrès, d'armes et de munitions : des navires marchands, ri chement chargés , naviguaient sous la même escorte ; et d'autres bâtiments avaient à bord trois mille hommes de troupes , qui devaient plus tard se séparer du convoi , et se diriger vers les côtes d'Amérique. Soixante navires furent amarinés et conduits à Cadix , oii un tel succès excita une vive allégresse : les bâtiments de guerre qui les avaient escortés, ne s'échappèrent qu'en prenant chasse et en forçant de voiles.
Quelle était cependant , au milieu de ces hostilités maritimes , la situation des neutres? Leur commerce avait fourni une partie des convois arrêtés par les belligérants; et, en se couvrant du pavillon d'une puissance ennemie, ils étaient exposés aux attaques du parti contraire. Mais les neutres couraient encore d'autres périls : souvent ils étaient arrêtés en naviguant sous leurs propres couleurs ; leurs actes inoffensifs ne les mettaient point à l'abri des maux de la guerre ; et, dans ce conflit des nations ennemies, les droits de la paix, delà souveraineté, de l'indépendance, ne furent que trop sacrifiés. Des voix nombreuses commencèrent alors à s'élever en faveur des neutres, et l'opinion publique, venant à leur aide, réclama hautement et avec exigence les franchises dont ils devaient jouir.
Il est de l'intérêt de tous les peu-
L'UNIVERS
pies que ie pavillon des neutres soit respecté en temps de guerre : il assure au commerce un saut-conduit ; il empêche que toutes les relations des puissances ennemies ne soient brisées; il leur sert d'intermédiaire, et facilite entre elles un nouveau rapprochement.
Les nations en guerre ont-elles d'ailleurs le droit d'envelopper dans leurs agressions un peuple étranger à leur querelle, et leur est-il permis d'attenter à sa prospérité , et de tarir les sources de son commerce ?
La marine de France recevait par les bâtiments neutres une partie des objets nécessaires à ses constructions ; et lorsqu'elle vit que leur pavillon n'était pas respecté par l'Angleterre, et qu'il n'offrait plus la même sécurité, elle dut recourir à d'autres moyens de communication, moins étendus, il est vrai , mais plus à l'abri des hostilités. La traversée du Pasde-Calais et de la Manche était la plus périlleuse, et l'on rechercha les tacilités que pouvait offrir la navigation intérieure, pour recevoir du dehors les munitions navales et les autres articles qui ne pouvaient pas être librement transportés par l'Océan ; ceux que l'on tirait d'Ostende arrivaient à Gand par le canal de Bruges ; ils remontaient l'Escaut jusqu'à Cambrai , d'où on les expédiait par terre h Saint- Quentin ; de là ils naviguaient successivement sur l'Oise, la Seine, le canal de Briare, la Loire, jusqu'à Nantes , et on les faisait passer à Brest ou à Rochefort par la voie du cabotage.
La navigation du canal de Languedoc permit également de correspondre entre l'Océan et la IMéditerranée , sans être exposé aux croisières anglaises , et sans avoir à tourner les côtes d'Espagne, et à s'engager dans le détroit de Gibraltar. Mais ces communi- (\ntions intérieures ne pouvaient suffire à tous les besoins de la marine et du commerce : c'était principalement aux neutres à y pourvoir, et l'inviolabilité de leur pavillon devenait chaque jour plus nécessaire. Le gouvernement français avait formellement reconnu
leurs droits, et sa législation sur la neutralité était trop libérale pour ne pas obtenir l'adhésion des diverses puissances : elle fut adoptée par l'Europe presque entière, et l'on vit paraître un grand nombre de publications dont le but était d'en prescrire l'observation aux navigateurs.
Le plus célèbre de ces règlements fut celui du gouvernement de Toscane , qui proclama , le 1" août 1778 , la neutralité du port de Livourne. Ce règlement avait pour but d'interdire aux habitants toute participation aux armements et aux hostilités des puissances belligérantes, d'assurer par une reconnaissance positive les privilèges du commerce neutre , et la libre jouissance de ses relations , soit avec les autres neutres, soit avec l'ennemi, excepté dans les circonstances où les navires seraient chargés de contrebande de guerre, ou tenteraient de s'introduire dans un port en état de blocus. Livourne recueillit promptement les avantages d'une si prudente politique , et sa prospérité fut un des principaux fruits du gouvernement de Léopold. La paixy protégeait avec une égale impartialité le commerce de tous les peuples : les neutres y étaient reçus ; les ennemis eux-mêmes venaient y suspendre leurs hostilités : ils ne pouvaient ni sortir ensemble pour s'attaquer en pleine mer, ni combattre dans les parages voisins de cette côte. Livourne était devenu un lieu d'asile où l'on voyait renaître les jours de la trêve de Dieu; et un si saint privilège donnait quelque relitche aux inimitiés.
Un édit du roi des Deux-Siciles parut le 19 septembre suivant, et il consacra les mêmes bases de neutralité.
D'autres édits analogues furent successivement publiés par le saint-siège, par la république de Gênes, par celle de Venise. Tous les gouvernements d'Italie s'unissaient ainsi dans une même cause; et comme leur position au centre de la IMèditerranée exposait moins leurs parages aux agressions de l'ennemi, les droits des neutres s'y exercèrent en effet avec plus de liberté.
ETATS-UNIS D'AMErxIQUE.
r.cs mômes règles furent adoptées par les peuples voisins de l'Océan. Le sénat de Hambourg, si paternellement occupé de tous les intérêts de cette ville, avait publié, le 18 septembre 1 778 , une ordonnance pour établir sur les bases de la neutralité les règles de son commerce et de sa navigation. Au mois de mars de l'année suivante, le roi de Suède rendit une ordonnance semblable.
Les droits des neutres furent aussi proclamés par la Hollande, dans un règlement publié le 3 mai 1779. Ce pays, plus voisin des belligérants, avait habituellement à se préserver de leurs collisions; et comme une grande partie des transports de son commerce consistait alors en munitions navales, il se trouvait exposé, dès le commencement de la guerre, aux attaques des corsaires et des autres armements britanniques. Ses expéditions pour les ports de France ou des États-Unis étaient considérées par les Anglais comme un secours destiné à l'ennemi; et les cargaisons dont leurs vaisseaux parvinrent h s'emparer furent d'abord soumises, en Angleterre, à un droit de préemption , qui privait le commerce hollandais de toute sa liberté, et de la plupart de ses bénéfices. Bientôt même, elles furent confisquées, et l'on prétendit les assimiler à la contrebande de guerre, quoique les traités entre les deux États eussent formellement exprimé que les mâts, les autres bois, et tous les articles nécessaires à la construction ou à la réparation des navires, seraient compris dans la classe des marchandises libres.
Une escadre britannique attaqua , le 31 décembre 1779, un convoi de navires marchands hollandais, qui se rendait dans les ports de France et d'Espagne, sous l'escorte de plusieurs vaisseaux de guerre commandés par le comte de Byland. L'Angleterre n'accorda aux états généraux aucune réparation pour cet acte; elle ne répondit, le 21 mars suivant, à leur réclamation, qu'en se plaignant de ce qu'ils lui refusaient les secours stipulés dans leurs traités d'alliance; et,
le 19 avril , elle fit donner aux officiers de sa marine l'ordre de se saisir de tous les bâtiments hollandais expédiés pour la France et l'Espagne, et de tous ceux dont les chargements appartiendraient aux sujets de l'une ou de l'autre puissance. On proclama dans un jugement de la cour d'amirauté ce principe : Que les ports français étaient, par leur position, naturellement bloqués par ceux de l'Angleterre, et que la défense de naviguer vers les ports bloqués leur était applicable.
Les premières agressions commises par l'Angleterre contre les droits des neutres ne s'étaient pas bornées à l'arrestation de quelques navires hollandais, plusieurs bâtiments suédois avaient éprouvé le même sort. Le commerce s'en était plaint dès le 10 février 1779 , et la cour de Stockholm fit des préparatifs d'armement pour le protéger. La Russie, le Danemark étaient intéressés , comme la Suède, à cette libre exploitation du commerce des mers du Kord et de la Baltique :
ces gouvernements voulaient s'assurer la libre jouissance de la neutralité; mais de simples déclarations de principes eussent été illusoires. On put aisément reconnaître qu'au milieu des désordres et des violences de la guerre, les plus généreuses théories ne se défendent point par elles-mêmes : il leur faut des forces et des moyens de résistance ; et ces maximes , après avoir obtenu la paisible adhésion de plusieurs États, trouvèrent enfin une puissante garantie dans la confédération qui se forma au nord de l'Europe sous le nom de neutralité armée. L'impératrice de Russie, Catherine II, voulant faire prévaloir de si légitimes droits, déj<à reconnus par plusieurs gouvernements , donna le signal de cette ligue par sa déclaration du 28 février 1780.
Elle s'attachait aux principes suivants : Les vaisseaux neutres peuvent naviguer librement de port en port et sur les côtes des nations en guerre ; les effets appartenant aux nations en guerre sont libres sur les vaisseaux neutres, h l'exception des marchandises de contrebande, ou de celles que
l'on veut introduire dans un port bloqué. Pour déterminer ce qui caractérise un port bloqué, on ne donne cette dénomination qu'à celui où il y a, par la disposition de la puissance qui l'attaque avec des vaisseaux arrêtés et suffisamment proches, un danger évident d'entrer. L'impératrice , en adoptant ces dispositions, déclarait que, pour les maintenir, et afin de protéger l'honneur de son pavillon et la sûreté du commerce et de la navigation de ses sujets, elle faisait appareiller une partie considérable de ses forces maritimes.
Le gouvernement français vit avec satisfaction le principe de la liberté des mers proclamé par cette souveraine:
il regardait les franchises des neutres comme une conséquence du droit naturel, comme une garantie de l'indépendance des nations, comme un soulagement pour celles qui étaient affligées du fléau de la guerre. Cette politique éclairée était conforme aux règles déjà prescrites à la marine française. Louis XVI croyait avoir fait un grand pas vers le bien général , et avoir préparé une époque glorieuse pour son règne, en fixant, par son exemple, les droits que toute puissance belligérante peut et doit reconnaître comme acquis aux navires neutres , et il désirait que le système pour lequel l'impératrice se déclarait, et que les Français soutenaient eux-mêmes au prix de leur sang, pût devenir la base du droit maritime universel.
Les Provinces-Unies s'empressèrent, à la même époque, d'adhérer à la proclamation de la Russie , et de se déclarer prêtes à concourir, avec les autres puissances neutres , au maintien des principes qui garantissaient leurs droits. La Suède se concerta avec la Piussie sur les moyens de combiner les forces de la confédération des neutres.
Le roi de Danemark, se regardant comme maître des clefs de la Baltique, annonça qu'il n'y admettrait aucun vaisseau armé par les puissances en guerre pour y commettre des hostilités contre un pavillon quelconque, et il remit aux cours de Londres , de
Versailles et deTMadrid une déclaration conforme à celle de la Russie. Les mêmes principes furent exprimés dans une déclaration de Gustave III, roi de Suède; et ces deux résolutions des cours de Copenhague et de Stockholm furent immédiatement soutenues par les conventions qu'elles conclurent avec la Russie.
Cette suite de transactions et de mesures si favorables aux droits des neutres , peut s'expliquer en partie par ces progrès de la raison publique et de l'intelligence humaine, qui tendent à rapprocher les unes des autres les diverses nations, et à ne mettre aucune entrave à leurs relations paisibles et à leur bien-être. Mais des intérêts plus positifs, et directement fondés sur les ressources et sur les besoins des peuples du Nord , portaient aussi leurs souverains à soutenir efficacement les droits des neutres et la liberté de leur commerce. Ces contrées fournissaient aux autres puissances de l'Europe les goudrons, les chanvres, les fers, les mâts et d'autres bois de construction nécessaires à leurs chantiers maritimes ; les priver du droit d'en disposer et de les transporter librement, c'était les dépouiller de leur branche de commerce la plus lucrative. Il leur devenait nécessaire de conserver le marché des nations belligérantes, et il était injuste de faire considérer ces différentes productions comme contrebande de guerre , sous prétexte qu'elles pouvaient fournir à l'ennemi de nouveaux moyens d'attaque ou de défense ; car cesimportations servent aux usages de la paix comme à ceux de la guerre.
L'industrie humaine en tire parti à son gré; elle seule en détermine l'application; et ces matériaux, inoffensifs par eux-mêmes, ne deviennent hostiles qu'alors qu'ils ont été convertis en armes, et qu'on leur a imprimé la faculté de nuire.
Nous avons cru devoir rapprocher et lier entre eux tous ces derniers événements maritimes, soit qu'ils aient eu le caractère d'hostilité entre les belligérants, soit qu'ils aient conduit à cotte confédération armée qui soutint
ETATS-UiMS D'AMERIQUE.
avec uiie si luàle énergie les droits des neutres , tels que la France et les États- Unis les avaient reconnus par leurs traités. Les armements des puissances du Nord protégèrent spécialement la navigation de la Baltique : cette mer fut interdite à la course; et le commerce, escorté par les vaisseaux de guerre de la confédération, fut respecté 5ur l'Océan. Le gouvernement britannique éprouvait alors trop d'embarras pour vouloir multiplier le nombre de ses ennemis : ayant à la fois à combattre les États-Unis, la France, l'Espagne, la Hollande, il avait à rassembler toutes ses forces , pour soutenir la guerre où il s'était engagé, et il se proposait de suivre avec une .nouvelle vigueur ses opérations militaires contre les Américains.
Les pertes et la retraite des troupes alliées, qui avaient levé le siège de Savannali , laissaient aux Anglais la facilité de tenter dans les contrées voisines de plus considérables entreprises. Les forces qu'ils avaient à New- York étaient de dix-neuf mille hommes, depuis l'arrivée des troupes que l'amiral Arbutbnot avait amenées d'Furope : Clinton y laissa un corps de onze mille hommes , sous les ordres de Knyphausen , et il s'embarqua avec le reste de l'armée. La flotte, contrariée par les tempêtes, n'arriva que le 31 janvier 1780 , à l'entrée de la rivière de Savannah, et lorsqu'elle eut été rejointe par tous les vaisseaux de transport que le gros temps avait dispersés, elle se rapprocha de Charleston, débarqua une partie des troupes dans les îles de Saint-John et de James, et conduisit les autres sur les rives de l'Ashley qui baigne les murs de cette place. Presque tous les chevaux avaient péri dans la traversée : il fallut s'en procurer d'autres ; et comme les Américains avaient eu le temps d'augmenter la garnison de Charleston, d'en réparer les retranchements, et de mettre en état de défense les postes voisins , le général Clinton crut devoir faire venir de New-York de nouvelles troupes , avant de commencer les opérations du siège.
Lincoln, quî commandait la place, avait d'abord fait harceler l'ennemi par quelques compagnies de troupes légères : elles étaient trop peu nombreuses pour tenir la campagne, et il fallut les faire replier. Les Américains avaient aussi voulu défendre avec quelques frégates les approches du port et l'embouchure du Cooper, qu'une barre naturelle rendait d'ailleurs moins accessible aux grands vaisseaux; mais ils furent forcés d'abandonner successivement leurs différentes stations. La barre fut franchie par les vaisseaux anglais , qu'Arbuthnot avait eu soin de faire alléger : les troupes de terre traversèrent ensuite l'Ashley, et s'avançant dans l'isthme qae cette rivière et celle du Cooper forment entre elles avant de se reunir, elles se trouvèrent, le l*"'' avril, à quatre cents toises des fortifications, et elles ouvrirent la tranchée.
Au commencement du siège, la garnison reçut quelques secours : elle se composait de deux mille hommes de troupes réglées et de mille hommes de milice : tous les habitants en état de porter les armes partagèrent les fatigues et les périls de la défense.
La première parallèle des assiégeancs fut achevée le 9 avril : le port était occupé par l'amiral Arbutbnot; et Clinton pouvant alors attaquer la place avec ses forces de terre et de mer, adressa au général américain la sommation de se rendre; mais ce commandant s'y refusa : il était resté maître de ses communications avec la rive gauche du Cooper, et il y trouvait les moyens de faire arriver dans la ville de nouveaux approvisionnements, et de ménager à la garnison la facilité de faire retraite, si une plus longue défense devenait impossible. jMais Clinton résolut d'ôter cette ressource à l'ennemi : il chargea le colonel Tarieton d'enlever le poste de Monk's-Corner occupé par les Américains : cette attaque, faite avec impétuosité, eut un plein succès : les Anglais se fortifièrent au nord du Cooper; lord Cornwallis fut chargé de la garde de ces travaux ; et Charleston perdit les seu-
L'UNIVERS
les communications qui lui étaient restées avec le continent.
Durant cette expédition, Clinton faisait poursuivre la tranchée et commencer la seconde parallèle; il avait reçu de New-York un renfort de trois mille hommes, et pressant chaque jour les opérations du siège, il ouvrit la troisième parallèle, dont les travaux furent momentanément interrompus par une sortie du colonel Henderson.
Du Portail, ingénieur français, attaché au service des États-Unis, parvint alors à s'introduire secrètement dans la place : il reconnut, par l'état où se trouvaient les fortilications , qu'il devenait impossible de prolonger la défense, et il proposa de faire une tentative pour se retirer; mais cette proposition fut rejetée. Les habitante qui s'étaient dévoués à la cause nationale, craignaient de rester abandonnés aux vengeances du parti contraire ; et la garnison, sans pouvoir sauver la place , perdit l'occasion de se délivrer elle-même et de se réserver pour une autre entreprise.
Les Anglais se rendirent bientôt maîtres des derniers postes qu'ils avaient à occuper : ils s'emparèrent de la pointe Lamprière, de celle de Mont-Plaisant, et du fort Moultrie , situé dans l'île de Sullivan. La garnison n'avait aucune communication avec le dehors; les ennemis n'étaient plus qu'à dix toises des retranchements : les canons des remparts étaient démontés, les parapets démolis , et il ne restait aucun abri contre le feu des assiégeants : on n'avait d'ailleurs à espérer aucun secours ; et Lincoln ayant épuisé tous les moyens de défense que pouvaient lui fournir son courage, son habileté et le désir de soutenir dignement l'honneur des armes américaines, fut réduit par les supplications des habitants , et par le malheur de leur position qui s'aggravait sans cesse, à consentir à une capitulation , après quarante-deux jours de siège : elle fut signée le 12 mai : la garnison et les matelots devinrent prisonniers, et les milices furent autorisées à se retirer, sous promesse de ne pas reprendre les
armes pendant la durée de la guerre.
Quoique la défense de Charlestoii eût été honorable pour le général Lincoln, de nombreuses plaintes s'élevèrent contre lui : on ne lui tint pas compte des difficultés de sa situation , et on lui imputa la perte qu'il avait faite. Cette prévention n'était pas partagée par les hommes habiles et expérimentés, et l'estime de Washington consola Lincoln de cette injustice.
Après avoir laissé au général Leslie le commandement de la place , Clinton se hâta de pénétrer avec ses forces dans l'intérieur de la contrée qu'il voulait soumettre. Ses troupes étaient partagées en trois colonnes : la première gagna les frontières de la Caroline du Nord; la seconde, que Clinton commandait lui-même, pénétra dans la Caroline du Sud, et la troisième remonta le cours du Savannah. La première expédition fut la plus sanglante : le colonel Tarleton ne fit aucun quartier à un détachement de trois cents Américains qu'il rencontra
firès de Waxhaws, et qu'il chargea à a tête de sa cavalerie. La destruction de ce corps, dont presque tous les hommes furent tués ou blessés , répandit l'effroi dans les États du Sud, où toutes les levées militaires étaient alors dispersées. Clinton ne rencontra plus de résistance , et croyant pouvoir compter sur la soumission des habitants que la force avait réduits au silence, il revint à Charleston, et il s'y embarqua pour retourner à New- York.
Les troupes anglaises qui étaient restées dans cette place, avaient fait, pendant l'absence du général en chef, quelques incursions dans le New-Jersey; et Clinton, poursuivant cette entreprise, chercha à déloger les Américains des hauteurs retranchées qu'ils occupaient à Morris-Town ; mais il échoua dans ce projet : le seul résultat de ses expéditions fut la ruine des campagnes que les troupes parcoururent, et la haine et l'esprit de vengeance que firent naître leurs dévastations.
Clinton avait laissé dans la Caro-
line du Sud un corps de quatre tiiille hommes, et Cornwallis, qui les commandait, était investi à la fois de l'autorité civile et militaire; il mit tous ses soins à rétablir le gouvernement royal, à lui rallier des partisans, à enrôler les prisonniers de guerre américains qui consentiraient à servir sous ses drapeaux ; mais un petit nombre d'hommes embrassèrent volontairement ce dernier parti ; et , parmi ceux qu'on voulait contraindre à prêter serment à la cause royale, il y en eut beaucoup qui aimèrent mieux s'expatrier, et qui passèrent dans la Caroline du Nord, où le congrès cherchait à rassembler de nouvelles forces.
Les femmes caroliniennes donnèrent , dans des circonstances si pénibles, de rares exemples de dévouement et de patriotisme. Éprises d'un saint amour pour la liberté publique, elles voulaient s'associer à ses persécutions comme à sa gloire ; elles consolaient la prison ou l'exil de leurs époux, de leurs frères qui s'étaient exposés aux rigueurs de l'ennemi ; elles refusaient de voir les vainqueurs , d'assister avec un cœur navré aux fêtes qu'ils célébraient, et de porter quelque parure dans ces jours de deuil public marqués par tant de calamités. La misère à laquelle on réduisit leurs familles n'abattit point leur courage : elle le porta jusqu'à l'exaltation, et rendit inébranlable la foi qu'elles avaient jurée à la patrie.
De plus tristes épreuves étaient encore réservées à leur pays, qui jouissait depuis deux m.ois d'une espèce d'armistice : la guerre allait s'y rallumer , et les troupes levées par le congrès devaient essayer de reprendre Charleston, Savannah et toutes les possessions occupées par l'ennemi. Le général Gates fut chargé du commandement de cette armée. Une sorte de prestige s'attachait à son nom : il était entouré des glorieux souvenirs de Saratoga, et les troupes qu'il conduisait se croyaient sûres de vaincre.
Après de longues marches dans les contrées supérieures de la Caroline, qu'arrosent les eaux du Black-River,
de la Pedee , du Catawba , l'armée se trouvait enlin réunie, le 13 août, entre Cambden et Clermont. Les corps du baron de Kalb, des colonels Sumter.Woodfort, Armand, étaient veiuis s'y joindre. Les troupes occupaient une position entre deux marais, qui couvraient leurs flancs , mais qui ne leur pern^ettaient pas de s'étendre; et Cornwaliis, se proposant d'engager une action, était venu lui-même à Cambden , et se trouvait en présence des Américains ; il avait beaucoup moins de troupes, mais il profita d'une situation où le général Gates ne pouvait pas développer les siennes. La ligne américaine, qui n'avait qu'un petit nombre de troupes régulières, fut forcée par l'ennemi, après avoir opposé une vive résistance : elle perdit neuf cents hommes , et un plus grand nombre furent blessés ou faits prisonniers. La Caroline n'eut plus en ce moment l'espérance d'être secourue ; et Cornwaliis, revenu à Charleston, prit les mesures les plus rigoureuses pour retenir le pays dans la sujétion, f
Le lendemain de cette bataille, Carleton défit, près des rives du Catawba, un corps de troupes américaines commandé par Sumter. Il tua cent cinquante hommes dans cet engagement, et il fit trois cents prisonniers. Plusieurs d'entre eux avaient prêté serment de fidélité au roi ; d'autres étaient pris pour la seconde fois, après avoir promis de ne plus porter les armes :
le vainqueur les fit pendre comme parjures, et cette sévérité conduisit à de cruelles représailles. L'occasion de les exercer se présentait fréquemment ; car les guerres civiles entremêlent les ennemis , et multiplient les facilités qu'ils ont de s'attaquer et de se nuire. Un grand nombre d'habitants du territoire envahi n'avaient souvent obéi qu'à la force en paraissant changer de parti : ils cherchaient à se délier d'un serment prêté par la crainte ; et cette espèce de population Uottante , qui avait feint de se soumettre au vainqueur, désirait en secret le triomphe de la patrie, et se ralliait à ses dra-
L'UNIVERS
peaux lorsqu'elle reprenait rospérance (le les voir iloUer victorieux.
Les malheurs de plusieurs provinces, qui avaient été tour à tour le théâtre de la guerre, donnèrent un nouvel élan au patriotisme. On voulait mettre un terme à une longue suite de calamités, qui dévoraient les ressources publiques, enlevaient à l'État de nombreux défenseurs , et tenaient si longtemps en péril la cause pour laquelle on avait pris les armes ; mais les difficultés paraissaient s'accroître : les levées d'hommes ne suffisaient pas, et, pour soutenir la guerre, il fallait aussi remédier aux embarras du trésor public, et à la désorganisation de plusieurs services.
L'épuisement des finances et la difficulté de pourvoir aux besoins, sans cesse renaissants, d'une armée soumise à tant de pénibles épreuves, dérivaient surtout du discrédit où était tombé le papier-monnaie, et de l'insuffisance des efforts qu'on avait tentés pour faire reparaître le numéraire dans la circulation. Enfin, on eut recours à l'établissement d'une banque publique à Philadelphie. Les premiers ronds en furent fournis par des souscripteurs; la banque fut autorisée à contracter des emprunts sur son crédit; le congrès lui fit remettre le produit des contributions; et tous les fonds dont elle pouvait disposer furent destinés à l'entretien de l'armée et au solde des contrats qui seraient passés pour ses approvisionnements, ses munitions et toutes ses fournitures ; toute autre dépense devait être subordonnée à celle-ci : la guerre était le premier lléau dont les Etals-Unis eussent à se délivrer.
On s'attachait en même temps à augmenter les levées militaires, soit par l'attrait des récompenses , soit par celui de la gloire et de l'honneur, si propre à flatter les nobles âmes. l\Iais cet élan n'était pas général : la lassitude de la guerre accablait les hommes faibles, et leur faisait désirer d'acquérir la paix à tout prix.
Les Anglais, prolitantdumomentoù la supériorité de leurs armes compri-
mait le parti contraire, et semblait donner au vainqueur plus d'ascendant sur l'opinion de la multitude, espéraient réduire l'une par l'autre les différentes parties de la confédération américaine; et afin d'y parvenir plus sûrement, ils cherchaient à conserver de secrètes intelligences dans les pays où la cause de l'indépendance avait gardé de plus nombreux défenseurs.
Ils s'attachèrent surtout à faire naître des défections dans l'armée, à aigrir le sentiment de ses souffrances, et h séduire par l'appât de leurs promesses l'avidité ou l'ambition des hommes sans vertu.
Arnold , qui avait acquis au milieu des camps une grande renommée, dégradait sa gloire militaire par un amour insatiable des richesses; et plusieurs fois il avait abusé des occasions que la guerre lui offrait, pour s'eiu'ichir par des exactions ; mais ses biens mal acquis s'écoulaient en prodigalités, et il recourait à de nouvelles rapines pour subvenir à ses folles dépenses. Washington , qui blâmait ses vices, appréciait ses talents militaires; et, le croyant dévoué à la patrie, il ne voulait pas la priver des services d'un général si expérimenté. Les honorables blessures qu'Arnold avait reçues au siège de Québec et à Saratoga l'ayant momentanément forcé à se réduire à des fonctions sédentaires, Washington lui confia le commandement de Philadelphie quand les Anglais s'en furent retirés. On espérait sans doute qu'au centre même de la confédération, et sous les yeux du congrès , il se respecterait assez pour ne laisser aucune prise sur sa conduite; mais il ne vit dans son emploi qu'un nouveau moyen de s'enrichir; et les réquisitions qu'il ne paraissait faire que pour les besoins de l'armée, lui donnaient la facilité d'acca^)arer des approvisionnements , qu'il taisait vendre ensuite par des hommes aflidés. Sa conduite aroitraire et ses gains illicites indignèrent le gouvernement de Pensylvanie; et le congrès , auquel ses actes furent dénoncés , ordonna qu'une cour martiale serait chargée d'en connaître; cette
courdevait s'assembler àMorris-Town, et Arnold , qui s'était démis du commandement de Philadelphie avant la résolution du congrès, se rendit au camp pour comparaître devant ses juges. 11 écarta une partie des imputations, en attestant, sur l'honneur d'un soldat, que l'accusation était fausse; et telle était la confiance des juges dans la parole d'un guerrier , qu'ils ajoutèrent foi à sa déclaration ; mais d'autres charges étaienttellementprouvées , que la cour martiale ne put l'absoudre , et une sentence du 20 janvier 1779 déclara qu'il devait être réprimandé par le commandant en chef.
Nous rappellerons ici, comme un modèle de modération et de dignité , les termes dans lesquels Washington s'acquitta de ce pénible devoir. « Notre «profession, lui dit-il, est la plus « chaste de toutes : l'ombre d'une faute « ternit l'éclat de nos plus belles ac- «tions; la moindre négligence peut « nous faire perdre cette faveur publi- « que, si difficile à obtenir. Je vous « réprimande pour avoir oublié qu'au- « tant vous vous étiez rendu terrible à <•■ nos ennemis, autant vous deviez « être modéré envers nos concitoyens.
« I\îontrez-nous de nouveau ces belles « qualités qui vous ont mis au rang de « nos plus illustres généraux : je vous «donnerai moi-même, autant que je « le pourrai, des occasions de recou- « vrer l'estime dont vous avez joui. »
Arnold se retira sans répondre; son cœur était ulcéré; il se voyait dégradé dans l'opinion , et il résolut de renoncer à un pays où son ambition et sa cupidité ne trouvaient plus à se satisfaire. D'abord il voulait se réfugier chez les sauvages; mais la renommée qu'il pourrait un jour y acquérir comme chef de guerre n'aurait pas suffi à cette ame ardente et vindicative : il embrassa le coupable projet de trahir la nation dont il avait détendu si vaillamment la cause , et de se prostituer au service de l'ennemi.
Sans laisser pénétrer un dessein si odieux, Arnold fit, en plusieurs cirox)nstances, éclater son mécontentement contre le système politique du
congrès, contre l'alliance formée avec la France, contre le refus d'accéder aux propositions de paix de l'Angleterre. Les partisans de cette puissance le recherchaient, l'excitaient à sortir de l'obscurité, le pressaient d'entrer dans une carrière plus digne de son habileté et de son courage, en dictant aux Américains les termes de leur réconciliation avec leur ancienne patrie.
Arnold, se prêtant bientôt à ces insinuations, chercha un intermédiaire pour faire connaître au général en chef des forces britanniques le désir qu'il avait de se rattacher à la cause royale, et de concerter avec lui les moyens de laservir. Cettepropositionfutaccueillie par le général Clinton, et Arnold avisa aux moyens de rendre sa défection plus utile, en s'efforçant de recouvrer un commandement dans l'armée des États- Unis. Ses démarches pour se rapprocher des Américains les plus influents, soit dans le congrès, soit dans l'armée, l'occupèrent pendant plusieurs mois; et lorsqu'il eut appris que la France allait envoyer aux États-Unis une armée auxiliaire, sous les ordres du comte de Rochambeau , et que ces troupes étaient incessamment attendues, il jugea que, s'il obtenait le commandement de V/est-Point, il pourrait livrer aux ennemis la position militaire dont il leur était le plus importanrt de s'emparer.
Nous avons déjà fait remarquer que West-Point, situé à soixante milles anglais au nord de New-York, couvrait les rives occidentales de l'Hudson. Ce plateau, brusquement terminé du côté du fleuve par un long escarpement de rochers , était défendu par une ligne de retranchements et par de nombreuses batteries : on y avait érigé le nouveau fort Clinton, qui était un de ses principaux ouvrages, et cette esplanade était dominée par une chaîne de montagnes plus élevées, sur lesquelles était construit le fort Putnam.
Des ingénieurs français, récemment employés par Washington, avaient lié entre elles toutes les parties de ce système de défense. On avait eu pour bût, non-seulement de fortifier la rive du
L'L'NÎVERS.
(leuve, mais d'en iiilercepier au besoin la navigation : une chaîne de fer, attachée aux rochers de West-Point, devait Easser d'une rive à l'autre, jusqu'au astion élevé dans l'île de la Constitution : ce bras du fleuve est le seul que de grands bâtiments puissent parcourir, et l'autre côté de l'île ne leur offrirait pas assez de profondeur (voy.
pi. 65).
La situation de West-Point était la plus forte qui pût commander le cours de THudson, et il devenait nécessaire de l'occuper avec un corps nombreux, afin d'assurer de libres communications entre les deux rives. Washington y avait établi depuis plusieurs mois son quartier-général, et l'on y voit encore son habitation dans une vallée que domine le plateau du promontoire, et qui conduit sur les hauteurs par un chemin pratiqué dans leur pente. Les mouillages ouverts à l'entrée de cette vallée servent d'embarcadères à West- Point , qui reçoit ainsi par la navigation du fleuve ses'munitions et ses approvisionnements.
Washington, pour mieux assurer encore la défense d'une position fortifiée par la nature et par l'art, surveillait avec un zèle infatigable la garde de tous les postes, le maintien de la discipline et l'exactitude du service. L'esplanade de son camp était un champ de manœuvres journalières; les nouvelles levées s'y exerçaient, les vieux soldats leur servaient de modèles : le général avait autour de lui une élite d'hommes dévoués, et parmi ceux qui jouissaient de toute sa confiance était Kosciusko, un de ces illustres débris de l'émigration polonaise, qui, après avoir vu succomber sa patrie, était venu attendre dans le nouveau monde l'occasion de la servir encore. Kosciusko , remplissant les fonctions d'aide de camp de Washington, avait constamment sous les yeux l'exemple d'une haute vertu : il admirait et brûlait d'imiter tout ce qu'une âme généreuse peut faire pour son pays; et, dans les mtervalles de loisir que lui laissaient ses devoirs militaires, souvent il se retirait seul pour songer à la patrie
absente. Sa retraite favorite était une plate-forme étroite et sauvage, que la nature avait taillée sur le flanc du promontoire : ce lieu , qui a retenu le nom de Jardin de Kosciusko, était situé entre une roche escarpée qui le menaçait de sa chute, et un précipice au bas duquel l'Hudson déployait son cours. Quelques arbustes , des lilas , des lauriers, y étaient cultivés par le jeune héros, et cette espèce de sanctuaire devait conserver sa célébrité à travers les âges (voy. pi. 66). Kosciusko, à West-Point, méditait la délivrance de son pays, en servant avec fidélité une cause semblable : Arnold allait s'y exposer aux malédictions de la postérité.
Lorsque Arnold fit témoigner à Washington le désir de sortir de son inaction, et de reprendre du service auprès de lui et sous ses ordres directs , le général en chef eut d'abord quelque peine à employer de nouveau un homme qui s'était discrédité de plus en plus : cependant les instances de quelques citoyens honorables, qui croyaient pouvoir répondre de lui , le déterminèrent à lui pro.mettre un commandement dans une expédition qu'il se proposait alors de diriger contre New-York.
Arnold parut reconnaissant de ce retour de confiance; mais il désira obtenir la garde de West-Point, jusqu'à ce que la guérison de ses blessures le mît en état de soutenir toutes les fatigues d'une campagne de guerre; et Washington, trop vertueux pour soupçonner un lâche dessein qui ne s'était 'pas encore fait entrevoir, accéda à cette demande. Arnold se rendit au camp de West-Point, et ce fut alors qu'il entretint des relations plus régulières avec l'ennemi, afin de mûrir l'exécution de son projet.
Un jeune officier anglais, John André, aide de camp du général Clinton, devint l'intermédiaire de ces communications secrètes : il avait eu, pendant le séjour de l'armée anglaise à Philadelphie, des liaisons de société et d'amitié avec la famille de mistriss Arnold qui s'était prononcée pour la cause royale, et il jouissait de la con-
fiance des deux hommes qui cherchaient à se rapprocher. Il établit, sous le nom d'Anderson, une correspondance avec Arnold , qui se trouvait désigné sous le nom de Gustave : leurs lettres ne paraissaient s'appliquer qu'à des affaires de commerce; mais ils s'étaient donné la clef de ce langage allégorique, et ils couvraient de ce voile leurs trames mystérieuses.
A l'époque où ces relations devinrent plus actives, six mille Français, commandés par Rochambeau ,' venaient d'arriver dans le Rhode-Island; ils avaient débarqué à New -Port : les Américains leur avaient remis la garde de tous les retranchements élevés sur la côte., et ces troupes s'attendaient à être prochainement attaquées par Clinton, qui avait alors à New-York la plus grande partie de ses forces, et qui était près de s'embarquer pour le Rhode-Island avec un corps de huit à dix mille hommes; mais Clinton avait à peine commencé son mouvement, qu'il revint sur ses pas : un courrier lui annonçait que Washington allait profiter du moment où la garnison de New- York était moins nombreuse, pour brusquer une attaque , et pour tenter de reprendre possession de cette place : Clinton ne voulut pas s'exposer à la perdre, en allant essayer au loin une entreprise dont les chances étaient incertaines. Arrêté par cette contrariété imprévue, il redoubla d'instances pour hâter l'exécution du complot : le marché de la trahison d'Arnold était conclu; on lui promettait trente mille livres sterling, et la conservation de son grade dans l'armée anglaise : à ce prix, Arnold avait consenti à renoncer à sa gloire.
La présence et la vigilance de Washington lui avaient opposé un obstacle insurmontable; mais on allait saisir le moment où ce général devait se rendre à Hartford dans le Connecticut , afin d'y conférer avec Rochambeau sur les opérations de la campagne. Son départ paraissait fixé au 17 septembre, et Arnold voulut, pendant son absence, avoir une entrevue avec le major André, pour lui remettre les plans des
iS' Livraison. (États-Unis d'Amé
fortifications de West-Point, et afin de concerter avec lui la marche que les troupes anglaises auraient à suivre pour s'en emparer. John André, ayant reçu cette invitation, partit de New-York le 19, sur le sloop anglais le l'autour: il remonta le cours de l'Hudson, et s'arrêta le lendemain vis-à-vis le fort Montgomery, à cinq milles au-dessous de West-Point. Ce navire arborait pavillon parlementaire, et l'on pouvait, à la faveur de ce signe, pénétrer dans les lignes américaines. Les usages de la guerre autorisaient ce genre de communications, et les chefs ennemis v avaient eu souvent recours, afin de régler entre eux différents intérêts que les lois de la guerre respectent ellesmêmes et qu'elles autorisent à concilier, tels que des cartels d'échange, des secours réclamés par l'humanité, des saufs-conduits pour la gestion des affaires privées; mais faire servir à des complots un signe de neutralité , c'était donner à ces machinations un caractère encore plus odieux.
Washington partait ce jour même pour se rendre à la conférence de Hartford : Arnold l'attendait au rivage ; il le conduit dans sa barge jusqu'à l'autre rive du fleuve; et lorsqu'il s'est bien assuré de son éloignement, il envoie un passeport au major André, sous le nom d'Anderson, et lui assigne pour la nuit du 21 , une entrevue dans la maison de Josué Smith : là il lui remet les plans des fortifications et un mémoire sur leur attaque et leur défense. On convient que les troupes anglaises , dont l'embarquement est déjà commencé à New-York , remonteront immédiatement l'Hudson, pour arriver au pied de West-Point. Arnold devait faire sortir des retranchements la garnison chargée de les garder : il paraîtrait se porter au-devant des ennemis pour leur en défendre l'accès ; et tandis qu'il irait occuper une partie des passages et des défilés qui conduisent au plateau de West-Point, les Anglais y arriveraient sans risque par un autre coté. La chaîne qui devait fermer le passage du fleuve serait aisément rompue, s'il devenait nécessaire