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de remonter au deià : on anneau en avait été détaché, sous prétexte qu'il iiallait le réparer : on ne devait le replacer que dans quelques jours, et jusque-là les deux bouts de la chaîne n'étaient retenus l'un à l'autre que par un faible lien.
Après la conférence, John André revint sur le rivage, et voulut gagner, a l'aide d'un canot , le sloop le Fautmir, qui devait le ramener à New- York ; mais ce navire dont la station inspirait quelque défiance, avait été forcé de s'éloigner davantage. André n'ayant pu obtenir d'Arnold qu'il donnât au patron du canot l'ordre de le conduire , fut forcé de faire son voyage par terre , et il quitta son uniforme , afin de se rendre avec plus de sécurité, et sans éveiller de soupçons, au delà des lignes américaines et jusqu'aux avant-postes anglais. Il était accompagné de Josué Smith : tous deux traversèrent l'Hudson au King's-Ferry, et continuèrent leur route à cheval jusqu'aux rives du Croton : là John André fut quitté par Smith , et il parcourut encore huit milles , avan^ d'arriver près du village de Tarry-Town , dernier poste des Américains. Une patrouille de trois miliciens se trouvait dans le voisinage, et veillait sur les mouvements de l'ennemi : un de ces hommes sort d'une forêt et saisit la bride de son cheval , deux autres arrivent à l'instant sur lui ; ils l'arrêtent , sont frappés de l'embarras de ses réponses , et le fouillent de la tête aux pieds, pour chercher s'il ne porte aucune coupable correspondance. On trouve dans ses bottes les plans et les papiers qui lui avaient été remis par Arnold ; et les miliciens, qu'il ne peut séduire par aucune récompense , par aucune promesse , le conduisent au capitaine Jameson qui commande la ligne des avant-postes {voy.pl. 67).
Jameson était sous les ordres d'Arnold , et ne soupçonnant pas que ce général pût être coupable d'une trahison , il l'informa de la prise que l'on venait de faire. Cette nouvelle parvint à West-Point le 25 au matin : Washington y était attendu le même jour :
deux officiers américains qui le précédaient annoncèrent sa prochaine arrivée ; et Arnold , n'ayant plus à balancer sur le parti qu'il avait à prendre, s'embarqua précipitamment, sous prétexte d'aller recevoir son général au delà du fleuve : il se fit conduire , à force de rames , au sloop anglais qui était encore mouillé au midi de Verplank et qui appareilla sur le champ pour New- York.
En apprenant la trahison d'Arnold, Washington fut pénétré de douleur.
Un officier qui avait versé son sang pour son pays lui avait paru digne de confiance, et il se reprocha d'avoir été trompé par ses protestations de zèle.
Le complot découvert n'était plus à craindre : les troupes qu'Arnold avait retirées des retranchements y furent immédiatement rappelées, et l'on reconnut qu'aucun officier américain n'avait trempé dans cette conspiration.
Mistriss Arnold était restée à West- Point avec ses enfants : Washington respecta le malheur de sa position : il eut même l'attention de la faire prévenir qu'Arnold n'avait pas été atteint dans sa fuite : elle put aller le rejoindre à New-York ; on l'autorisa même à se rendre à Philadelphie, pour y faire ses adieux à sa famille; et le juge chargé de l'instruction de cette affaire se refusa, par délicatesse, à lui faire subir un interrogatoire , quoiqu'elle i eût été instruite du fatal secret : il ne voulait l'exposer, ni à blesser la vérité, ni à manquer de respect et d'attachement envers son époux.
John André put prévoir le sort qui i lui était réservé ; il ne montra aucune faiblesse: il écrivit à Washington, sans se plaindre de sa destinée et sans chercher à éviter la mort , mais pour que son supplice n'eût rien d'infamant.
Clinton écrivit lui-même au général américain, pour sauver un officier qui l'intéressait si vivement; mais ses démarches n'eurent aucun succès. Les lois de la guerre étaient rigoureuses et positives : le congrès , consulté par Washington, ne crut pas devoir en suspendre le cours, et John André fut
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traduit devant une cour martiale, présidée par le générai Greene et composée de liuit autres officiers généraux : il avoua devant ses juges tous les faits qui lui étaient imputés^, et déclara qu'il était résigné à son sort. Le déguisement sous lequel il avait été arrêté le faisait considérer comme espion ; et le coupable, condamné à mort, avait à subir une peine ignominieuse. Comme elle était différée de quelques jours , Clinton fit de nouvelles démarches pour le sauver; et le général Robertson qu'il envoya tm camp américain offrit de rendre en échange les prisonniers de guerre que "Washington désignerait, et demanda que l'accusé put du moins en appeler au congrès. Lorsqu'il vit que la sentence était irrévocable et sans appel, il remit au général Greene, qui avait été chargé de le recevoir, une lettre qu'Arnold adressait à Washington , pour le menacer de venger la mort de John André par de terribles représailles sur les hommes qui tomberaient en son pouvoir : Greene lut la lettre, la jeta aux pieds de Robertson et se retira.
André écrivit au général Clinton , dans ses derniers moments , pour lui recommander sa mère et ses sœurs qu'il avait laissées en Angleterre. Lorsqu'on vint lui annoncer l'heure du supplice, il ne témoigna aucune émotion, et voyant fondre en larmes l'homme qui le servait : «Retirez-vous, lui dit- « il, et ne reparaissez qu'avec le cou- « rage d'un homme. » Il marcha d'un pas ferme vers le lieu de l'exécution, entre deux sous- officiers qui portaient l'arme au bras : le concours du peuple était considérable; les troupes bordaient la haie ; tous les officiers étaient présents , à l'exception de Washington et de son état-major.
Le patient, arrivé au pied du gibet, ne put le voir sans frémissement : il monte sur la charrette qui va lui servir d'échafaud, se bande lui-même les yeux avec son mouchoir, et ajuste h son cou le nœud fatal : le signal est donné, et la charrette qui s'éloigne le laisse suspendu. Son supplice eut lieu, le 2 octobre 1780, dans le bourg de
Tappan, où il avait été conduit prisonnier. Les trois miliciens qui l'avaient arrêté étaient John Paulding, David "Williams et Isaac Vauvert : le congrès loua leur vertu, et leur fit remettre par Washington, en présence de toute l'armée, des médailles, où l'on avait gravé à la suite de leurs noms ces mots sacrés : Vincit amor patrise.
Cette devise était digne des hommes dont le patriotisme n'avait pu être ébranlé; elle était digne d'un peuple prêt à tout entreprendre pour sortir de la lutte indépendant et victorieux. Les hostilités se poursuivaient alors dans la Caroline avec des succès divers : un petit nombre de troupes s'y répandaient sur de vastes contrées; on y faisait de part et d'autre des incursions, et c'était plutôt une guerre de partisans qu'une suite d'opérations de deux corps d'armée qui s'observent, et règlent l'un sur l'autre leurs mouvements.
Les plus fortes positions occupées par les Anglais dans l'intérieur de la Caroline étaient Augusta, Ninety-Six et Cambden; d'autres troupes manœuvraient dans les régions intermédiaires : une colonne, commandée par Cornwallis, remontait les rives du Catawba, et Carleton s'avançait également avec sa cavalerie. Mais il était difficile de maintenir une armée dans un pays stérile, où le fléau de la guerre avait déjà passé : le besoin de subsistances rendait les troupes plus indisciplinées; les rigueurs, les cruautés qu'elles se permirent, portèrent les habitants au désespoir, et l'on vit bientôt une foule d'intrépides montagnards descendre de leurs sauvages contrées pour repousser cette invasion. Un grand nombre étaient sans armes à feu : ils avaient saisi leurs haches, leurs faux, leurs fléaux, tous les instruments de fer dont la masse ou le tranchant pouvait les défendre; des officiers déterminés étaient à leur tête, et l'on remarquait au nombre des plus braves les colonels Sumter, Williams, Campbell , Marion , qui s'attachaient à suivre tous les mouvements de l'ennemi , le harcelaient dans sa marche , coupaient
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ses communications, et lui faisaient perdre, dans de fréquentes escarmouches, les avantages qu'il avait pu obtenir en bataille rangée.
Dans une de ces rencontres, les troupes commandées par le colonel Ferguson furent taillées en pièces par seize cents montagnards américains :
les fortifications qu'elles occupaient sur une hauteur avaient été enlevées d'assaut , et tous les hommes qui échappèrent à la mort furent faits prisonniers.
Un autre engagement eut bientôt lieu près de la rivière du Tygre, où le colonel américain Sumter se trouvait alors : il soutint, sans plier, les vives attaques de l'intrépide Tarleton; mais il fut grièvement blessé, et les volontaires qu'il ne pouvait plus conduire se dispersèrent : Tarleton, qui avait dû se retirer devant lui, put ensuite plus librement parcourir ces hautes régions.
Quoique ces différents combats n'eussent qu'une influence locale et partielle, cependant ils témoignèrent assez que les Américains continueraient d'opposer à leurs ennemis une vive résistance; que l'Anglais n'était pas maître de la contrée; que ses troupes pouvaient y exercer des dévastations , mais que du sein de ces terres ravagées il sortirait encore d'innombrables défenseurs.
Cornwallis connaissait toutes les difficultés de sa position; mais il allait être en état de former une entreprise importante : il venait de recevoir du général Clinton un renfort de trois mille hommes, commandés par le brigadier général Leslie; et ces troupes, expédiées de New- York vers le milieu du mois d'octobre, avaient débarqué à Portsmouth, situé en Virginie, vers l'entrée de la baie de la Chesapeake.
Cornwallis les fit venir par mer à Charleston : la moitié resta dans cette ville; l'autre moitié vint rejoindre son armée sur les rives du Broad-River et du Catawba.
Les principales opérations de la campagne de 1781 commencèrent dans ces contrées. Les troupes américaines n'y
étaient plus sous les ordres de Gates : ' le général Greene venait d'en prendre ' le commandement; il appelait à lui ; toutes les nouvelles levées de la Caro- \ Une; et tandis qu'il assemblait sur les | bords de la Pedee ses principales forces , { le colonel Morgan , et le colonel W^as- 1 hington , neveu du généralissime , , étaient envoyés sur les rives du Broad- } River, avec un corps d'infanterie et de ] chevau-légers. Morgan eut bientôt à I combattre un adversaire digne de sa 1 valeur : Tarleton s'avançait contre lui j avec des troupes plus nombreuses, en | cavalerie surtout. Il le joignit près de i Cowpens, entre le Pacolet et le Broad- 1 River, et leurs troupes furent en pré- I sence le 18 janvier : celles de Morgan ! étaient disposées sur deux lignes , l'une | en avant d'une foret, l'autre à couvert i sous cet abri. La première ligne, où se I trouvaient les troupes les moins aguer- I ries, fut bientôt forcée; mais la se- | conde se défendit avec une extrême i bravoure : taudis qu'on l'attaquait de \ front, un de ses flancs fut tourné par ( une autre colonne ennemie; et Tarleton se croyait déjà sûr de vaincre, quand les chevau-légers du colonel Washington , fondant tout à coup sur lui , rétablirent le combat. Morgan ralliait en même temps les corps qui avaient plié; il ranimait leur ardeur, il les rendait victorieux à leur tour, et faisait éprouver aux Anglais une sanglante déiaite :
ceux-ci perdirent huit cents hommes; leur meilleure cavalerie fut détruite, et les débris du corps qui avait combattu gagnèrent avec peine le camp de Cornwallis.
Ce général était fécond en ressources ; il résolut de réparer ce revers ; et remontant en toute hâte la rive droite du Catawba, il se proposait de fondre à l'improviste sur les troupes de Morgan; mais cet habile officier ayant pénétré ses desseins, et se croyant trop inférieur en nombre, avait déjà passé sur l'autre rive : poursuivi dans sa marche, il gagna Salisbury, traversa le Yadkin , et arriva le 7 février à Guilfort, où le général Greene venait luimême de se rendre avec son corps d'armée. Les forces américaines se
ÉÏATS-UINIS D'AMÉRIQUE.
trouvaient ainsi réunies; mais comme elles étaient moins nombreuses que celles de Cornwallis, ce général espérait les attaquer avec avantage, et Greene reconnaissait la nécessite de se replier promptement sur la Virginie.
Il fallait passer le Dan-River pour y pénétrer : les deux généraux cherchaient à se gagner de vitesse sur les bords du fleuve, l'un pour le franchir, l'autre pour s'opposer au passage; et Greene sut si bien embarrasser la marche de l'ennemi par de fréquentes escarmouches, par des abatis d'arbres, par la dégradation des routes, qu'il arriva le premier, traversa le Dan, et parvint à contenir l'ennemi, en rangeant son armée sur l'autre rive.
Alors Cornwallis changea de résolution : ne voyant plus de troupes américaines sur le territoire des deux Carolines, il espéra s'y affermirdavantage, et pouvoir y faire" de nouvelles levées, qui le mettraient plus en état de tenter une invasion en Virginie. Une escadre anglaise avait occupé de nouveaux points sur le littoral; elle avait débarqué des troupes à AVilmington, près du cap Fear, et toutes les communications de Cornwallis étaient libres, soit dans l'intérieur de ces provinces , soit avec la mer.
Cependant le général américain ne voulait pas abandonner la défense de la Caroline, d'où il s'était éloigné momentanément : il y lit rentrer un corps de cavalerie sous les ordres du colonel Lee, et il y reparut lui-même avec quelques renforts. Aussitôt que Cornwallis fut informé de sa marche, il vint, à la tête de trois mille hommes, observer et suivre tous les mouvements des Américains, et bientôt les deux armées furent si rapprochées l'une de l'autre, qu'il y eut souvent des escarmouches entre leurs troupes légères; mais le général Greene évitait une action générale, jusqu'à ce qu'il eût reçu d'autres levéesqui lui étaient promises; et quand il en eut rassemblé une partie , il résolut d'engager une affaire décisive, et il prit position à Guilfort. Ses troupes, au nombre de six mille hommes, étaient disposées en trois lignes.
sur un terrain légèrement incliné : la première et la troisième ligne occupaient un sol découvert; la seconde se prolongeait sous des plantations d'arbres; deux corps de cavalerie étaient placés sur les ailes.
Les Américains avaient l'avantage du nombre; mais il y avait moins à compter sur leur manière de combattre; la plupart voyaient le feu pour la première fois : quelques milices plièrent, et les troupes réglées eurent bientôt à soutenir seules le combat.
La première, ligne, en se rejetant sur les deux autres , avait porté de la confusion dans leurs rangs , et les efforts des soldats les plus aguerris ne purent leur faire reprendre l'avantage : il fut longtemps disputé; mais enfin la discipline l'emporta, et les Américains, se retirant au travers des forêts, après un combat opiniâtre, laissèrent à l'ennemi un champ de bataille couvert de morts et de blessés. La cavalerie de Tarleton avait commencé l'action , elle acheva la défaite : Greene se replia à cinq milles de distance, sur la rive du Reedy-Fork; et Cornwallis, qui avait perdu le quart de ses troupes , ne se voyant pas en état de profiter d'un succès si chèrement acheté, ni mênae de se maintenir dans un pays que les fléaux de la guerre ravageaient depuis plusieurs mois , abandonna ces régions dévastées jiour descendre vers le littoral : il suivit la longue vallée que baignent les eaux du Raw, et le 7 avril il atteignit enfin Wilmington. Ses troupes avaient besoin de quelque repos :
il les retint pendant un mois aux environs du cap Fear, où elles attendirent l'ordre de reprendre leurs opérations.
Quoique le général Greene eût été battu à Guilfort, il avait néanmoins rallié ses forces pour harceler la marche de Cornwallis; il s'était ensuite porté vers Cambden, dans l'intention de déloger de cette forte position les troupes de lord Rawdon qui l'occupaient encore, et son armée était journellement accrue par l'arrivée des volontaires qui venaient se ranger sous ses drapeaux , aimant mieux s'associer
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à ses vertueux efforts et à ses périls que de rester soumis à la domination des étrangers.
A son arrivée près des murs de Cambden, le général Greene n'ayant pas encore à sa disposition tous les moyens d'en faire le siège, établit son camp à un mille de distance, sur la hauteur de Hobkirk; mais il fut soudainement attaqué, le 25 avril, par lord Rawdon, qui venait de sortir de )a place avec toutes ses forces : la position des Américains fut tournée, et leur aile gauche eut à soutenir toute la violence du premier choc. Greene manœuvra avec habileté; il parvint à son tour à envelopper la colonne qui s'était avancée sur lui, il y jeta le désordre, il la rompit, et ses troupes poursuivaient leur avantage, lorsqu'un nouveau corps que lord Rawdon tenait en réserve vint tout à coup fondre sur elles, les culbuta par la vivacité de son attaque, et pénétra dans les retranchements américains.
Greene rallia ses troupes à quelques milles du champ de bataille. Cet échec ne les avait point découragées : les habitants de la contrée continuaient de se déclarer pour la cause de l'indépendance; l'ennemi était forcé d'abandonner successivement ses différents postes; et Rawdon, n'espérant plus pouvoir se maintenir à Cambden, prit le parti d'en sortir le 9 mai , après en avoir détruit les tbrtiilcations. La place d'Augusta fut reprise ensuite par un corps de troupes américaines ayant à leur tête le général Pickens ; et Greene vint lui-même assiéger celle de Ninety- Six, la seule que les Anglais eussent conservée dans les hautes régions de la Caroline du Sud, où ils avaient successivement perdu les forts Watson, Mott, Granby, et d'autres postes, destinés à couvrir leurs communications.
Cependant Ninety-Six allait être secouru par lord Rawdon, et ce général s'avançait en toute hâte. Greene voulut tenter, avant son arrivée, une attaque de vive force, et a peine il eut conduit la sape jusqu'au pied des retranchements, qu'il lit donner l'assaut, quoiqu'il n'y eiU encore aucune brèche
praticable. Cette sanglante attaque fut infructueuse; les Américains levèrent le siège le 19 juin, et se retirèrent au delà du Broad-River. Lord Rawdon arriva dans la place deux jours après; mais il ne s'y arrêta point, et il continua de tenir la campagne, pour observer les mouvem.ents de l'ennemi.
Les opérations de la guerre commencèrent bientôt à languir dans ces contrées ; les chaleurs y devenaient excessives, et les maladies gagnaient l'un et l'autre camp. On manœuvra, sans engager d'action importante, dans les pays qu'arrosent le Broad-River, le Catawba, l'Édisto : la Caroline allait retrouver quelques moments de calme; et le théâtre des principaux événements de la guerre venait d'être transféré sur un autre point.
Le commandant en chef des troupes britanniques avait résolu de tenter une expédition en Virginie: il avait fait partir de New- York un corps de seize cents hommes sous les ordres d'Arnold : la Hotte se dirigea vers la baie de la Chesapeake ; et les bâti- j ments de transport remontant le | James-River, opérèrent un débarque- " ment près de Westover. Arnold avait à gagner le prix de sa trahison, et, dégradé dans l'opinion des Américains, il se vengea de leur mépris en se montrant plus impitoyable : mais son nom et ses cruelles hostilités soulevèrent contre lui les habitants; et leur résistance le força bientôt à se renfermer dans Portsmouth. Washington s'était d'ailleurs hâté d'envoyer quelques renforts en Virginie, sous les ordres du baron de Steuben et du marquis de la Fayette , revenu de France depuis plusieurs mois; et le général Wayue | y conduisit ensuite les milices de Pen- ' sylvanie. Rochambeau avait lui-même détaché de son armée qui occupait le Rhode - Island , un corps de douze cents hommes sous les ordres de Vioménil ; et ces troupes furent embarquées, au commencement de mars, pour la Chesapeake ; mais un combat qu'elles eurent à livrer à l'amiral Arbuthnot , vers l'entrée de cette baie , maltraita teileu^ent l'une et l'autre es-
cadre, que le débarquement ne put avoir lieu , et que les vaisseaux de transport durent être ramenés dans le Rhode-Island. Ce contre-temps allait rendre plus difficile la situation de la Virginie ; un nouveau corps de deux mille Anglais , commandés par le général Philipps, parvint à débarquer sur les bords du James-River; et ces troupes , jointes à celles d'Arnold , purent reprendre l'offensive, et commettre de plus grands ravages. Cornwallis résolut alors de se porter luimême dans cette contrée avec une grande partie de ses forces, tandis que le reste de ses troupes continuerait d'occuper Gharleston, et chercherait à tenir tête au général Greene , maître de toutes les régions supérieures de la Caroline. Les cantonnements que Cornwallis avait eus à Wilmington furent abandonnés le 8 mai : ce général vint traverser le Roanoke à Halifax, et poursuivant sa lonicçue et pénible marche jusqu'aux frontières de Virginie, il y rejoignit les troupes de Philipps et d'Arnold, et prit le commandement de toute i'armée. Son arrivée assura aux Anglais la supériorité du nombre :
néanmoins les Américains soutinrent ses attaques avec résolution ; ils parvinrent à contenir l'ennemi dans les régions du littoral , et à couvrir l'intérieur du pays, jusqu'au moment où de nouveaux renforts devaient les mettre en état d'engager des combats plus décisifs.
Dès le commencement de cette campagne, la guerre avait pris, dans les Antilles , un plus grave caractère : elle menaçait tous les rivages du golfe du Mexique, et il n'y eut plus d'îles neutres dans ces parages. Ces paisibles entrepôts de commerce , regardés jusqu'alors comme si utiles aux approvisionnements des États-Unis, à ceux même de l'Angleterre qui venait s'y pourvoir d'une partie des munitions nécessaires à ses flottes d'Amérique, perdirent le duoit d'asile dont ils avaient joui , et devinrent une arène ouverte aux belligérants. L'île hollandaise de Saint -Eustache, habituellement fréquentée par tous les navigateurs, de-
vait à ce concours général sa prospérité ; mais aussitôt que la Hollande eut paru disposée à recevoir un envoyé du congrès, et qu'elle eut accédé aux principes de la neutralité armée, l'Angleterre , n'ayant pu avoir les états généraux pour alliés, se décida à leur déclarer la guerre : ses vaisseaux avaient ordre de courir sus à tous les bâtiments hollandais; un grand nombre furent saisis en mer ; et les colonies de cette puissance dans les Antilles furent attaquées immédiatement par les forces britanniques. L'amiral Rodney et le général Vaughan s'emparèrent de Saint-Eustache le 3 février 1781 : les îles de Saba et de Saint- Martin , postes sans défense , situés dans les mêmes parages , furent bientôt occupées ; et les principaux postes de la Guyane hollandaise, Démérary, Berbice et Esséquibo , le furent égalC' ment.
Les hostilités des Anglais et des Espagnols dans le golfe du Mexique remontaient à une époque antérieure.
Le capitaine anglais Luttrel s'était rendu maître, en 1780, de la petite île de Roatam , située dans le golfe de Honduras , et cette situation permettait aux escadres britanniques de faire des incursions sur le continent voisin ; mais au nord du golfe du Mexique les Espagnols avaient obtenu d'importants avantages. Don Bernardo Galvès, gouverneur de la Louisiane, cherchait a reconquérir la Floride occidentale :
et après s'être emparé de quelques postes voisins du Mississipi, il fit, au mois de février 1780, une expédition contre la Mobile, ouvrit, le 9 mars, la tranchée devant cette place, et s'en empara quelques jours après. Ces premiers succès le portèrent à entreprendre le siège de Pensacola , dont la position était beaucoup mieux fortifiée, et il vint faire dans l'île de Cuba tous ses préparatifs. Treize vaisseaux de ligne et un grand nombre de bâtiments de transport, montés par trois mille huit cents hommes, partirent de la Havane au mois d'octobre ; mais ces forces furent dispersées par un ouragan • les vaisseaux de guerre revinrent
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à la Havane, et les autres navires, moins en état de résister à la tempête , errèrent sur le golfe du Mexique, et se réfugièrent avec peine, les uns dans les eaux du Mississipi , les autres dans la baie de Campêche.
L'expédition de Galvès fut reprise au printemps de l'année suivante. Il s'embarque à la Havane avec treize cents hommes, fait voile pour Pensacola, occupe, à l'entrée de cette baie, l'île de Santa-Rosa, où il s'établit le 9 mars 1 78 1 ; et lorsqu'il a reçu quelques renforts de la Mobile et de la Nouvelle- Orléans , il débarque une partie de ses troupes sur le continent, et forme par terre et par mer le blocus de la place. De nouveaux secours lui furent encore envoyés de la Havane : l'amiral Solano arrivait avec une escadre de treize vaisseaux, dont quatre étaient français, et les troupes qu'il débarqua portèrent à huit mille hommes l'armée de siège.
La tranchée fut ouverte le 26 avril ; et malgré la défense courageuse de la garnison anglaise, l'explosion d'un magasin à poudre, qui mit en ruine un des principaux retranchements, détermina bientôt le colonel Campbell a capituler. On avait vu, pendant les travaux du siège, de nombreux partis d'Indiens se répandre autour du camp espagnol , attaquer les postes avancés , les fourrageurs, et se réfugier ensuite dans leurs contrées sauvages, pour y attirer Galvès, et ralentir ses attaqués contre la place ; mais ce général ne s'était pas détourné de son entreprise, et il avait évité leurs pièges {\oy. pL G9.)
Vers la même époque , un convoi de trente-quatre navires anglais, expédiés de Saint-Eustache sous l'escorte de quatre vaisseaux de guerre , et chargés des marchandises et des munitionsdont on avait dépouillé les magasins de cette colonie, fut rencontré par une escadre française que commandait la Motte-Pi-
auet : cette escadre s'empara de vingteux navires ; deux autres furent pris par des corsaires, et le reste du convoi atteignit avec peine les côtes d'Irlande.
D'autres événements allaient se succéder dans les parages des Antilles.
Une flotte de vingt-trois vaisseaux, partie de Brest le 20 mars , sous les ordres du comte de Grasse, arriva le 28 avril à la vue de la Martinique, et après avoir longtemps poursuivi la flotte de l'amiral Hood , qui évita de s'engager contre des forces trop supérieures, elle vint mouiller au Fort- Royal.
L'attaque de l'île de Tabago fut alors concertée entre le comte de Grasse et le marquis de Rouillé, gouverneur des îles du Vent. Un détachement de quinze cents hommes y fut d'abord envoyé, sous les ordres du général de Blanchelande , et il s'empara de la ville et du fort de Scarborough ; Rouillé vint ensuite y débarquer avec trois mille hommes. Les troupes anglaises s'étaient retranchées sur le morne Concord ; elles y furent poursuivies , et se replièrent sur Caledonia , principal établissement de l'île, qui se rendit le 1"" juin par capitulation. L'amiral Rodney, qui se trouvait alors à la Barbade , s'était hâté d'appareiller pour venir au secours de Tabago ; mais n'étant arrivé dans les parages de cette île qu'après sa reddition, il ne chercha point à combattre la flotte française qui se portait à sa rencontre, et il se retira dans la nuit du 6 juin. Bouille laissa une garnison française à Tabago , et la flotte le ramena à la Martinique. On y préparait un nombreux convoi pour l'île de Saint- Domingue ; le comte de Grasse le prit sous son escorte, et il le conduisit au cap Français, où sa flotte arriva le 26 juillet. La suite de ses opérations était concertée avec Washington et Rochambeau ; plusieurs bâtiments légers avaient été employés à cette correspondance : on voulait tenter, pour l'affranchissement des États-Unis, une expédition décisive ; et lorsque les plans en furent arrêtés, cet amiral partit du cap Français avec trois mille quatre cents hommes de troupes de terre. Sa flotte prit la direction périlleuse du vieux canal qui s'étend entre l'île de Cuba et l'archipel des Lucayes; s'élcvant ensuite vers le nord par le canal de Bahama , elle
parut, le 28 août, devant la baie de la Chesapeake. Le débarquement des troupes eut lieu à James-Town quelques jours après , et ce corps d'armée se réunit à ceux du général Wayne et de la Fayette.
Le 5 septembre, on découvrit vers l'est une flotte britannique de vingt et un vaisseaux, expédiée de Nevi^-York sous les ordres de l'amiral Graves, et le comte de Grasse fit sur-le-champ couper les câbles pour se porter à sa rencontre. Les deux lignes furent bientôt en présence, et le feu devint trèsvif de part et d'autre ; mais tandis qu'une de leurs ailes se trouvait à portée de mousqueterie, l'autre aile était trop éloignée pour prendre part à cet engagement qui dura jusqu'au soir. La flotte anglaise s'éloifina ; et le comte de Grasse , après avoir tenu la mer pendant plusieurs jours, revint à l'entrée de la baie , où il s'empara de deux frégates anglaises.
Une escadre française , commandée par le comte de Barras, venait d'arriver dans la même baie; elle avait été expédiée du Rliode-Island avec un convoi d'artillerie et de munitions qui furent débarquées à l'embouchure du James- River; et l'on reçut en même temps de nouveaux avis sur la marche et la
Krochaine arrivée des troupes de Wasington et de Rochambeau. Toutes les dispositions avaient été si bien prises, soit par terre , soit par mer, qu'on put bientôt réunir sur le même point toutes les forces qui devaient agir à la fois contre l'armée britannique.
Rochambeau s'était embarqué à New-Port le 9 juin ; il remonta au nord du Rhode-Island jusqu'à Providence, et les Français prirent ensuite la route de terre pour traverser le Connecticut , et se rendre à Philisbury sur les rives de l'Hudson. Là ils se réunirent , le 6 juillet, à l'armée américaine, qui avait quitté les hauteurs situées au delà du fleuve. Cette marche de deux cent quinze milles, faite par une chaleur excessive, n'abattit ni la gaieté ni l'ardeur française : les deux armées s'accueillirent" mutuellement avec cordialité, et leur réunion fut consacrée
par des fêles militaires. Les Français se félicita ent de voir le vénérable guerrier dont les vertus personnelles servaient d'exemple à ses soldats, et qui était devenu trop grand pour exciter l'envie, pour être ambitieux , pour souhaiter d'autre gloire que celle de son pays. Les Arnéricains applaudissaient a ce noble zèle des Français de tous les rangs , qui venaient se ranger sous les mêmes drapeaux. La facilité de leurs mœurs , leur prévenance , l'exactitudede leur discipline lesavaient fait aimer pendant leur séjour dans le Rhode-lsland ; et ces sentiments d'affection et d'estime avaient resserré les liens politiques formés entre les deux nations.
Après la réunion des troupes à Philisbury , Washington fit prolonger une reconnaissance vers le sud, comme s'il eût eu le dessein d'attaquer New- York ; mais cette place avait une garnison de quinze mille hommes; elle était couverte par plusieurs lignes de défense , et le général , en paraissant la menacer, ne clierchait qu'à y retenir les forces ennemies, afin de conserver plus de liberté dans ses propres mouvements. Il fit même remonter les troupes vers le nord , pour ne pas rencontrer dans le passage de l'Hudson la croisière des bâtiments anglais; et après avoir franchi le fleuve au Kincfs-Ferry , il entra dans le New- Jersey , et se dirigea sur Princeton et Trenton, lieux consacrés par de glorieux succès, et chers à la mémoire des Américains. On entrait ici dans une route triomphale, et les premiers vainqueurs y reçurent de leurs auxiliaires le serment de les imiter.
Les troupes françaises arrivèrent le 1.5 août aux portes de Philadelphie; elles firent halte pour se parer, comme en un jour de fête ou de combat ; et lorsqu'elles firent leur entrée, l'affluerice des habitants était immense sur leur passage : les maisons étaient pavoisées aux couleurs des deux nations, l'allégresse et l'espérance étaient unanimes; et quand ces guerriers des vieilles bandes défilèrent sous les yeux du congres, cette assemblée les ho-
L'UNIVERS
nora de son salut fraternel et de ses acclamations.
Les Français ne s'arrêtèrent qu'un jour à Philadelphie. On apprit que la la flotte du comte de Grasse venait d'arriver à l'entrée de la Chesapeake , et ils se hâtèrent de se rendre vers le fond de la baie, où quelques compagnies s'embarquèrent; le reste des troupes se dirigea sur Baltimore, et de la sur Annapolis, où l'on trouva d'autres bâtiments de transport. Les deux flottilles ayant parcouru la baie, entrèrent dans le James-River , et les régiments qu'elles avaient à bord se joignirent à ceux que le comte de Grasse avait amenés des Antilles , et que le marquis de Saint-Simon commandait. Ce général était à la tête des régiments d'Agénois, de Gatinais et de Touraine, et Rochambeau arrivait avec ceux de Bourbonnais, de Soissonnais, de Saintonge et de Royal- Deux-Ponts.
Vers la même époque, on reçut au camp des alliés la nouvelle des derniers événements de la Caroline. La guerre y avait été honorablement soutenue par les Américains, et l'ascendant momentané de leurs ennemis y avait décliné de jour en jour. Le général Greene avait promptement saisi, pour réparer ses pertes, le temps où les vives chaleurs et l'insalubrité de la saison ralentissaient dans les Etats du Sud les grandes opérations militaires : il avait fait arriver à lui les milices, les volontaires, quelques troupes réglées des contrées voisines, et dès le 1^'' septembre , il avait repris l'offensive contre les Anglais, qui occupaient encore, entre la Santee et le Savannah, les régions inférieures de la Caroline. Lord kawdon n'était plus à leur tête; il s'était embarqué pour l'Europe, et il avait laissé au général Stewart le commandement de ce corps d'armée.
Lorsque les Américains cherchèrent à rencontrer l'ennemi , celui-ci , se repliant à leur approche, gagna les bords de V Eutaw-Springs , qui se jette dans la Santee , et il y fut vivement attaqué le S septembre. La victoire fut longtemps disputée dans ce
combat mémorable. L'avant-garde amé- \ ricaine avait plié dans un premier choc ; ' mais les ennemis ayant rompu leur ' alignement dans cette charge précipitée , Greene avait tiré parti de ce manque d'ensemble pour les attaquer en flanc, et pour les couper en se portant dans les intervalles. Sa manœuvre était aussi habile qu'audacieuse, et les Anglais furent repoussés à leur tour.
Cependant quelques accidents du terrain leur permirent de se rallier bientôt : ils trouvèrent à se retrancher dans l'enceinte d'un grand édifice , dans la clôture d'un jardin, dans le difficile accès des taillis sur lesquels on les avait rejetés; et le général Greene, ayant inutilement tenté de les déloger de leurs nouvelles positions, fît cesser l'attaque, et se retira dans son camp.
Les Anglais avaient tellement souffert dans ce combat, qu'ils s'éloignèrent eux-mêmes le lendemain , et se replièrent de poste en poste jusqu'à Charleston, devant les Américains, qui continuaient d'observer et de suivre leurs mouvements.
Greene eut à résister, durant le cours de cette campagne , non-seulement aux troupes britanniques , mais aux partis mécontents qui les favorisaient, et aux incursions des Cherokees, si souvent excités à prendre les armes. Cette nation belliqueuse , établie au milieu des Apalaches, jalouse de l'agrandissement des possessions européennes , et toujours disposée à reconquérir une contrée qui lui avait appartenu , était rapidement descendue de ses hautes régions , et avait ravagé comme un torrent toutes les habitations placées sur son passage. Le général Pickens fut envoyé contre les agresseurs , à la tête de quatre cents hommes de cavalerie ; il pénétra dans leur pays, brûla treize villages indiens , atteignit dans leur fuite la plupart des hommes qui n'avaient pas péri en comitattant, et fit un grand nombre de prisonniers. Les pertes essuyées par les Cherokees firent bientôt évanouir leurs espérances , et les forcèrent à solliciter la paix.
Un succès semblable fut obtenu ,
près des rives du Mohawk et du Canada-Creek , contre un corps de guerriers indiens , attachés au service britannique. Le colonel Willet arrêta leurs dévastations, et leur tua un grand nombre d'hommes , parmi lesquels se trouvait Buttler, un de leurs principaux instigateurs : les autres guerriers se retirèrent à la faveur de la nuit : ils gagnèrent la profondeur des forêts, et se dispersèrent dans cette contrée sauvage, oii d'immenses blocs de rochers, déracinés des montagnes, et roulés pêle-mêle à travers de larges vallées , semblent attester un des plus grands bouleversements de la nature.
La difficulté d'y poursuivre les Indiens protégea leur fuite; mais du moins leurs hostilités ne se renouvelèrent plus , et la paix fut rendue à cette frontière, comme elle venait de l'être aux régions occidentales de la Caroline et de la Géorgie.
Charleston, Savannah et quelques postes moins importants, dispersés sur le littoral , étaient alors les seules places du Midi qui fussent occupées par les troupes anglaises : elles étaient réduites à la défensive ; elles se trouvaient isolées depuis le départ de Cornwallis pour la Virginie , et leur situation allait dépendre des événements qui se passeraient autour de lui. Nous avons vu qu'un corps de douze cents Américains , sous les ordres de la Fayette , avait été envoyé en Virginie depuis plusieurs mois. Il avait résisté aux premières incursions de l'ennemi , et un de ses plus heureux faits d'armes avait été de sauver des flammes la ville de RichmoHt qu'Arnold menaçait de détruire. Ce corps, s' étant bientôt accru des troupes du baron de Steuben et du général Wayne, parvint à contenir les mouvements de Cornwallis , et à le réduire à l'occupation de la péninsule que baignent les eaux du York-River et du James-R.iver.
Un combat fut engagé , le 25 juin , près de ce dernier fleuve. Les Anglais avaient établi leur camp derrière un marais qui couvrait leur centre et leur gauche ; un étang se prolongeait à leur droite , et malgré la force de cette po-
sition , les Américains vinrent les attaquer. Ils croyaient n'avoir devant eux qu'une partie des forces britanniques, et Cornwallis avait fait répandre le faux bruit que le reste de ses troupes était alors séparé de lui par le James- River, Ses habiles manœuvres enveloppèrent bientôt les deux ailes des Américains ; il les défit, et resta maître du champ de bataille.
Cornwallis manœuvra ensuite sui l'un et l'autre bord du fleuve : aucun plan d'opérations générales ne paraissait encore arrêté : tantôt ce commandant se rapprochait de Portsmouth , tantôt il manœuvrait sur les rives du York-River: il voulait établir dans un port un point assuré de communication entre lui et le général Clinton , qui devait lui envoyer de New-York de nouveaux renforts ; et enfin il se décida à porter à York-Town son quartier général, et à concentrer ses forces sur ce point.
C'est là qu'il allait avoir à soutenir les efforts des alliés , dont les troupes étaient réunies près deWilliamsbourg:
tous ces corps quittèrent leur camp le 28 septembre , et vinrent former l'inviôstissement de York-Town. Huit mille Américains occupaient la droite, et sept mille Français étaient à la gauche; ils formaient au midi de la place une longue ligne de circonvallation, dont les deux extrémités s'appuyaient sur le fleuve : le poste de Glocester, situé sur l'autre rive, fut également bloqué, afin qu'il ne restât à Cornwallis aucun moyen de se retirer, en passant d'un bord à l'autre.
Le blocus , mis à l'entrée du York-River par quelques vaisseaux de la flotte française , privait les assiégés de toute communication avec la mer; et Cornwallis, entouré de toutes parts dans cette position , ne songea plus qu'à prolonger sa défense, pour attendre les secours qui pourraient lui être donnés par le général Clinton et l'amiral Graves.
Les ouvrages extérieurs de York- Town avaient une grande étendue, et ils devaient couvrir toutes les approches de la place ; mais ils étaient
L'UNIVERS
encore imparfaits quand on vint faire le siège ; et Cornwallis, ne croyant pas pouvoir les défendre, les abandonna dans la nuit du 29 septembre. Bientôt les assiégeants s'y logèrent : la tranchée fut ouverte le 7 octobre ; une première parallèle fut tracée, et l'on démasqua bientôt soixante-seize bouches à feu. Deux redoutes avancées ayant été attaquées sept jours après, l'une par Vioménil , l'autre par la Fayette , toutes deux furent emportées l'épée à la main , et servirent de points d'appui à une seconde parallèle. La place se trouvait resserrée de plus en plus, et les assiégés tentèrent une vive sortie dans la nuit du 15 ; mais ils furent repoussés. Les batteries, continuant leur feu, brisaient les palissades, ruinaient les retranchements , y ouvraient des brèches profondes ; et Cornwallis voulut alors traverser le fleuve , pour se réfugier à Glocester; mais le gros temps l'en empêcha : ses ressources étaient épuisées, et, ne pouvant plus
f)rolonger sa résistance , il demauda , e 17 octobre , une suspension d'armes.
Ce jour était le quatrième anniversaire de la capitulation de Burgoyne ; et celle de Cornwallis fut signée le 19 du même mois. Deux redoutes de la place furent immédiatement occupées, l'une par un détachement américain , l'autre par des grenadiers français : les garnisons de York- Town et 'de Glocester furent prisonnières des États-Unis, et tous les vaisseaux furent remis à l'armée navale de France. L'infanterie anglaise sortit l'arme au bras , tambour battant , drapeaux ployés ; la cavalerie avait l'épée nue et les trompettes sonnantes : toutes les troupes dénièrent entre l'armée américaine et l'armée française ; elles allèrent déposer leurs arnîes en avant des postes , et les officiers seuls gardèrent leurs épées. Cornwallis était trop souffrant ou trop accablé pour paraître : le major général 0-Hara marchait à la tête de la colonne, et lorsqu'il présenta son épée au général français , Rocliambeau lui montra le général Washington, comme celui de qui il avait à prendre les ordres : Washington reçut
son arme et la lui rendit. Les Anglais j avaient perdu plus de sept cents hommes , et le nombre de ceux que l'on fit prisonniers de guerre fut de six mille six cents hommes , en y comprenant les blessés (voy. pi. 70.)
La capitulation de Burgoyne et celle \ de Cornwallis furent les plus mémo- i râbles événements de la guerre d'Ame- ' rique: l'une et l'autre perte dépouillèrent l'ennemi de tous ses avantages , et anéantirent en un seul jour les espérances qu'il avait conçues. Il est, dans le cours de la guerre'comme dans celui de toutes les affaires humaines , des occasions qu'il faut saisir : le génie militaire les entrevoit , il s'y attache ; et si les chances de la fortune lui furent assez contraires pour inspirer une aveugle confiance à ses ennemis, et pour les jeter témérairement dans de plus hasardeuses entreprises , il jouit de leur sécurité, fatigue ses vainqueurs, et se fait jour à travers leurs succès éphémères, jusqu'au terrible moment des représailles , où il a tout disposé pour les abattre , et pour les ensevelir dans leur triomphe.
Sept jours après la capitulation, une flotte anglaise de vingt-huit vaisseaux de ligne , expédiée de New-York avec quatre mille hommes de troupes , parut à l'entrée de la Chesapeake , mais elle se retira dès qu'elle eut appris cet événement.
Les troupes de terre et la flotte française avaient pris une part si glorieuse a cette expédition, que le congrès, désirant les honorer dans la personne de leurs commandants , offrit au comte de Rochambeau deux pièces de canon , et au comte de Grasse quatre autres pièces enlevées à l'ennemi ; monuments précieux, où l'on grava leurs noms et le souvenir de leurs services. L'amiral français, ayant accompli sa mission, remit à la voile le 4 novembre , pour retourner aux Antilles avec les troupes qu'il avait amenées sur le continent; mais celles de Rochambeau y restèrent : elles entrèrent, le 14 novembre, en quartiers d'hiver, et furent réparties entre York-Town, llampton et Wïlliamsbourg. Les troupes américaines
i'iin:nt envoyées dans la Caroline, ou ramenées par le général Lincoindans les États de INevv-Jersey et de INew-York ; etWashington se rendit àPhiladelphie, pour y concerter avec le congrès les préparatifs de la campagne suivante.
Ce fut pendant ces moments de repos que le marquis de Cliastellux, major général de l'armée de Rochambeau , fit avec plusieurs officiers français un voyage dans l'intérieur de la Virginie, vers Monticello, où Jefferson consacrait à l'étude des sciences les moments que n'absorbaient pas les affaires publiques, vers les sauvages vallées que traverse le Pont naturel, vers ces régions du James-Ri ver qui ont gardé la mémoire des premiers colons de Virginie, et de Pocahontas, leur bienfaitrice. Déjà Chastellux avait visité, durant l'hiver précédent, les États situés entre le Rhode-Island et la Pensylvanie : il étudiait alors les pays dont les troupes françaises auraient à partager la défense', et il avait parcouru dans cette reconnaissance militaire tous les lieux où les Américains avaient établi leurs postes principaux, et tous ceux que de grands faits d'armes avaient signales, depuis Saratoga jusqu'à la Brandywine et à Germatown.
Le comte de Grasse, en ramenant sa flotte dans les Antilles, voulait d'abord se porter sur la Barbade : des vents contraires l'en empêchèrent; ils causèrent de grandes avaries dans sa mâture, et l'amiral vint jeter l'ancre le 26 novembre devant le Fort-Royal de la Martinique. Le marquis de Bouille eu était alors absent : il s'était embarqué depuis quelques jours avec douze ! cents hommes, pour reprendre l'île hollandaise de Saint-Eustache, dont j les Anglais s'étaient emparés; et, quoi- '! qu'il ne pût mettre à terre que quatre ij cents hommes , il se porta vers le fort ! avec tant de rapidité, que la garnison , commandée par Cockburn , fut surprise sur les glacis où elle manœuvrait.
Étonnée d'une si brusque attaque , elle ; veut regagner le fort; mais le chevaj lier de Frêne, major du régiment de jj Royal-Comtois , y entre pêle-mêle avec ses chasseurs et ceux du régiment
d'Auxerrois : il fait hausser derrière lui les ponts-levis , pour empêcher le retour des troupes qui sont encore hors de l'enceinte; et, faisant mettre bas les armes à celles qui s'y sont déjà réfugiées, il se trouve maître de la place, tandis que le marquis de Bouille oblige les autres corps à se rendre également. Ce général fit restituer aux Hollandais un inillion qui leur avait appartenu, et qui se trouvait encore en dépôt chez le gouverneur : il reprit, quelques jours après, les îles de Saba et de Saint- Martin , et cette glorieuse campagne fut ainsi terminée par les services rendus aux alliés de la France.
La campagne de 1782 s'ouvrit sous les mêmes auspices; et le comte de Kersaint, faisant voile pour la Guyane hollandaise, alla reconquérir les établissements de Démérari, Berbice et Esséquibo.
Aussitôt que la flotte du comte de Grasse eut réparé ses avaries, cet amiral forma de nouveau le projet d'attaquer la Barbade; mais il fut assailli par des grains si violents qu'il dut revenir au Fort-Royal : quelques-uns de ses vaisseaux furent même tellement chassés par les vents de sud-est, qu'il leur fallut gagner les atterrages des îles de Saint-Eustache et de Saint-Domingue. La contrariété des vents fit alors renoncer à l'expédition projetée, et la flotte leva l'ancre quelques jours après, pour tenter la conquête de l'île de Saint-Christophe, avec trois mille cinq cents hommes , commandés par le marquis de Bouille. Ces troupes débarquèrent, le 11 janvier, à Basse-Terre , vers le milieu de la côte méridionale, et marchèrent ensuite sur Brimstone- Hill, dont la hauteur et la forteresse dominaient Sandy-Point, situé à l'extrémité occidentale de l'île.
La nécessité de remplacer une partie de l'artillerie et des munitions, que le naufrage d'un navire leur avait fait perdre, fit retarder les travaux de la tranchée, et dans cet intervalle on vit paraître la flotte de l'amiral Hood, qui venait, avec deux mille quatre cents hommes embarqués à la Barbade et à Antigue, jeter des secours dans la