‹ États-Unis d'AmériqueChapitre 14 sur 29 · SG · texte numérisé non relu

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place. Le comte de Grasse appareilla sur-le-champ pour éloigner les vaisseaux anglais de la rade de Saudy-Point, où il se trouvait alors; et l'amiral Hood, se repliant devant lui jusque dans les parages de la petite île de Névis, profita ensuite d'un vent d'est pour revenir mouiller dans la grande baie des Salines, qui s'ouvre au sudest de Saint-Eustache : les vaisseaux français l'attaquèrent inutilement dans son embossage, et treize cents hommes que l'amiral anglais débarqua sur la côte voisine y obtinrent d'abord quelques avantages contre un corps de troupes isolées; mais l'approche d'un détachement plus nombreux les détermina à regagner la flotte. Le marquis de Bouille continuait de presser avec ardeur les travaux du siège de Brimstone-Hill ; et quand ses batteries eurent liiit crouler le revêtement des premiers remparts, le commandant de la place demanda une suspension d'armes, et obtint une capitulation qui fut signée le 13 février. La garnison était de sept cent cinquante hommes de troupes réglées et de trois cents hommes de milices : elle sortit avec les honneurs de la guerre.

La flotte anglaise continuait d'être bloquée dans la baie des Salines par celle du comte de Grasse; mais celui-ci ayant quitté sa station le 20 février, pour aller prendre, vers l'île de Névis, un convoi de vivres qui lui était destiné, l'amiral Hood profita de son éloignement pour abandonner le mouillage qu'il occupait, et pour gagner précipitamment la haute mer. On n'aperçut point ses mouvements : sa flotte s'éloignait, vent arrière, dans une obscurité profonde; et les feux qu'elle avait allumés sur ses bouées, lorsqu'elle avait coupé ses câbles , furent pris pour ceux de la flotte elle-même par les vigies des frégates françaises qui croisaient à quelque distance. Cet heureux stratagème, h l'aide duquel l'amiral Hood put sortir d'une position périlleuse, où il avait été momentanément bloqué par des forces très-supérieures, fut loué par les hommes de mer les plus expérimentés.

L'expédition de Saint - Christophe I étant terminée, le marquis de Bouille!

y laissa une garnison française : une i escadre , commandée par îe" comte de { Barras, fut dirigée sur l'île de Mont- 1 Sarrat qui capitula aux mêmes condi- 1 tions , et l'armée navale revint à la I Martinique. {

D'heureuses combinaisons avaient jusqu'alors favorisé les opérations de i la guerre dans les Antilles ; et la ' France et l'Espagne se disposaient à y 1 rassembler cinquante vaisseaux de i ligne, et vingt mille hommes, pour attaquer la Jamaïque , lorsque la Grande-Bretagne fit elle-même de nouveaux efforts pour reprendre la supériorité dans ces parages. Les opinions avaient changé en Angleterre, sur la direction à donner aux hostilités : le parti de l'opposition avait prévalu ; et , au heu de continuer une guerre offensive contre les Américains et sur le continent des États-Unis, ou en vint par degrés à se prêter à l'idée de leur indépendance, et les Anglais voulurent diriger toutes leurs forces contre la France et ses alliés. Une nouvelle activité se développa dans tous les travaux des chantiers raariti-mes : chaque armée navale allait recevoir des renforts; celle des Antilles fut accrue la première; et dix-sept vaisseaux de ligne , commandés par Rodney, vinrent, sur la fin de lévrier, rejoindre ceux de l'amiral Hood, et portèrent à trente-six voiles la flotte britannique que Rodney eut alors sous ses ordres. Ses croisières à l'orient de cet arcliipel ne purent intercepter un convoi de vivres, expédié de Brest pour la Martinique; et il vint ensuite mouiller dans les eaux de Sainte-Lucie, pour être à portée de suivre tous les mouvements du comte de Grasse, dont la flotte était de trente-trois vaisseaux. Cette armée navale était destinée à l'expédition delà Jamaïque; elle allait prendre sous son escorte cent cinquante navires de transport ou de conmicrce,dont une partie était chargée de munitions de guerre ; et , lorsqu'elle appareilla de la Martinique le 8 avril, dans la vue de se rendre à

Saint-Domingue, où elle devait se réunir aux forces de don Solano , l'amiral Rodney se iiàta lui-même de quitter sa station, pour se porter à toutes voiles sur la flotte française qu'il rencontra le lendemain, entre la Dominique et la Guadeloupe. Il y eut, le même jour, un engagemententre les deux avant-gardes; les autres divisions navales n'étaient pas à portée d'y prendre part : plusieurs vaisseaux furent désemparés dans le combat : ils s'éloignèrent pour se regréer; et le comte de Grasse proOta de ce premier avantage, pour faire accélérer la marche des bâtiments de convoi qui devaient porter des munitions à Saint-Domingue. Ces navires avaient été dirigés sur la Guadeloupe, au moment même où l'on avait signalé la flotte britannique, et ils remirent à la voile, au milieu de la nuit, pour gagner leur destination.

A la suite de ce combat , le comte de Grasse se porta dans le canal des Saintes, pour passer ensuite au vent de la Désirade, et remonter vers Saint- Domingue; mais sa flotte fut bientôt affaiblie par plusieurs accidents successifs. Le Zélé aborda le Jason dans la nuit du 10, et il lui causa de telles avaries, qu'il fallut le renvoyer à la Guadeloupe, avec un autre vaisseau endommagé par l'explosion d'une bouche à feu : lui-même avait tellement souffert que sa marche en fut ralentie. Ces navires pouvaient tomber au pouvoir de l'ennemi, et l'amiral voulut se porter à leur secours. Il réussit à les dégager dans la journée du 11; mais le Zélé, fatal instrument de ruine, vint encore dans la nuit suivante aborder la Ville de Paris. Les nouvelles avaries que ce choc lui Ut éprouver obligèrent de le faire remorquer par un autre navire ; et le comte de Grasse, en voulant le protéger, se retrouva près de la flotte ennemie, et engagea, le 12 avril, un combat naval, qui devint le plus funeste de tous ceux que la France avait livrés dans ces parages. Les deux flottes avaient étendu leur ligne, et se trouvaient rapprochées l'une de l'autre jusqu'à demi-portée

de canon. L'avant-garde française et la moitié de l'escadre du centre furent très-endommagées dans leurs agrès :

la variation du vent, qui passa subitement au sud-est , dérangea l'ordre de bataille, et permit à Rodney de couper par le milieu la ligne opposée. La fille de Paris, qui occupait cette position, fut bientôt attaquée par plusieurs vaisseaux réunis ; quelques bâtiments qui la précédaient immédiatement avaient déjà perdu leurs agrès, et ils s'étaient rendus après un combat meurtrier. Les autres vaisseaux qui devaient suivre l'amiral , ceux même qui lui servaient de pilotes , se trouvaient éloignés de lui , et il fut plus aisément enveloppé. Le comte de Grasse, après avoir combattu depuis huit heures du matin jusqu'à la nuit, sous un feu terrible, qui avait détruit ses mâts , ses manœuvres et une grande partie de son équipage, n'ayant plus de munitions , et ne pouvant ni prolonger sa défense, ni périr sous les coups de l'ennemi, eut le malheur d'amener son pavillon. Cette prise du vaisseau amiral compléta la victoire de Rodney. Cinq bâtiments français avaient été détruits; d'autres, qui tombèrent au pouvoir des Anglais , étaient si maltraités qu'ils coulèrent bas quelques jours après ; et quinze autres vaisseaux , échappés à ce désastre , et mis sous les ordres du marquis de Vaudreuil, arrivèrent successivement à Saint-Domingue. Ce chef d'escadre jeta l'ancre au cap Français le 25 avril, et il y trouva onze vaisseaux espagnols , ainsi que les troupes destinées à l'attaque de la Jamaïque; mais cette île allait être secourue par des forces navales très-supérieures; il fallut renoncer à l'expédition projetée, et don Solano ramena sa flotte à la Havane.

La fortune voulut cependant mêler à de si grandes pertes quelques événements favorables : on reprit l'île de Roatam que les Anglais occupaient depuis plus de deux ans, et les îles Lucayes , où leurs corsaires trouvaient un refuge habituel : plusieurs convois, attendus en Europe , mirent heureu-

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sèment à la voile sous de bonnes escortes; et une escadre, commandée par la Pérouse, fut envoyée dans la baie d'Hudson et y détruisit les établissements et les comptoirs de la compagnie anglaise. Le marquis de Vaudreuil reprit la mer avec treize vaisseaux de guerre : il allait compléter dans la rade de Boston la réparation de ses avaries, et il reçut des américains tous les secours 'qu'on pouvait attendre de leur fidèle amitié, tin de ses bâtiments , déjà mutilé dans le combat du 12 avril , s'étant brisé sur les rochers voisins de l'entrée du port, le congrès des États-Unis fit présent au roi de France du vaisseau ['America qu'il venait de faire construire.

La nouvelle des revers du comte de Grasse avait été reçue par ce gouvernement avec une vive affliction : elle n'avait refroidi son zèle, ni pour la défense de la patrie, ni pour le maintien de son union avec la France; et quoique des dispositions plus pacifiques lui fussent alors témoignées par l'Angleterre , le congrès prit la résolution de ne négocier aucun arrangement, sans la participation de son allié.

Clinton se trouvait alors remplacé par sir Henry Carleton dans le commandement des troupes britanniques; et ce général , déjà signalé par ses services en Canada , avait à diriger toutes les opérations de la guerre; mais on ne lui envoyait aucun renfort, et les différents postes que les Anglais occupaient dans la Caroline se tenaient sur la défensive. Charleston , Savannah étaient toujours entre leurs mains : ils en avaient fait leurs places d'armes vers le midi; et les troupes répandues aux environs étaient souvent aux prises avec celles du général Greene. Enlin la position de Savannah fut évacuée le 11 juillet 1782, et les Anglais n'occupèrent plus que Charleston dans les États du Sud : ils annoncèrent même bientôt l'intention de l'abandonner, et s'ils y restèrent quelques mois de plus, ce fut sans y porter de nouvelles forces. Ils suspendirent leurs incursions dans l'intérieur : les Indiens ne furent

plus excités à commettre des hosti- \ îités sur les frontières ; et comme ces | régions ne paraissaient plus exposées i à redevenir le théâtre de la guerre, { les troupes françaises qui étaient restées en Virginie 'se rendirent, vers la | fin de l'été, dans les États du Nord , j afin de se trouver plus à portée des ' rivages qui pouvaient être encore menacés.

La France , après avoir conquis dans les Antilles une partie des possessions anglaises , éprouvait à son tour des inquiétudes pour ses propres colonies : la présence d'une armée navale ne les protégeait plus, et il fallait faire de nouveaux efforts pour réparer ses pertes : Louis XVI voulut y parvenir, et il fut secondé dans cette généreuse résolution par le concours de toutes les classes du royaume. Douze vaisseaux de haut bord furent mis sur les chantiers; le don volontaire de plusieurs autres fut fait par les deux frères du roi , par les états de Bourgogne , par les villes de Paris, de Lyon, de Bordeaux, de Marseille , par d'autres grandes administrations; et celte émulation de zèle apprit au gouvernement qu'il pouvait prolonger, avec de nouvelles et fécondes ressources , une lutte où il était soutenu par l'opinion de tout un peuple.

Cette guerre n'avait pas changé d'objet : son but immuable était de faire reconnaître l'indépendance américaine; mais la France, en acquérant en Europe des alliés, s'était encore imposéd'autresobligations envers eux :

elle voulait défendre leurs domaines, favoriser leurs entreprises, et les attacher, par leur intérêt propre, à la cause des États-Unis. L'Espagne s'était '' ainsi trouvée engagée dans leur que- I relie, avant même d'avoir reconnu leur 1 indépendance; elle les aidait par ses diversions, et occupait une partie des forces que l'Angleterre aurait dirigées contre eux. Plusieurs expéditions dirigées vers le midi de l'Europe , ou vers d'autres parages plus éloignées , firent connaître que toutes les opérations d'une guerre si étendue étaient étroitement liées , et qu'en négociant

un jour les conditions de la paix on auïait à mettre en balance les succès et les revers , dans quelque partie du monde qu'ils eussent éclaté.

Depuis la ligue de la neutralité armée , la course maritime , plus contrariée vers le nord, s'était tournée vers le midi. Les armements anglais qui se rendaient dans la Méditerranée trouvaient dans l'île de Minorque un lieu d'asile et de ralliement, d'où ils se répandaient dans tout le bassin occidental que bornent les côtes d'Espagne, de France, d'Italie et d'une partie de l'Afrique. Le gouvernement espagnol forma le dessein de s'emparer de cette île , et un corps de neuf mille hommes , qui partirent de Cadix sous les ordres du duc de Grillon , y débarqua le 9 août 1781. Le fort Saint- Philippe en était la principale forteresse : les retranchements , les mines , les casemates , les fossés étaient taillés dans le roc , les approches étaient difficiles, et la place avait plusieurs enceintes , liées entre elles par des galeries souterraines. On se borna d'abord à l'investir : il fallait des troupes plus nombreuses pour en faire le siège , et l'on attendit de France l'arrivée des régiments de Lyonnais , de Bretagne, de Bouillon , de Royal-Suédois : alors on poussa les travaux avec vigueur :

cent cinquante bouches à feu furent démasquées le 6 janvier 1782, et battirent la place sans interruption pendant vingt -neuf jours. Les bombes surtout y causèrent tant de ravages , qu'il fallut faire retirer la garnison et les blessés dans les casemates , où une maladie épidémique se déclara bientôt avec violence : elle atteignit la garnison presque entière : on manquait de secours : il n'y avait plus assez de bras pour se défendre, et le général Murray rendit la place par capitulation le 4 février. La reddition du Port-Mahon , et du fort Saint-Philippe qui le défendait, entraîna celle de l'île entière, et remit l'Espagne en possession d'un des plus beaux ports de la Méditerranée.

Le brillant succès que le duc de Grillon venait d'obtenir détermina la

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cour d'Espagne à lui confier la direction du siège de Gibraltar, dont l'investissement était commencé depuis plus de dix-huit mois. Le blocus de terre avait pu être aisément complété par l'établissement du camp de Saint- Roch ; mais il était difficile d'intercepter toutes les communications maritimes, et Gibraltar avait reçu par cette voie de nombreux secours : les rochers qui dominent le détroit sont inaccessibles , et la ville qui se prolonge au bas de cette montagne escarpée a pour défense plusieurs lignes de retranchements. La garnison était de sept mille hommes ; elle avait une artillerie nombreuse ; le général Elliot était gouverneur de la place; et son habileté , sa valeur devaient y acquérir un nouveau lustre.

Quand toutes les forces des assiégeants eurent été réunies, on voulut tenter à la fois une attaque par terre et par mer. Le comte d'Artois et le duc de Bourbon vinrent y prendre part, et ils arrivèrent au camp le 14 aoiit : plusieurs officiers français avaient demandé des congés de faveur, pour se rendre au siège de Gibraltar ; et parmi ceux qui sollicitèrent et obtinrent cette grâce, nous citerons la Tour d'Auvergne , cet intrépide officier qui mérita , seizeans après, l'honneurd'êtrenommé premier grenadier de la république, lorsque la France essayait cette forme de gouvernement.

Tandis que le camp de Saint-Roch était occupé par quarante mille hommes , et qu'une artillerie de près de deux cents pièces allait tonner contre Gibraltar, dix batteries flottantes devaient attaquer les retranchements de la ville basse : chacune de ces batteries avait la forme d'un ponton , ou d'un vaisseau rasé, dont les flancs étaient revêtus d'une seconde enveloppe de madriers et de fortes planches à l'abri de la bombe. Entre ce blindage et le corps du bâtiment, on pouvait, par le jeu des pompes, introduire de l'eau à volonté , afin d'éteindre les boulets rouges qui auraient pu pénétrer dans cet intervalle : une profonde couche de sable, où l'eau s'infiltrait, servait

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à y maintenir une humidité constante, et ces vastes machines de guerre, dont chacune était armée de neuf à vingtquatre piècesd'artillerieétaient d'abord regardées comme insubmersibles : le colonel d'Arçon , un des plus habiles ingénieurs français , en avait tracé le plan , et le général IMoreno fut chargé d'en diriger les manœuvres; mais on ne laissa point à l'inventeur le temps d'en perfectionner l'exécution ; et au lieu de calfater avec plus de soin le corps même de ces bâtiments , afin de les rendre imperméables , l'on renonça à tenir habituellement de l'eau entre les deux bordages, lorsqu'on se fut aperçu qu'elle pénétrait dans les flancs des navires , et qu'elle les exposait à submerger. C'était se priver de toute sécurité contre l'incendie, et l'on n'eut plus assez de moyens pour s'en préserver.

Une attaque générale devait avoir lieu dans la nuit du 13 septembre, et les batteries flottantes furent mises en mouvement ; mais elles ne se rendirent pas toutes aux lieux d'embossage qui leur étaient désignés : toutes ne furent pas à portée d'attaquer avec le même avantage , et les trois premières qui étaient les plus avancées se trou- \èrent exposées à tout le feu de l'ennemi. Un boulet rouge qui vint se loger entre les flancs et le^ blindage d'une batterie y mit bientôt le feu ; deux autres éprouvèrent le même sort :

la plupart des hommes qui les montaient périrent au milieu des eaux ou des flammes ; et les équipages des sept autres batteries flottantes , que le feu n'avait pas encore gagnées , furent néanmoins découragés , à la vue de ce premier désastre : ils profitèrent des chaloupes qui croisaient dans le voisinage pour s'éloigner de ces pontons , après les avoir eux-mêmes incendiés. Une attaque si infructueuse, si funeste, fut alors abandonnée, et les assiégeants se réduisirent à bloquer la place du côté de terre , et à continuer leurs croisières pour intercepter par mer tous les arrivages. L'armée navale , commandée par don Luis Cordova stationnait dans les eauxd'Algé-

siras; n>ais les vents contraires l'en ' éloignaient quelquefois; ils l'empê- j obèrent de s'opposer au passage de l'amiral Howe , qui parvint à pénétrer i dans le détroit et à faire entrer, le 18 octobre, un convoi à Gibraltar. Deux jours après, il regagna l'Océan après avoir accompli sa mission ; et le combat qu'il eut alors à soutenir contre Cordova ne fut pas général : l'avant-garde et l'arrière -garde de chaque flotte furent seules engagées : les deux corps de bataille, se trouvant plus en arrière, étaient trop éloignés l'un de l'autre , pour prendre part à cette action. L'amiral Howe dont les vaisseaux étaient moins nombreux évita une nouvelle rencontre et poursuivit sa navigation vers la Manche.

Les expéditions maritimes que nous venons de rappeler n'absorbaient pas toutes les ressources de l'Angleterre :

cette puissance avait fait contre les Hollandais d'autres armements ; et l'invasion inattendue de leurs colonies, les premières attaques contre leur commerce avaient amené plusieurs engagements avec leurs forces navales. Un combat fut livré, le 5 août 1781, dans les parages du Dogger's-bank, entre les amiraux Hyde-Parker et Zoutman.

Celui-ci escortait, avec sept vaisseaux de ligne, un convoi hollandais expédié pour la Baltique, lorsqu'il fut rencontré par une escadre anglaise, ayant le même nombre de voiles : l'action qui s'engagea fut très-vive de part et d'autre ; elle ne cessa que lorsque les deux flottes eurent été entièrement désemparées. Les amiraux restaient encore en présence sans pouvoir renouveler le combat, et enfin Hyde- Parker regagna les ports d'Angleterre, et Zoutman fit rentrer au Texel ses vaisseaux de guerre et son convoi.

Plusieurs mois avant cette époque, une autre escadre britannique, sous les ordres du commodore Jolinstone, avait mis à la voile, pour attaquer la colonie hollandaise du cap de Bonne- Espérance : déjà elle était arrivée à Santiago, une des îles du cap Vert, et mouillait dans la baie de Praya, lorsqu'elle eut en vue l'escadre fran-

çaise du bailli de Suffren, qui était également expédiée pour le Cap, où elle allait porter des secours en homnies et en munitions. Suffren , voulant assurer la marche du convoi qui raccompagnait, lui ordonna de continuer sa route sous l'escorte de la corvette la Fortune, tandis qu'il irait engager le combat contre la flotte ennenue. Il va jeter l'ancre devant elle avec deux de ses vaisseaux; les trois autres continuent de rester sous voiles ; et , comme ils ne peuvent garder avec précision ni leurs distances ni leur ordre de bataille, les deux premiers se trouvent exposés à tout le feu de l'escadre anglaise qui cherche à les envelopper.

Pendant la durée du combat, les navires de transport s'éloignent; et, lorsqu'ils ne peuvent plus" être atteints, Suffren coupe enfin ses cables , il gagne le large, et rejoint ses autres vaisseaux de guerre. Alors il se reforme en ligne , et il est prêt à s'engager de nouveau; mais Johnstone, après être sorti de la baie pour l'observer, vint bientôt y reprendre son mouillage; il avait à réparer ses avaries ; et ies vaisseaux français, poursuivant leur navigation, abordèi-ent, le 21 juin, au cap de Bonne-Espérance. Cette escadre y fut promptement rejointe par le convoi qui s'en était séparé, et son arrivée y devança celle du commodore anglais, qui , ayant perdu l'espérance d'attaquer cette colonie, réussit seulement à s'emparer de quelques navires de commerce hollandais qui se trouvaient dans la baie de Saldagna , et revint en Europe avec ses prises.

Une nouvelle campagne allait s'ouvrir au delà de ces parages éloignés : la guerre avait gagné toutes les parties de l'Océan , parce que l'on avait partout des colonies à conquérir ou à défendre ; et cette extension d'hostilités mettait les belligérants dans la nécessité de donner à leurs constructions navales un accroissement inusité; il devenait surtout difficile de pourvoir à la composition des équipages ; et l'Angleterre , ne trouvant plus à employer autant d'étrangers, fut réduite à exercer dans ses ports , avec une nouvelle rigueur, la

presse des matelots : la France eut recours à sa marine marchande, à celle de ses bâtiments pécheurs, et à ses troupes de terre , pour compléter l'équipement de ses nombreux vaisseaux ; ses premières campagnes de mer avaient formé des officiers , et ils continuèrent de se signaler par d'éminents services. On éprouva plus d'une fois que, parmi les rangs des braves, il s'élève des hommes appelés par leur caractère et leur génie à dominer la foule , à l'entraîner dans leurs desseins , et à la faire participer aux grandes actions qu'ils ont conçues : de ce nombre était le bailli de Suffren , un des glorieux ornements de la marine française.

L'escadre qu'il avait conduite au Cap se rendit ensuite à l'île de France, où l'on assemblait les forces destinées à agir dans la mer des Indes; et, lorsqu'elle appareilla de cette île, le 7 décembre 1781, elle se composait de douze vaisseaux de ligne; les navires de transport qu'elle escortait avaient à bord trois mille hommes de troupes et de nombreux approvisionnements.

Suffren servait alors sous les ordres du comte d'Orves; mais ce général, près de mourir, lui remit le commandement le 3 février 1782; et le nouveau chef d'escadre, s'élevant le long des côtes de Coromandel , prolongea ses reconnaissances jusqu'à vingt lieues au nord de Madras, et revint ensuite vers Pondichéry. Cette place, tous les ports de l'Inde, et Trinquemale dans l'île de Ceylan, étaient alors occupés par les Anglais : la mer seule était ouverte à Suffren, et il avait besoin d'un port qui put devenir sa place d'armes habituelle; mais cet abri allait lui être disputé; il devait être acheté par des combats; et une escadre britannique, commandée par l'amiral Hugues, était partie de Madras, et suivait la même direction que l'escadre française. Un engagement entre ies deux flottes eut lieu le 20 février, au nord de l'île de Ceylan, et l'on essuya de part et d'autre beaucoup d'avaries. L'escadre anglaise se rendit ensuite à Trinquemâle, où elle jugeait nécessaire d'établir sa station \ et celle de France gagna

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Porto-Novo, sur la côte de Coromandel.

Ayder-Ali était alors en guerre avec les Anglais, et Tippoo-Saïb, son fils, venait de tailler en pièces, près de Trichenapali, un corps de trois mille hommes qu'ils attendaient à Madras.

Le bailli de Suffren fut secondé par cette diversion : il reçut de ïippoo- Saïb un renfort de deux mille Cypayes , et alla ensuite s'emparer de Goudelour ; acquisition précieuse, qui lui donna un mouillage assuré pour sa flotte, et un poste fortifié, dont il pourrait augmenter les retranchements.

Pendant le combat naval que Suffren avait soutenu dans ces parages, les bâtiments de transport, placés sous son escorte, avaient été séparés de lui : les uns s'étaient portés sur Tranquebar, situé au midi de Porto-Novo, et il put bientôt les rallier; les autres, cherchant un abri beaucoup plus éloigné, avaient gagné les côtes méridionales de l'île de Ceylan : Suffren remit à la voile pour aller à leur secours. Il s'attendait a rencontrer l'escadre anglaise à la hauteur de ïrinquemale; et, lorsqu'il l'eut signalée, les deux flottes se livrèrent, le 9 mai, un nouveau combat, à la suite duquel l'amiral Hugues regagna la baie de Trinquemale pour réparer ses avaries, tandis que le bailli de Suffren se rendait, plus au midi, dans le port de Batecalo. Là il fut rejoint par les vaisseaux de transport qui l'avaient quitté récemment , et par d'autres navires, expédiés de l'île de France, avec des chargements de vivres et de munitions ; Suffren ramena ses convois à Goudelour, qui était devenu le point central de ses opérations. Il se proposait de reprendre la colonie hollandaise de Negapatnam , dont les Anglais s'étaient emparés précédemment; mais l'amiral Hugues avait déjà pris les devants, pour se porter au secours de cette place; il venait de jeter l'ancre devant le port, et Suffren se hâta de le chercher pour lui livrer un troisième combat. Dans cet engagement, l'une et l'autre escadre furent très-maltraitées ; elles se séparèrent ensuite; les Anglais se retirèrent sous la protection des bat-

teries qu'ils avaient sur la côte, et ils allèrent ensuite réparer à Madras leurs avaries; les Français gagnèrent Karical, d'où ils revinrent au port de Goudelour.

Ce combat eut lieu le 25 juillet; et Suffren , joignant à l'habileté des plans maritimes une célérité d'exécution que la vigilance de ses ennemis rendait encore plus nécessaire, remit promptement à la voile, pour aller au-devant d'un nouveau convoi de troupes, de vivres et de munitions, qui lui avait été expédié de l'île de France ; il le rallia devant Batecalo; et, profitant aussitôt de ce renfort pour venir assiéger Trinquemale, il débarqua deux mille quatre cents hommes vers l'entrée de la presqu'île oii cette place est située. La vigueur de l'attaque pouvait seule en assurer la réussite; on ouvrit la tranchée sur-le-champ, et le feu des batteries fut si vif et si meurtrier, que le commandant anglais , ne pouvant prolonger sa résistance, fut réduit à capituler le 30 août. La garnison était de trois cents Européens et de quatre cents Cypayes; elle obtint les honneurs de la guerre, et fut renvoyée à Madras.

Trois jours après la conquête de la ville, des forts et des batteries, qui n'avaient pu défendre la baie de Trinquemale, on découvrit la flotte anglaise qui venait y apporter des secours. Suffren appareilla aussitôt pour la chercher : il la rejoignit le 3 septembre; et, açrès un combat de quelques heures, ou plusieurs vaisseaux des deux escadres souffrirent beaucoup dans leurs agrès, leurs mâts et leur flottaison, l'amiral Hugues reprit sa navigation pour Madras, et le bailli de Suffren rentra dans la baie, mit Trinquemale en état de défense, et alla jeter dans Goudelour une partie des renforts qu'il avait reçus.

Les dommages éprouvés par l'une et l'autre flotte exigeaient des réparations, et allaient faire suspendre les hostilités. Suffren, profitant de ce relâche pour traverser le golfe du Bengale, se rendit à Achem, au nord de l'île de Sumatra : il allait à la fois y

porter des secours et y réparer ses avaries; et lorsqu'il vit que les colonies hollandaises des îles de la Sonde .n'étaient pas menacées, il revint établir sa croisière dans les garages d'Orixa et de Coromandel , d'où il se rendit à Trinquemale. Le marquis de Bussy arriva dans la même ville, quelques jours après, avec deux mille cinq cents hommes, et un convoi de munitions qu'il amenait de l'île de France, et ces renforts permirent de continuer la lutte avec succès contre les nouvelles forces que l'Angleterre allait déployer dans les Indes Orientales.

Cependant, tandis que l'orage s'étendait avec violence sur ces régions lointaines, il se calmait dans les contrées d'Amérique où la guerre avait commencé. L'activité des opérations militaires s'y était affaiblie de jour en jour ; l'Angleterre n'avait pas augmenté le nombre des troupes qui occupaient encore New-Yorkj Charleston et quelques postes moins importants; et leur commandant en chef avait plusieurs fois témoigné la disposition ou était le gouvernement britannique de traiter de la paix avec toutes les puissances, et de se réconcilier avant tout avec les Américains. Le congrès désirait luimême le rétablissement de la paix; mais , aussi longtemps que les conditions en élaient'incertaines, il veillait à la défense de la patrie, et aux moyens d'en soutenir dignement les droits.

L'Angleterre n'avait donné aux États- Unis que le nom de colonies , ou de plantations d'Amérique , dans les premières propositions de paix qu'elle leur avait fait parvenir : c'était exprimer encore une prétention à la suprématie, et il était nécessaire qu'elle prît l'engagement d'y renoncer. On avait d'ailleurs la preuve que l'Angleterre, cherchant à négocier isolément avec chacun de ses ennemis , avait d'abord tenté de se rapprocher de la Hollande par l'intermédiaire de la Russie, et qu'elle avait fait d'autres propositions d'arrangement , soit à l'Espagne , soit à la France. Si elle était parvenue à rompre un premier anneau de l'alliance formée contre elle, on pouvait csaindre qu'elle ne se

montrât moins conciliante envers les autres belligérants.

Les circonstances étaient donc encore difflciles, et les États-Unis continuaient d'attacher un grand prix à la coopération de la France; ils lui donnèrent, dans ces moments de crise, des preuves constantes de leur sincérité, et quels que fussent les embarras de leurs finances, ils reconnurent et consacrèrent par une convention du 26 juillet 1782 les engagements pécuniaires qu'ils avaient contractés envers elle. La France leur avait prêté, en différents termes, et depuis la conclusion de son traité d'alliance, une somme de dix-huit millions de francs :

elle s'était portée garante d'un emprunt de dix millions qu'ils avaient négocié en Hollande; elle leur en avait même fait les avances, et ses dispositions amicales envers eux se reconnurent encore dans les arrangements qu'elle prit pour fixer le mode et les époques des remboursements. Elle consentit à ne recouvrer que par douzièmes et par annuités les dix-huit millions qu'elle avait prêtés : le premier terme de ce payement ne devait commencer que trois ans après la signature de la paix ; et la France accordait la remise de tous les intérêts jusqu'au jour de cette signature : elle convint aussi qu'elle ne recouvrerait que par dixièmes , à dater du 5 novembre 1787, les dix millions qu'elle avait garantis et avancés.

L'emprunt que les États-Unis avaient fait à Amsterdam n'avait que le caractère d'un simple contrat conclu avec des négociants, et il n'établissait pas encore des relations politiques entre les deux peuples, mais il les préparait; John Adams, envoyé en Hollande comme plénipotentiaire américain, sut habilement profiter de ce premier avantage, pour obtenir des états généraux qu'ils reconnussent l'indépendance des États-Unis. Cette déclaration eut lieu le 19 avril 1782, et un traité d'amitié et de commerce fut ensuite proposé par le négociateur.

John Adams fit d'abord valoir les sentiments d'égard et de réserve qui avaient porté les Américans à ne pa^

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vouloir entraîner dans leur querelle un

1)euple qui désirait conserver la paix et a neutralité , et qui espérait y trouver un principe de prospérité et de grandeur. Mais depuis que l'Angleterre avait commencé brusquement ses hostilités, et que les possessions de la Hollande étaient attaquées de toutes parts , le congrès n'avait plus à différer un rapprochement et une liaison d'intérêts si désirables pour les deux républiques. Les Américains aimaient à se rappeler que les premiers colons du Massachusett et des États voisins avaient trouvé en Hollande un asile contre les persécutions religieuses, avant de se rendre dans le nouveau monde : le souvenir de cette protection et de cette hospitalité excitait encore leur reconnaissance. Le New- York et le New- Jersey avaient reçu de la Hollande leurs premiers habitants : ils avaient vécu sous ses lois, et leurs mœurs conservaient de nombreuses empreintes de cette origine.

Nous aimons à reconnaître, disait John Adams, que les hommes qui fondèrent l'indépendance des Provinces-Unies sont ceux que les Américains se sont proposés pour modèles : les deux nations ont des formes de gouvernement analogues ; elles se rapprochent par la conformité des croyances religieuses , par la liberté de conscience, par celle des opinions et de l'industrie, par un mouvement progressif vers toutes les améliorations. L'histoire d'un peuple devient celle de l'autre :

il n'est en Hollande aucun homme éclairé qui n'approuve les causes de l'indépendance américaine : il craindrait, en les condamnant, de désavouer les plus glorieuses actions de ses ancêtres.

Les deux peuples sont d'ailleurs unis par le grand intérêt du commerce, parce puissant lien des relations nationales. La Hollande a puisé ses ressources dans le mouvement de sa navigation, dans l'activité de ses négociants et l'abondance de ses capitaux : ce commerce lui est nécessaire, et les États-Unis en favoriseront encore le développement, par les richesses de

leur territoire et la variété de leurs échanges.

Toutes ces considérations, développées avec art par les négociateurs américains , déterminèrent la Hollande à conclure, le 8 octobre, un traité d'amitié et de commerce avec les États-Unis : les bases en furent semblables à celles de leur convention avec la France, et les droits des neutres, de la navigation libre et du pavillon, y furent également consacrés.

Sur ces entrefaites , on observait de toutes parts une tendance générale vers le rétablissement de la paix : les négociations, commencées entre les belligérants, faisaient des progrès de jour en jour : la sécurité commençait à renaître , et l'on s'apprêtait en Amérique à licencier une partie de l'armée. Charleston venait d'être abandonné par les troupes britanniques; elles n'occupaient plus que New -York et quelques postes voisins de l'Hudson : le corps d'armée du comte de Rochambeau n'était plus utile sur le continent améri cain, et son embarquement était commencé. Enfin toutes les difficultés de cet arrangement furent aplanies, et une convention préliminaire, qui allait mettre un terme aux hostilités entre l'Angleterre et les États-Unis, fut signée à Paris, le 30 novembre 1782, par les plénipotentaires des deux puissances.

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