‹ États-Unis d'AmériqueChapitre 16 sur 29 · LIVRE DOUZIÈ3IE · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈ3IE

Système suivi envers les Indiens. Agrandissements VERS i.'ouEST. Discussions et

TRAITÉS DE I794 AVEC T, 'ANGLETERRE ET DE 1795 AVEC l'EsPAGNE. MÉSINTEL- LIGENCE ENTRE LES ÉtATS-UnIS ET LA

France. Mort de Washington. Convention DE 1800. Nouvelles discussions AVEC LA France. Acquisition de la Louisiane par les États-Unis. Résultats DE cet événement. ACCROISSEMENT

des ressources, nu commerce et de la

NAVIGATION DES F^TATS-UnIS. ATTEINTES PORTÉES A LEUR NEUTRALITÉ, PENDANT LES GUERRES DE l'EuROPE. SïMPTÔMES ET PREMIERS ACTES d'iNDÉPENDANCE DANS

l'Amérique méridionale.

Les relations des États-Unis avec

les Indiens ont été souvent rappelées dans le cours de cette histoire; et, en peignant les nombreuses vicissitudes qu'elles éprouvèrent, nous avons dd surtout en chercher la cause dans les démêlés des Européens, qui se disputaient entre eux les régions du nouveau monde, et qui entraînaient dans leurs querelles la plupart des nations américaines. Ces relations, que dominait alors une foule de circonstances imprévues, ne pouvaient pas être dirigées par une politique uniforme, avant que les États-Unis eussent complètement mêlé leurs intérêts, leurs ressources, toutes leurs forces, et qu'ils eussent affermi leur grande confédération.

Lorsqu'ils eurent enfin à partager seuls avec les Indiens la possession d'un immense territoire, ils purent, dans leurs invasions progressives, suivre envers les anciens maîtres du pays un système plus déterminé, et dont la tendance fût toujours la même.

On avait à prononcer sur la destinée des aborigènes , et une si grande question s'élevait bien au-dessus des communs intérêts : elle s'attachait à la cause même de l'humanité. Que deviendraient les débris si malheureux, et déjà tant de fois décimés, de ces nations dans l'enfance .3 les sauverait-on de la barbarie? et par quelle suite d'efforts constants et généreux pourraiton les amener un jour aux bienfaits de l'ordre social et au développement de l'intelligence humaine.^

On essaya d'abord d'entrer dans cette voie; et, pour mieux signaler le point d'où l'on était parti , nous devons citer la convention la plus remarquable qui ait été faite entre les États-Unis et les Indiens pendant la guerre de l'indépendance, et dans la même année où la France était devenue l'alliée des Américains.

Un traité de confédération fut conclu à Pittsbourg, le 17 septembre 1778, entre les envoyés des États-Unis et les députés et chefs de la nation délaware. Ils convinrent que, lorsqu'une des deux parties serait engagée dans une guerre juste et nécessaire, l'autre partie l'assisterait suivant la propor-

L'UINIVERS.

tion de ses forces. Les Délawares s'engagèrent à donner passage sur leur territoire aux troupes des États-Unis qui iraient attaquer les postes et les forts possédés par les Anglais sur la rive des grands lacs du nord et des fleuves de l'ouest : ils promirent de leur donner des guides pour y arriver par les chemins les plus sûrs , de leur céder des grains , des chevaux , d'autres objets d'approvisionnement, et de se joindre à eux avec un certain nombre de leurs guerriers les meilleurs et les plu» expérimentés.

Afin de donner un abri plus assuré aux vieillards, aux femmes, aux enfants de leur nation , tandis que leurs guerriers marcheraient contre ^ l'ennemi, il fut convenu que les Etats- Unis construiraient un fort dans le pays des Délawares, et qu'ils y entretiendraient une garnison.

On promit de part et d'autre la punition des coupables qui commettraient des actes de violence ou d'autres infractions à la paix; et les États-Unis consentirent à fournir aux Délawares , par l'établissement d'un commerce régulier et dirigé vers le bien mutuel, les articles d'habillement, les ustensiles , les armes , toutes les marchandises propres à leurs usages.

Comme on avait cherché à persuader aux Indiens que le projet du gouvernement fédérai était de les extirper et de prendre possession de leur pays, les États-Unis, voulant écarter une telle opinion, s'engageaient à garantir aux Délawares et à Feurs descendants tous leurs droits territoriaux de la manière la plus complète et la plus absolue , et tels qu'ils avaient été reconnus par les derniers traités, aussi longtemps que leurs tribus habiteraient cette contrée, et maintiendraient la chaîne d'amitié qui venait de se former.

Il était enfin convenu entre les parties contractantes (si à l'avenir on le jugeait utile à leurs intérêts mutuels), d'inviter d'autres tribus amies à se joindre à la présente confédération, et a former un État à la tête duquel serait la nation dclaware, et qui aurait un représentant au congrès

Dans ce traité d'alliance, les droits des Indiens, comme nations souveraines et indépendantes, étaient formelIementreconnus;maisaucuneautre convention ne leur conserva les mêmes privilèges; et lorsque les traités de paix, conclus en 1783 entre l'Angleterre et l'Amérique, eurent déclaré que le territoire de la nouvelle puissaAce s'étendrait jusqu'au Mississipi, 'les États-Unis ne regardèrent plus les ré- j gions occupées par les Indiens dans cet j immense intervalle que comme des enclaves comprises dans leurs limites.

Alors un nouveau droit des gens s'établit à leur égard. Ces peuples n'étaient plus considérés comme indépendants, et ils étaient mis sous la protection et la tutelle du gouvernement fédéral ; ils ne pouvaient aliéner leurs terres qu'en sa faveur ou avec son autorisation : on cherchait par de nouveaux traités à resserrer leurs cantonnements, et chacune des cessions que l'on obtenait d'eux paraissait achetée par quelques indemnités en argent ou en marchandises, mais elle diminuait progressivement leurs moyens d'existence.

Ainsi , dans une convention faite le 22 octobre 1784 avec les Iroquois, on les reçut sous la protection du gouvernement fédéral, on traça les limites de leur territoire après l'avoir restreint, et on leur remit quelques présents.

Un traité conclu, le 21 janvier suivant, avec les Délawares, les Wiandots, les Chippewais et les Ottowais, déclara que ces nations se reconnaissaient placées sous la protection des États-Unis. La région que les deux premières devaient occuper le long du lac Érié fut bornée à l'orient par la rivière Cayahoga, à l'ouest par la Maumée , au sud par une ligne tracée d'orient en occident , depuis le Muskingum jusqu'aux sources du Miami. Toutes les terres situées entre ces limites furent allouées aux Wiandots et aux Délawares pour y vivre et y chasser ; mais les États-Unis se réservèrent sur leur territoire plusieurs arrondissements , près des rives de la Maumée et du Sandusky, et ils obtinrent sur la ligne des

grands lacs d'autres concessions, autour des postes fortifiés de Détroit et de Michillimakinac.

Les limites du pays des Chérokees furent établies par une convention du 21 novembre 1785 : on leur abandonna pour leurs chasses les contrées situées a l'occident des montagnes Occonées ; et le droit de régler leur commerce avec les États-Unis fut réservé au congrès.

Les mêmes principes furent suivis dans un traité conclu , le 3 janvier 1 786 , avec toutes les nations chocktaws : elles reconnurent leurs tribus, leurs habitations, et les terres qui leur étaient assignées pour y vivre et y chasser, comme placées sous la protection des États-Unis. On désigna les bornes de leur territoire, en retenant pour l'établissement des postes de commerce trois cantons de six milles carrés chacun , et en laissant au congrès le choix des lieux oià ils seraient placés.

Le 10 du même mois, on convint avec les Chikasaws d'un arrangement semblable, et l'on lixa leurs limites entre le Ténessée, le Mississipi, et les terres des Chocktaws, des Creeks et des Chérokees. Un poste commercial sur les rives du Ténessée, près du Muscle-Shoal , était réservé aux États- Unis.

Les Shawanèses conclurent, le 31 janvier, une convention par laquelle ils reconnaissaient les États-Unis comme seuls et absolus souverains de leur territoire : ceux-ci leur promettaient de les protéger; ils leur laissaient, pour y vivre et y chasser, le territoire situé à l'ouest des Wiandots et des Délawares, entre le cours de la Maumée et celui du Wabash.

Les engagements pris en 1785 par ces deux dernières nations , et par les Ottowais et les Chippewais, furent confirmés, le 9 janvier 1789, par un nouveau traité : on y comprit deux autres nations du nord-ouest, les Sacs et les Potawatamis; tous les articles de ce traité leur furent applicables , et ces nouveaux peuples se trouvèrent également placés sous la protection du gouvernement fédéral, qui étendait de

proche en proche l'exercice de sa puissance.

Le résumé que nous venons de faire de ces différents traités nous montre qu'ils furent tous conformes aux mêmes principes. Les États-Unis resserraient habituellement le territoire occupé par les Indiens , et ils cherchaient à les enclaver au milieu de leurs possessions, en formant au loin de nouveaux établissements sur les rives du Mississipi , sur celles du Wabash et de l'Illinois.

Les Français y avaient autrefois placé plusieurs "colonies, et les États-Unis se fondaient avec raison sur ces titres d'occupation primitive, pour faire reprendre possession des mêmes territoires par les familles auxquelles ils avaient appartenu.

Une longue plaine, dont la largeur varie de trois à quatre milles, s'étend au nord de Kaskaskia, entre la rive orientale du Mississipi et une chaîne de hauteurs souvent escarpées. La beauté du pays et sa fertilité y appelaient de nombreux cultivateurs , et l'on y avait formé, du midi au nord, les établissements de Kaskaskia, de la Prairie-au-Rocher, du fort de Chartres, de Saint-Philippe et de Cahokia.

D'autres postes avaient été occupés par les Français sur la rive de l'Illinois ; d'autres l'avaient été sur le Wabash , et de ce nombre était celui de Vincennes, qui avait été le plus important de tous par l'activité de son commerce et les progrès de sa culture.

La plupart de ces territoires ayant été ravagés pendant la guerre, les anciens possesseurs avaient disparu ; mais les droits de leurs héritiers subsistaient encore, et le gouvernement américain voulut les reconnaître, et remettre en valeur ces différentes plantations. Dans cette vue, le congrès prit, le 20 juin 1788, la résolution de rétablir toutes les cultures abandonnées, et, lorsqu'il fit mettre en vente les propriétés publiques situées dans cette région, ii retint pour les anciens colons plusieurs cantonnements autour des lieux qu'ils avaient habités; il agrandit même leurs possessions premières, pour les dédommager des pertes que la guerre et

L'UNIVERS

réioignement leur avaient fait éprouver; et ces mesures, qui furent adoptées vers le Mississipi , le furent ensuite près du Wabash et dans le pays des Illinois.

En relevant ainsi les établissements formés sur la rive des grands fleuves de l'ouest, le congrès des États-Unis s'assurait la libre jouissance de leur navigation, et il ouvrait un vaste écoulement aux richesses des régions baignées par les eaux du Mississipi et de ses nombreux affluents. Les terres qu'il s'était réservées , dans les contrées mêmes dont les Indiens gardaient la jouissance, lui donnaient aussi les moyens de multiplier les entrepôts du commerce, d'ériger des forts pour le protéger, de donner de nouveaux centres d'activité aux constructions navales , à l'exploitation du sol , à l'industrie manufàôturière; on s'était d'ailleurs assuré le droit d'ouvrir des routes de communication à travers des pays encore sauvages, et l'on commençait à tracer et à croiser en plusieurs sens les premières lignes d'un vaste réseau qui devait un jour envelopper toutes ces régions occidentales.

Pour mieux nous rendre compte de la situation des Indiens qui les occu-

[)aient, nous rappellerons que la civiisation et la culture s'étendaient incessamment autour d'eux, et que les lignes de démarcation tracées entre leurs possessions et les établissements européens n'étaient ni assez précises , ni assez à l'abri des invasions, pour ne pas être souvent en litige. L'habitude de la chasse multipliait les occasions de passer d'un territoire à l'autre : en poursuivant le gibier on franchissait les limites; et la misère, l'indiscipline, donnaient lieu à des agressions, là des larcins, qui amenaient ensuite des représailles individuelles et des vengeances nationales.

L'instabilité d'un ordre de choses qui n'offrait qu'une fréquente alternative d'attaques imprévues et de trêves passagères, dut frapper le nouveau gouvernement des États-Unis; et il parut nécessaire de modifier lesystèuie politique observé jusqu'alors "envers

les Indiens, si l'on voulait établir aved eux des rapports et des liens plus assurés. I Comme la durée de l'état sauvage!

accroissait leur misère , et rendait leurs ^ hostilités plus barbares et plus redou- i tables, c'était en essayant de changer!

leurs habitudes qu'on pouvait adoucir !

leurs moeurs et leur situation. Moins | la chasse leur laissait de ressources, i plus il devenait nécessaire de les attirer ' vers l'agriculture , et de développer en i eux ce premier germe de civilisation. | Des hommes pieux avaient autrefois 1 tenté de les reunir à l'aide des idées j religieuses; mais des opinions abstrai- | tes pouvaient avoir sur eux moins d'ascendant que la voix impérieuse de la nécessité. Il fallait de nouveaux moyens de subsistance à toutes ces nations pressées par le besoin; et pour les ob- \ tenir elles devaient se résigner au travail, et mêler aux chances aventureuses de leurs chasses les occupations d'une vie plus sédentaire. Quelques défrichements étaient déjà commencés ; mais il était nécessaire de les multi-

})lier et de les rendre plus faciles par es procédés du labourage; et l'art de la culture était trop peu connu des Indiens pour leur assurer quelque bienêtre, Washington entreprit de le leur procurer ; et ce projet bienveillant est sans doute un de ceux qui honorèrent le plus son administration. Nous trouvons la preuve de ses vues philanthropiques dans les différentes conventions qui furent faites avec les Indiens pendant la durée de sa présidence. Les traités sont les actes solennels qui assurent le mieux la gloire d'un vainqueur, lorsque, en les concluant avec les faibles, il ne tire point avantage de sa force pour les accabler ; et , s'il peut favoriser les progrès des peuples qui sont encore dans l'enfance, il attache à ses victoires un nouveau genre d'illustration , il devient le bienfaiteur de l'humanité.

Cette mission de civilisateur des Indiens, que Washington avait généreusement entreprise, nous conduit à rappeler plusieurs clauses de ses traités avec les Creeks et avec d'autres nations indigènes.

ÉTATS-UiNIS D'AAIÉRIQUE.

En 1 790 , les Creeks étaient en guerre avec la Géorgie; Mac-Gillivra'y, fils d'un Irlandais et d'une Indienne, était à leur tête, et ils réclamaient la restitution d'un territoire situé près de leurs frontières. Ces débats furent terminés le 7 août, par un traité de paix oii l'on inséra cet article remarquable : « Afln que les Creeks puissent être « amenés à un plus grand degré de ci- « vilisation, et devenir pasteurs etcul- «tivateurs, au lieu de rester dans «l'état de chasseurs, les États-Unis 0 leur fourniront de temps en temps « et gratuitement des animaux domes- « tiques, et les instruments de labou- « rage qui leur seront utiles; et de « plus , pour les assister dans une mar- « che progressive si désirable, et pour « établir un moyen assuré de commu- « nication avec eux, les États-Unis « enverront, pour résider au milieu de «cette nation, plusieurs agents qui « auront le caractère et les fonctions « d'interprètes. Des terres leur seront «assignées par les Creeks, pour être « cultivées car eux et par ceux qui suc- « céderont a leurs emplois. »

Les mêmes principes furent observés dans les conventions que Washington fit successivement négocier avec d'autres peuplades. Tous ses actes avaient pour but de prévenir des collisions habituelles entre les États-Unis et les Indiens, en traçant une plus exacte démarcation de territoire, d'assurer la punition des actes de violence qui seraient commis de part et d'autre, d'attirer les sauvages vers l'agriculture, et de favoriser leurs progrès. Washington regardait le devoir d'améliorer le sort des Indiens comme inséparable du droit de les protéger, et il avait pris à tâche de modifier sans secousses et par d'utiles encouragements les usages qui tenaient à leur vie errante et sauvage. Une convention faite, en 1791, avec les Chérokees fut conforme au même système : elle leur accorda des secours annuels, en dédommagement des terres qu'ils avaient cédées aux États-Unis,

Ces arrangements avec les Creeks et avec les Chérokees assuraient la paix des États méridionaux : ils furent par-

ticulièrcment utiles à la Caroline du Sud, à la Géorgie, et aux territoires du Kentucky et du Ténessée, qui ne pouvaient accroître qu'à l'abri de la paix leur population et leur culture; mais les vastes régions situées à l'occident de la Pensylvanie restaient exposées à de continuelles incursions, et l'on craignait aussi que la guerre ne se rallumât sur les rives du Mohawk. Ce fut dans ces circonstances que plusieurs chefs de la nation des Sénécas se rendirent à Philadelphie pour exposer à Washington leurs griefs.

« Quand votre armée, lui dirent-ils, « a pénétré sur notre territoire, nous n vous avons nommé le destructeur « des peuples : nos femmes se sont en- « fuies la pâleur sur le front, et nos « enfants ont embrassé avec effroi le « cou de leurs mères. Nos sachems, nos n guerriers qui sont hommes , ne peu- « vent trembler; mais les pleurs de nos « femmes et de nos enfants affligent «leurs cœurs, et ils désirent que la « hache soit profondément ensevelie.

« Avant de prendre les armes contre « votre ancien roi qui réside au delà « des grandes eaux, vous allumiez vos « treize feux séparément et sans for- « mer une même nation; vous nous « aviez dit (jue nous étions vos frères, « que ce roi était notre père commim, n que sa puissance était irrésistible, et « que sa vertu brillait comme l'astre « du jour. Entraînés par vos conseils , « nous avions promis de lui obéir :

« notre promesse fut accomplie , et « nous assistâmes notre père.

« La guerre nous a été funeste : vous «avez été vainqueurs, et vous nous « avez demandé un vaste territoire pour « prix de la paix que vous nous offriez. n Mais quand vous avez exigé ce sacri- « fice, toutes nos nations n'ont pas été « consultées : vous étiez encore irrités «contre nous; nos principaux guer- « riers avaient succombé, et nous n'a- « vous fait que céder à la force. Ren- « dez-nous une partie de nos contrées : « les nations qui vivent vers l'ouest « nous les redemandent; les Chippe- « wais et d'autres tribus nous disent : « Où est la place que vous nous avez

L'UNIVERS

« réservée irour y reposer en paix? Ils «nous le disent, et nous rougissons « de n'avoir rien à leur répondre.

« Vous prétendez que le roi , votre « ancien chef, a cédé notre pays aux « treize feux ; mais avait-il le droit d'en « disposer.!* Ces terres ne lui apparte- « naîent point; ce sont celles des six « nations ; nos pères les avaient re- «çues; ils nous les ont transmises « pour nos enfants , et nous ne pou- « vons les abandonner.

« Le grand esprit envoyait autrefois « dans nos forêts d'innombrables ani- « maux pour notre nourriture, et, «puisqu'il les éloigne de nous, il « veut sans doute que nous cultivions « la terre avec la charrue, comme les « hommes blancs; mais faites-nous « connaître si votre intention est de « nous laisser, à nous et à nos enfants , « quelque terre à cultiver.

« Nous savons que vous êtes forts :

« nous avons entendu dire que vous « étiez sages , et nous espérons ap- « prendre par votre réponse que vous « êtes justes. »

La négociationdont nous venons d'indiquer l'objet dura plus d'un mois ; et les explications données par Washington aux chefs des Sénécas, purent enfin les satisfaire. Il leur représenta que leur nation ne pouvait revenir sur les cessions qu'elle avait faites aux États-Unis en 1784, et qu'elle avait confirmées depuis par d'autres traités : il les pria de persévérer dans les efforts qu'ils avaient faits, pour inspirer aux Indiens de l'Ouest des vues de conciliation ; et il leur fit connaître qu'il désirait concourir à leur prospérité, en étendant chez eux l'usage des animaux domestiques, du labourage et de la culture du blé.

Le nom de Corn-plant, ou planteur de grain , était alors celui du premier cher : ce guerrier entrait dans les vues de Washmgton sur l'avantage d'éclairer les Indiens ; et il ne quitta le foyer de son nouvel ami qu'après avoir rétabli la paix entre les deux nations. Les Sénécas exprimèrent de nouveau le désir d'apprendre à cultiver la terre : ils espéraient recevoir bientôt un agent ,

chargé de protéger leur commerce; et ils se proposaient d'envoyer dans les villes quelques jeunes Indiens , pour qu'ils pussent y recevoir leur éducation, et en rapporter les avantages dans leur pays. Washington crut leur rendre un meilleur office , en plaçant dans leur pays même quelques moyens d'instruction : il promit de leur envoyer un précepteur pour les enfants , et des ouvriers qui enseignassent aux hommes les pratiques du labourage.

La sage prévoyance de Washington parvint ainsi à réconcilier les États- Unis avec les six nations ; et celles-ci , ne pouvant recouvrer tout leur ancien territoire, cherchèrent dans les progrès de la culture un supplément à leurs premiers moyens de subsistance.

Les malheurs de la dernière guerre leur rendaient plus désirable la conservation de la paix ; mais les nations occidentales, qui avaient moins souffert, et qui croyaient pouvoir compter encore sur quelques auxiliaires , résistèrent à tous les conseils de pacification. Les Délawares , les Wiandots , les Shavvanèses , les Miamis , se voyant sans cesse rejetés vers les grands lacs et vers les contrées du nord -ouest, réunissaient de nouveau leurs efforts pour lutter contre cette inévitable destinée ; et la guerre se trouvait alors engagée dans les pays situés entre l'Ohio et le lac Érie. Un corps de quinze cents hommes y fut envoyé, en 1791, sous les ordres du général Harmer. Il devait se porter sur les bords du Scioto , y détruire les habitations des Indiens , et poursuivre jusqu'au Wabash son expédition ; mais il morcela ses forces; il s'épuisa dans des combats partiels , et chacun des détachements qu'il fit agir fut attaqué et détruit séparément. Les sauvages, encouragés par de premiers succès, étendirent leurs ravages sur les frontières du Kentucky et de la Pensylvanie ; et le congrès ordonna un nouvel armement contre eux. Le commandement en fut remis au général Arthur Saint- Clair, qui était alors gouverneur du territoire de l'Ohio. C'était ce même officier qui avait été chargé, en 1777,

de la défense de Ticondéroga, lorsque Burgoyne , enflé de ses premiers avantages, envahissait le nord des États- Unis. Quoique Saint-Clair se fût alors replié devant l'ennemi , il jouissait de quelque réputation militaire, et on le jugea d'autant plus capable de diriger une expédition contre les Indiens , qu'il avait contracté l'habitude de traiter avec eux, et qu'il devait connaître leur situation et leurs ressources.

Au mois de septembre 1791 , ce général s'avança vers le cours du Miami, et il prit position à quelques lieues du fleuve; mais les sauvages vinrent l'attaquer sur les hauteurs où il avait établi son camp : le combat fut obstiné et meurtrier : les Indiens forcèrent ses lignes de défense , défirent ses troupes et s'emparèrent de son artillerie , après avoir taillé en pièces les hommes qui la servaient. Saint-Clair ordonna la retraite; elle se fit avec un extrême désordre ; et l'armée , qui avait perdu la moitié de ses hommes , fut vivement harcelée par les vainqueurs.

Jamais on n'avait éprouvé de revers si sanglant dans les guerres soutenues contre eux. On reconnut qu'ils n'avaient que trop profité de l'usage des armes à feu , et de tous les moyens d'attaque qu'ils avaient empruntés des Européens. Ils avaient d'ailleurs assemblé toutes leurs tribus ; et l'attrait du butin, l'orgueil du triomphe les animaient d'une ardeur plus vive , et donnaient à leurs hostilités un nouveau caractère de fureur.

Le congrès reconnut la nécessité de lever de plus grandes forces, pour soutenir une guerre devenue si désastreuse. Il ordonna la formation d'une armée de cinq mille hommes, commandés par le général AVayne; et, tandis que ces troupes se réunissaient, on envoya deux officiers près des Indiens pour négocier un arrangement avec eux , et prévenir une nouvelle effusion de sang ; mais ces ministres de paix furent massacrés.

Les troupes fédérales se mirent alors en mouvement. On était au mois de septembre; et la saison était trop avancée pour que le général Wayne

pîlt terminer avant l'hiver l'expédition qui lui était confiée : il ne s'avança que jusqu'au champ de bataille où Saint- Clair avait été défait , et il se fortifia dans cette position. Là , il réunit tous les moyens d'ouvrir la campagne suivante: il exerça ses troupes, anima leur courage, et n'entretint l'impression des revers précédents que pour en tirer une éclatante vengeance. S'étant remis en marche au printemps de l'année de 1794, il pénétra dans le territoire indien, et se dirigea vers le cours supérieur de la Maumée , qui va , du midi au nord , se jeter dans le lac Erié.

Les sauvages, en se repliant devant lui , épiaient tous ses mouvements , et cherchaient à l'attirer dans des embuscades , et à surprendre tous les corps qui pouvaient s'écarter; mais le général Wayne s'avançait avec précaution :

il évitait les escarmouches; il avait soin de se retrancher tous les soirs ; et , après avoir fatigué et trompé les Indiens par ses manœuvres , il se tint en présence devant eux , vers le confluent de la Glaise et de la Maumée.

Toutes les forces des Indiens étaient réunies : on s'observa de part et d'autre pendant quinze jours; et, durant cet orageux armistice, Wayne fit encore parvenir à plusieurs chefs de tribus des propositions d'arrangement qui ne furent point agréées. La paix ne pouvait être obtenue sans combat , et il y eut enfin , le 20 août , un engagement décisif. Les Indiens s'étaient portés , à travers les bois , yers la position occupée par leur enuemi ; mais celui-ci les attaqua avec tant d'impétuosité à la baïonnette , après avoir fait sur eux une première décharge, qu'il les chassa de la forêt , ne leur laissa pas le temps de se rallier, fit périr les plus braves, et poursuivit tous les autres, jusque sous le canon de la forteresse que les Anglais occupaient encore près des rives du lac.

A la suite de cette victoire , le général Wayne détruisit au loin les établissements des Indiens, et l'on érigea quelques forts sur leurs frontières, afin de s'opposer à leur retour.

L'UNIVERS

Les Etats-Unis venaient d'abattre , par ce dernier succès , la lieue des Indiens du Nord-Ouest ; et ils cherchèrent bientôt à étendre, par un nouveau traité avec les six nations iroquoises , les relations qu'ils avaient récemment formées avec les Sénécas. Ce traité, qui fut conclu le M novembre 1794, confirma les Onéidas , les Onondagas et les Cayugas dans la propriété des terres qui leur avaient été antérieurement réservées par leurs traités avec l'État de New-York. On fixa les limites du territoire des Sénécas , et ils durent le conserver sans trouble , jusqu'au moment où ils désireraient le vendre au peuple des États-Unis. Les Sénécas s'engagèrent, avec le concours des cinq autres nations , à céder aux États- Unis le droit d'ouvrir une grande route à travers leur contrée, depuis le fort Schlosser jusqu'au lac Érié , et à leur accorder également le libre usage des ports et des rivières situés dans leur pays.

En considération d'un engagement si utile à la facilité des communications et au développement du commerce, les États-Unis remirent aux six nations une valeur de dix mille dollars en marchandises; ils s'engagèrent à leur fournir annuellement, jusqu'à concurrence de quatre mille dollars, des draps , des animaux domestiques , des instruments aratoires, d'autres ustensiles appropriés à leurs besoins; et ils mirent a leur disposition des artisans qui résideraient sur leur territoire.

Après avoir ainsi fixé leurs rapjwrts habituels avec les six nations, les Etats- Unis voulurent récompenser les Onéidas , les Tuscaroras, et quelques restes de la tribu des Stockbridges , qui s'étaient unis à leur cause pendant la guerre de l'indépendance, et dont les maisons et les propriétés avaient été détruites. Pour reconnaître leurs obligations envers ces peuplades , ils s'engagèrent à leur distribuer, en compensation des pertes qu'elles avaient faites , une somme de cinq mille dollars, à faire construire pour leur usage , et à portée de leurs principaux éta-

blissements , un moulin à blé et une scierie ; à pourvoir à l'entretien de ces machines , et à former quelques jeunes Indiens aux métiers et aux arts qui les emploient.

L'époque de ces traités avec les six nations suivit de près la défaite des Indiens du Nord-Ouest : ceux-ci , ne pouvant pas espérer de prolonger une lutte inégale , conclurent eux - mêmes un arrangement avec les États-Unis, le 3 août 1795; et quelques moyens de développer au milieu d'eux un commencement de culture et d'industrie furent mis à leur disposition.

Si l'on ne mesurait que par des chiffres l'importance des libéralités, on s'abstiendrait de consigner dans l'histoire les faibles subsides qui furent accordés aux Indiens par ces différentes conventions. Mais ces secours, dont une partie devait se renouveler tous les ans , avaient un caractère d'humanité et de prévoyance qui en relève le pi'ix : ils étaient donnés à des tribu& simples ; on les adaptait à leur situation , et l'on tendait à leur inspirer le goût du travail et celui d'une vie plus sédentaire : pensée féconde et généreuse, dont Washington désirait que les Indiens recueillissent un jour les fruits.

Quoique les guerres qu'on avait eu à soutenir contre les Indiens eussent entraîné de sanglants ravages , dans les dernières années que nous venons de parcourir, ce fléau destructeur avait été local : une contrée particulière était dévastée , comme par l'effet d'un torrent , d'un incendie, d'un violent orage ; mais les autres lieux n'avaient pas souffert : toutes les ressources de la confédération lui restaient ; et l'on était sûr de triompher enfin d'un ennemi si inférieur par le nombre, les armes, et la manière de faire la guerre. Les périls seraient devenus beaucoup plus graves, si une rupture avait éclaté entre les États-Unis et d'autres puissances : on avait besoin d'affermir de naissantes institutions; et le gouvernement fédéral espérait encore échapper, par son éloignement, aux nouveaux orages dont l'Europe était déjà menacée.

ÉTATS-UNIS DAMÉRIQUK.

La révolution qui avait éclaté en France commençait à ébranler le monde. Elle avait rallumé la guerre entre deux nations mal réconciliées : les hostilités qui allaient désoler la terre devaient aussi s'étendre sur l'Océan; elles en embrasseraient la vaste étendue, et troubleraient les relations commerciales des peuples les plus éloignés.

Dans cette lutte mémorable , oîi les principales nations de l'Europe se liguèrent contre une seule, tous les droits des neutres qui désiraient conserver la paix furent bientôt méconnus et sacrifiés ; et les États-Unis furent également exposés aux agressions des alliés et des ennemis qu'ils avaient eus pendant la guerre de l'indépendance. Néanmoins ces causes de mésintelligence ne devaient pas encore amener une rupture : la France faisait des démarches auprès d'eux pour les entraîner dans son alliance ; et l'Angleterre leur offrait de pacifier tous ses différends avec eux , sur l'occupation militaire de quelques postes situés près des grands lacs, et sur de nombreux intérêts pécuniaires et commerciaux, s'ils consentaient à renoncer à quelques privilèges du pavillon neutre.

Le gouvernement fédéral , placé dans une semblable alternative , préférait à tout autre avantage celui de donner unemeilleure frontière au territoiredes États-Unis, d'en compléter l'affranchissement, et d'en garantir la sécurité:

il désirait aussi étendre, dans les colonies anglaises des Antilles, les relations de commerce des Américains ; et il reconnaissait la nécessité d'acheter , par quelques sacrifices, de si importantes concessions. Mais, pour mieux expliquer les motifs qui le déterminèrent à cet arrangement, il convient de rappeler les sentiments qui l'animaient envers la France au commencement de la révolution, et les principales causes de mésintelligence qui vinrent altérer cette affection mutuelle.

Les États-Unis avaient continué de suivre, dans leurs relations politiques avec la France, les principes qui les avaient eux-mêmes dirigés dans la for-

mation de leur gouvernement. Ils regardaient leurs institutions comme émanées de la volonté du peuple : l'autorité qui les avait établies conservait le droit de les modifier, et c'était de cette source première qu'ils faisaient dériver tous les pouvoirs.

En voyant la France changer la forme de son gouvernement, les États- Unis ne prétendirent point s'immiscer dans l'examen de son organisation intérieure, et ils respectèrent en elle ce droit d'indépendance qu'ils avaient réclamé pour eux-mêmes. Une nation leur paraissait être l'unique juge de ses propres actes : ils ne s'occupèrent, au milieu de ses vicissitudes , que du maintien de leurs traités avec elle, et crurent que les relations des deux puissances devaient être à l'abri de ces commotions.

Quand la révolution française eut précipité du trône le monarque qui avait lui-même préparé une réforme en appelant autour de lui les conseils de son peuple, les Américains ne durent pas être insensibles aux malheurs d'un prince qu'ils avaient eu pour allié ; cependant les regrets que méritait de leur part cette grande victime ne les empêchèrent point de reconnaître le gouvernement républicain qui venait d'être proclamé : ils regardèrent même les nouvelles institutions de la France comme plus analogues à celles des États-Unis, et comme destinées à unir plus étroitement les intérêts et les vues des deux nations.

A cette époque, la durée de la présidence de Washington touchait à son terme; mais il venait d'être investi de nouveau des mêmes pouvoirs, et, dans des circonstances devenues si difficiles, il allait s'attacher à conserver la paix aux États-Unis, tant qu'elle pourrait se concilier avec leurs avantages et leur dignité. Leur éloignement leur permettait de ne pas prendre part à la guerre : le souvenir des fiéaux qu'elle avait attirés sur leur territoire n'était pas effacé; et si l'on parvenait à rester neutre au milieu des guerres européennes, un nouveau développement commercial était réservé à cette na-

22' Livraison. (États-Unis d'Amkrique. )

L'UNIVERS

tion qui , constamment emportée par un mouvement progressif depuis raffermissement de son indépendance, avait fait prospérer sa culture et son industrie, avait multiplié ses navires, et faisait déjà apparaître son pavillon dans tous les parages.

Washington publia, le 22 avril 1793 , une proclamation de neutralité. Il déclarait qu'une conduite amicale serait observée envers toutes les puissances, et que le gouvernement fédéral n'accorderait aucune protection aux citoyens des États-Unis qui pourraient encourir des peines ou des confiscations de la part des belligérants, en commettant des hostilités contre eux, ou en portant à leurs ennemis des marchandises regardées comme contrebande de guerre.

Une si prudente politique devait assurer aux Américains un libre et paisible commerce avec les autres nations ; mais ces nombreuses voiles qui commençaient à circuler dans tous les ports, soit neutres, soit ennemis, et qui pouvaient remplacer les pavillons des belligérants sans être exposées aux mêmes risques , commençaient à porter ombrage à l'Angleterre et à la France , et chacun des deux gouvernements considéra bientôt les Américains comme les facteurs habituels du commerce de ses ennemis.

Dès ce moment la liberté de leur navigation éprouva de nombreuses atteintes. Le premier exemple en fut donné par plusieurs armements britanniques; et la Convention nationale, ayant reconnu que le pavillon neutre n'était pas respecté par les ennemis de la France, déclara, par une loi du 9 mai 1793, que les bâtiments de guerre et les corsaires français pourraient arrêter et amener dans les ports de la république les navires neutres qui se trouveraient chargés, en tout ou en partie, soit de subsistances appartenant à des neutres et destinées pour des ports ennemis , soit de marchandises appartenant aux ennemis :

celles-ci devaient être déclarées de bonne prise, et la valeur seule des subsistances serait reinboursée.

L'exemple des entraves mises aux droits des rseutres amena promptement d'autres rigueurs, dont les Américains eurent souvent à souffrir. Les iiistructions que le gouvernement britannique donna aux armateurs, le 8 juin suivant, leur enjoignirent d'arrêter les vaisseaux chargés de blés ou de farine pour les ports de France : les cargaisons de ces navires seraient ensuite achetées par le gouvernement, à moins qu'il ne permît aux capitaines de les transporter, et de les vendre dans quel- (lues ports d'une puissance amie de l'Angleterre.

Le commerce des neutres se trouvait ainsi lésé, tantôt par des attaques individuelles, tantôt par des lois ou des ordonnances qui , tour à tour suspendues, renouvelées ou modifiées, rendirent incertaines toutes leurs relations.

La France n'avait pas alors de marine militaire; ses vaisseaux manquaient d'officiers : plusieurs flottes avaient péri, et ces combats inégaux et funestes avaient fait inutilement briller quelques actes d'héroïque dévouement, comme celui de l'équipage du Fengeur, qui s'engloutit volontairement dans les flots plutôt que de se rendre à l'ennemi. Alors on avait encouragé les armements en course : on avait prodigué les lettres de marque; et, pour attirer les corsaires par l'appât d'un plus riche butin, on leur avait livré, non-seulement le commerce ennemi, mais une large part de celui des neutres.

C'était l'époque où la France, après s'être débattue sur ses frontières contre les forces de l'Autriche, de la Prusse, de l'Fspagne, de l'Angleterre, de l'Italie, coalisées contre elle, ouvrait péniblement la longue carrière de ses victoires, expiait au milieu des convulsions . de l'anarchie la gloire de ses triomphes, et voyait les chefs d'une sanglante : révolution se succéder l'un à l'autre.

La France, déchirée par la fureur des factions, était du moins restée supérieure à ses ennemis étrangers • en défendant son territoire elle en avait reculé les limites. Mais ne pouvant être

maîtresse de la mer, d'où ses forces avaient disparu, elle en avait abandonné le domaine à tous ceux qui pouvaient troubler les relations maritimes et c^-mmerciaies de l'Angleterre avec les a) très nations.

£jr CCS entrefaites, l'Amérique fut témoin d'un événement funeste, bien propre à faire oublier en ce moment tous les intérêts politiques, et à réveiller au fond des cœurs les plus profonds sentiments de l'bumanité et de la pitié. Depuis près de deux années les troubles et les malbeurs de Saint-Domingue affligeaient la France : cette île s'était couverte de ruines depuis le 20 août 1791, époque où la première insurrection des noirs y avait éclaté : l'incendie de quelques habitations était devenu le fatal brandon de la guerre civile; il s'était rapidement propagé; il avait dévoré les possessions des maîtres, il ne s'éteignait que dans leur sang, et tous les liens de la servitude avaient été rompus, sans que l'on fut prêt à l'usage de la liberté.

La triste peinture de cette longue série de calamités n'entre pas dans le cadre de notre histoire; mais après la ruine du cap Français, qui fut incendié le 24 juin 1793 paroles noirs et les hommes de couleur, nous avons vu un grand nombre de blessés, de malades et de proscrits, réfugiés à bord des navires, et incertains sur le choix d'un asile où l'on voudrait recueillir leur infortune. Les uns se retirèrent dans l'île de Cuba , et ils y introduisirent la culture du café ; d'autres gagnèrent la Louisiane : l'origine des habitants était la même; ils avaient à compter sur un échange de bons offices, et l'on se rappelait qu'en 1788 les colons de Saint-Domingue, informés d'un incendie qui avait ravagé la INouvelle-Orléans , s'étaient hâtés de leur envoy-er des secours pour relever leurs habitations. Un grand nombre de fugitifs firent voile pour les États-Unis; ils reçurent dans chaque ville un accueil tiospitalier : les gouvernements vinrent à leur aide; on accorda quelques terres à ceux qui pouvaient les cultiver, et l'on pourvut par d'autres li-

béralités aux besoins des vieillards, des veuves et des enfants. Exemple bien digne de remarque, dans un moment où les relations politiques de la France avec les États-Unis étaient souvent troublées et pouvaient conduire à une rupture.

Genêt, arrivé à Charleston comme ministre plénipotentiaire de France, avait cherché, dès les premiers moments de sa mission, à effectuer dans ce port des armements en course : il avait délivré des lettres de marque, pour courir sus aux bâtiments de commerce dont la propriété ou les cargaisons appartenaient aux ennemis de la France, et il autorisait les capteurs à conduire leurs prises dans les ports mêmes des États-Unis. Plusieurs corsaires partirent bientôt de Charleston, et leur expédition fut préparée avec tant de secret et de célérité que le gouvernement fédéral ne put y mettre aucun obstacle. Ces armements firent quelques prises en haute nier; ils en firent même dans les eaux du littoral américain et dans l'enceinte de sa juridiction : les États-Unis s'en croyaient alors responsables, et Washington n'hésita pas à reconnaître qu'une indemnité était due aux capturés qui avaient à se plaindre de ces actes de violation. Le gouvernement fédéral décida que les vaisseaux armés en course seraient désarmés, et plusieurs hommes qui n'avaient point obéi à cette disposition furent arrêtés par ses ordres.

Mais ce n'était déjà plus un simple conflit entre les autorités nationales et un ministre étranger : les passions de la foule avaient été mises en mouvement. Il s'était formé , en Amérique , deux partis ; celui qui désirait maintenir sa neutralité au milieu des belligérants , et celui qui , soulevant toutes les ambitions, toutes les haines, cherchait à conduire à la guerre les États- Unis, élevait contre le pouvoir des magistrats celui des sociétés populaires, et regardait leurs orageuses assemblées comme les organes et les plus sûrs interprètes de l'opinion publique.

Le gouvernement fédéral ne céda

L'UNIVERS

point à leurs suggestions : il déclara , par un règlement du 3 août, qu'aucune des puissances belligérantes n'avait le droit de faire armer ni d'équiper dans les ports américains des vaisseaux destinés soit à l'attaque , soit à la défense , et que toute expédition de cette nature était illégale. Il annonça même , le 5 septembre , au gouvernement britannique, avec lequel il désirait conserver la paix , que l'on, ne recevrait plus dans les ports des États-Unis les armements qui en étaient sortis , pour croiser contre le pavillon de cette puissance , et qu'il chercherait à obtenir la restitution des prises qui avaient été faites.

Washington avait adressé à la France comme à l'Angleterre des représentations sur les atteintes portées de part et d'autre à la liberté du commerce américain : il en rendit compte au congrès par un message du 6 décembre, et il se plaignit hautement des procédés du ministre plénipotentiaire de France, qui, sans partager les sentiments d'amitié de la nation qui l'envoyait, cherchait à envelopper les États-Unis dans les malheurs d'une guerre étrangère , et dans ceux de la discorde et de l'anarchie. Genêt fut irrité des dispositions prises pour arrêter l'effet de ses arinements ; et , ne pouvant exciter les États-Unis à commettre des hostilités contre le gouvernement britannique , il espéra les engager dans une autre guerre , en formant le projet de deux invasions dans les contrées voisines qui appartenaient alors à l'Espagne. Il envoya des émissaires dans la Géorgie, pour y faire des levées d'hommes qui devaient pénétrer en Floride ; et il en envoya d'autres dans le Kentucky , pour y "essayer un semblable armement contre la Louisiane.

Cette seconde entreprise trouvait dans les États de l'Ouest de nombreux partisans : les troupes que l'on y assemblait devaient descendre l'Ohio et le Mississipi ; et l'on croyait pouvoir s'emparer sans obstacle de la Nouvelle-Orléans.

De tels préparatifs n'échappèrent point à la vigilance du gouvernement

fédéral : aucune violation plus grave ne pouvait être tentée contre la neutralité des États-Unis et même contre leur souveraineté; et, comme la prudente fermeté de Washington le portait à ne pas dévier de l'impartialité qu'il s'était prescrite , Genêt s'efforça d'opposer à l'autorité du président celle du peuple, que ses émissaires cherchaient à soulever. Un club, formé sous ses auspices, établissait ses affiliations avec d'autres sociétés semblables : il dénigrait , comme ennemis du bien public, ceux qui ne partageaient point ses sentiments passionnés; et Washington, personnellement attaqué par ses actes , et voyant la paix des États-Unis mise en péril par les menées turbulentes d'un agent qui abusait de sa mission , chargea la légation américaine à Paris de demander son rappel. Cette demande fut accueillie par le comité de salut public : il nomma un nouveau ministre près du gouvernement fédéral, et témoigna le désir de resserrer les liens de la France avec les États-Unis.

Cependant le rigoureux système qui gênait la navigation et le commerce des neutres n'était pas révoqué : le gouvernement britannique leur imposait les mêmes entraves; il les avait même aggravées, en donnant, le 6 novembre^ aux commandants de ses vaisseaux de guerre et de ses armements en course, l'autorisation de saisir tout navire et chargement venant des îles françaises d'Amérique, ou expédié pour leurs ports. Quoique ces ordres fussent donnés d'une manière générale , le pavillon des États-Unis se trouvait plus exposé que tout autre à leur application. Alors l'Angleterre avait formé le projet de conquérir l'île de Saint- Domingue, où elle occupait depuis peu le quartier de Jérémie et celui du môle Saint -Nicolas, situés vers ses deux pointes les plus occidentales. Le goliverneur de la Jamaïque était chargé de cette expédition : un corps de cinq cents hommes avait débarqué , le 19 septembre , dans la grande anse que bordent les paroisses de Jérémie ; il en avait pris possession au nom du gou-

venienient britannique : un autre détachement anglais était arrivé trois jours après au môle Saint-Nicolas , et la garde de ce port lui avait été remise. Les colons eux-mêmes avaient appelé ces protecteurs étrangers, et ils comptaient sur eux pour empêcher que l'insurrection ne pénétrât dans leurs ateliers. La situation de ces postes avancés permettait aux Anglais de communiquer aisément avec la Jamaïque:

ils pouvaient recevoir de cette île des renforts et des approvisionnements ; et ce fut ainsi qu'ils envahirent par degrés d'autres quartiers de Saint-Domingue; et que, sans pouvoir s'affermir dans cette possession , ils contribuèrent du moins à la faire perdre à la France.

En essayant de s'agrandir dans les Antilles , l'Angleterre reconnaissait encore mieux Tavantage de conserver la paix avec les États-Unis: elle désirait se rapprocher d'eux ; et le gouvernement britannique déclara, le 26 mars 1794, qu'il ouvrait à leurs productions et à leurs marchandises tous les ports de l'Angleterre, et qu'on pourrait les y importer directement sur des vaisseaux soit anglais, soit américains : le 18 août suivant, il révoqua les ordres qui autorisaient l'arrestation et la préemption des cargaisons de blés ou de farines, destinées pour des ports français; et il se borna à maintenir la défense de communiquer avec les places mises en état de blocus.

Ces concessions faisaient prévoir un prochain arrangement entre les États- Unis et la Grande-Bretagne: John Jay s'était rendu à Londres comme négociateur : il discuta avec Grenville toutes les questions qui étaient en litige ; et les deux plénipotentiaires signèrent, le 19 octobre, un traité d'amitié , de commerce et de navigation. Il fut convenu que les Anglais retireraient, avant le mois de juin 1796, les troupes et les garnisons des places qu'ils occupaient encore au midi des lacs, et en deçà des limites du territoire assigné aux États-Unis par leur dernier traité de paix. On assura

aux habitants de l'une et de l'autre frontière la liberté des communications mutuelles , celle du commerce et de la navigation; et il fut expressément déclaré que les deux parties contractantes jouiraient également du cours du Mississipi. Des commissaires furent chargés de déterminer avec précision la ligne de démarcation à suivre depuis les sources de ce fleuve jusqu'au lac des Bois; ils eurent aussi à décider quelle était la rivière, connue sous le nom de Sainte-Croix , qui devait servir de limites entre les États-Unis et la Nouvelle-Ecosse.

Les réclamations élevées sur des dettes ou des pertes qui remontaient à l'époque de la dernière guerre, ou sur des prises illégales dont on s'était promis la restitution , furent également soumises à l'examen d'une commission qui avait à prononcer par voie d'arbitrage, et dont le jugement devait être mis a exécution.

Toutes les stipulations que nous venons de rappeler avaient un caractère permanent et absolu : elles terminaient d'une manière irrévocable les discussions qui avaient eu lieu entre l'Angleterre et les États-Unis ; mais on joignit à ces premiers articles d'autres clauses qui ne devaient avoir qu'un effet temporaire. Les unes s'appliquaient aux relations commerciales que les Américains pourraient entretenir, soit avec les colonies anglaises des Indes orientales ou occidentales, soit avec les domaines britanniques en Europe; les autres déterminaient quelles seraient , en temps de guerre , les restrictions mises à leur commerce maritime avec les autres nations.

Nous ne retrouvons plus dans les règles qui furent adoptées en cette circonstance ces principes protecteurs que les États-Unis avaient longtemps observés, et qui avaient assuré une garantie aux droits des neutres, en reconnaissant que le pavillon couvrait la marchandise. Il fut établi par ce nouveau traité que si un navire , rencontré en mer par un armateur, avait à bord quelques propriétés appartenant à l'ennemi , cette partie de sa cargaison

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serait de bonne prise. On mit au nombre des articles de contrebande , nonseulement les armes et les instruments de guerre, mais tous les matériaux qui pourraient directement servir à l'équipement des navires : tous étaient également soumis à la confiscation. Quant aux subsistances et aux autres objets qui n'étaient pas généralement regardés comme contrebande de guerre , mais qui pouvaient y être assimilés , on stipula que, toutes les fois qu'ils auraient été saisis pour ce motif, le propriétaire devrait être indemnisé de leur perte, soit par les capteurs, soit par le gouvernement sous l'autorité duquel ils auraient agi.

Ainsi se trouvait limitée cette franchise absolue de commerce et de navigation que les États-Unis avaient regardée jusqu'alors comme inhérente aux droits et à la jouissance de la neutralité. Le congrès, qui avait souvent proclamé et soutenu ces privilèges maritimes, ne se prêtait qu'avec peine à un tel sacriflce, et il ne trouvait pas que le traité de Londres lui offrît une compensation suffisante. Il regrettait surtout les entraves mises par ce traité aux relations habituelles des États- Unis avec les colonies anglaises des Antilles; et le sénat refusa de ratifier l'article 12 qui bornait ce commerce aux expéditions directement faites d'un territoire à l'autre , sans permettre aux navires américains de porter en Europe les productions des colonies :

il désirait qu'on laissât à leur circulation plus de liberté; et les discussions amenées par cet incident firent différer d'une année entière l'échange des ratifications , qui n'eut lieu à Londres que le 28 octobre t79.'i.

Un traité d'amitié entre les Etats- Unis et l'Espagne venait d'être signé à San-Lorenzo par Thomas Pinckney et par le prince de !a Paix , et il avait pour but de concilier les deux puissances sur la démarcation de leurs domaines et sur la navigation du Mississipi.

Les contrées qu'arrosent l'Ohio , le KentuckyetleTennessée se plaignaient (les entraves de cette navigation : le

Mississipi et ses affluents étaient leurs voies naturelles de communication avec la mer; les traités de 1783 leur en avaient promis le libre usage; et toute restriction était une atteinte portée à leurs droits. Les habitants de l'Ouest le sentaient vivement : ils mirent de j l'emportement dans leurs représentations : ils étaient disposés à se procurer de vive force la jouissance d'un privilège nécessaire à leur prospérité , à leur existence même; et le gouvernement fédéral eutquelque peine à contenir un mécontentement près d'éclater, et à empêcher que des hostilités imprévues ne vinssent traverser les négociations commencées.

On détermina avec précision , dans ce traité du 27 octobre 1795, la ligne qui devait séparer la Floride et le territoire fédéral, depuis l'Océan jusqu'au Mississipi : les Etats-Unis eurent pour limite occidentale le milieu du cours de ce fleuve » en le descendant jusqu'au trente et unième degré de latitude ; et l'on convint que la navigation en serait libre jusqu'à son embouchure, pour les Américains et les Espagnols seulement, à moins que Sa i^Iajesté Catholique n'étendît ce privilège à d'autres puissances par une convention spéciale. Un droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans fut accordé pour trois ans aux citoyens des Etats-Unis ; et si Sa Majesté Catholique ne le continuait point , elle devait leur assigner un entrepôt équivalent, sur une autre partie des rives du Mississipi.

. Les principes de la liberté du commerce , même avec les ennemis , ceux de l'inviolabilité du pavillon qui doit couvrir la marchandise, ceux qui restreignent la contrebande aux armes et .

auxinstruments de guerre, et qui ne rangent dans cette classe ni les bois de mâture et de construction , ni les autres articles nécessaires à l'équipement des navires , ni tous les objets utiles à l'entretien de la vie , furent formellement reconnus et garantis par ce traité.

Cette contradiction entre quelquesunes des clauses fondamentales de deux conventions, conclues vers la même

époque, l'une avec l'Angleterre, l'autre avec l'Espagne, pouvait devenir embarrassante pour la politique des États- Unis. Ils restreignaient par un traité les droits du pavillon et du commerce, et ils leur laissaient par l'autre une entière latitude : ils avaient promis à l'Angleterre de partager avec elle la libre navigation du Mississipi , et ils convenaient avec la cour de Madrid qu'eux et les Espagnols jouiraient seuls de cette navigation.

Lorsqu'on publia l'un et l'autre traité, cette différence de stipulations dut être remarquée ; mais les États-Unis s'émurent faiblement des débats qu'elle pouvait faire naître : ils avaient obtenu de deux puissances tous les avantages qu'ils pouvaient en attendre : leur territoire était affranchi de la présence des troupes étrangères ; et l'entrepôt commercial qui leur était ouvert à la Nouvelle-Orléans les mettait sur la voie d'une prospérité nouvelle, et devait un jour leur assurer de plus importantes concessions.

Si , en écrivant l'histoire d'un peuple , on se bornait à signaler les actes f)olitiques où sa puissance et sa voonté se montrent, où il établit ses rapports avec les autres États , où il déclare la guerre, pose les bases de la paix et règle ses relations de commerce, cette histoire ne serait peutêtre que celle de son gouvernement :

pour connaître la nation même, il faut pénétrer dans ses penchants , dans ses habitudes , et suivre ces mouvements libres et spontanés qui décèlent son caractère , et qui peuvent influer sur les progrès de sa marche sociale et de sa prospérité.

On peut remarquer aux États-Unis que la plupart des développements de la puissance sont l'ouvrage des citoyens eux-mêmes, et s'accomplissent sans l'intervention du gouvernement. C'est au sein même de la famille que se forment les plus aventureuses entreprises, que se prend la résolution de défricher les terres incultes, d'aller peupler le désert, de commencer par la fondation d'un hameau celle d'un nouvel État. Les émigrants ont renoncé

sans retour au sol natal; et ils sont animés et soutenus par la nécessité même du succès.

Le tableau d'une de ces expéditions peut faire apprécier leur importance. Que l'on se représente un jeune cultivateur, récerriment uni à une épouse de son choix. Tous deux partent pour les contrées de l'Ouest, après avoir reçu la bénédiction paternelle. Un vaste char porte tous les trésors qui doivent aider à leur établissement : c'est la hache et la scie ; ce sont des ustensiles pour les usages domestiques, pour la culture, et pour les besoins d'une industrie naissante. Des graines pour les premières semailles , d'autres subsistances jusqu'à l'époque des récoltes, forment leur approvisionnement.

Des cages où l'on a rassemblé des oiseaux de basse-cour surmontent ce confus équipage ; et la villageoise , voyageant sur son trône, comme la reine de la colonie qui va s'établir, chante les plaisirs de son enfance, ou la douceur de ses liens , ou les espérances de l'avenir. Son époux , le fusil sur l'épaule , conduit la marche du char triomphal, qui entraîne, attachés à sa suite comme autant d'esclaves, le bélier, le taureau , le coursier, pleins de force et de jeunesse. D'autres animaux domestiques marchent en liberté ; mais le chien qui les a sous sa garde, comme un serviteur fidèle , presse leurs pas , les retient unis en un seul cortège, et seconde par sa vigilance les soins et les travaux de son maître (voy.jo/. 71). Une autre famille, une autre escorte semblable , s'est réunie à la première : leur perspective est la même : les deux chefs iront établir dans le voisinage l'un de l'autre leurs nouvelles demeures ; ils s'entr'aideront dans leurs besoins et dans les accidents imprévus; les enfants qu'ils espèrent grandiront ensemble ; déjà même leurs pensées et leurs vœux s'élancent vers un long avenir : les familles s'uniront un jour entre elles par les nœuds les plus saints; la solitude des forêts qui les entourent aura disparu , et de nouvelles prospérités sont promises à leurs générations.

L'UNIVERS

Cette perspective encourage les premiers habitants : cependant on ne l'entrevoit encore qu'à travers les fatigues et les privations. Il faut tout créer dans un pays sauvage : ces terrains sont rebelles à la culture; et lorsque vous avez abattu par la hache et le feu de vastes forêts, leurs racines restent engagées dans le sol. Que de peines pour les extirper, pour essarter la terre, pour en arracher les rocs dont elle est hérissée, pour détourner les eaux marécageuses qui l'envahissent, et pour leur assurer un libre écoulement! Le travail doit assainir cette humide fange ; mais des fièvres contagieuses ne viendront-elles pas assaillir le cultivateur, et frapper de mort les premiers hôtes de ces contrées ? La culture de la terre est alors suspendue ; et le pays a perdu sa végétation indigène , sans donner encore de nouveaux fruits. Cependant la route est ouverte, et l'on suit la trace de ses guides : un travail commencé laisse quelque héritage à recueillir : on vient remplacer les premiers occupants, et le labeur devient moins pénible sur une terre à demi défrichée : la charrue y ouvre ses sillons : la patate, le maïs vont se reproduire : on prolonge une clôture autour de ses plantations : une cabane rustique en occupe le centre; et les hommes , recueillis sous ces humbles toits, commencent bientôt des édifices plus durables et plus réguliers (voy.

pi. 72).

Le temps s'écoule rapidement entre l'enfance et la jeunesse de ces colonies. Un pays déjà exploré va se cultiver avec plus de discernement : la qualité du sol est connue, et l'on peut y naturaliser d'autres productions :

des mines sont découvertes ; on a trouvé des lignes de navigation pour le commerce : les artisans arrivent , et les usines viennent à s'établir. Déjà le travail se multiplie sous toutes les formes : il se proportionne aux besoins des habitants ; et à mesure que la colonie augmente, il se développe avec son bien-être, se prête à ses exigences, et parvient à assimiler l'industrie à celle des autres Ktats d'où les fon-

dateurs étaient partis. Ils avaient eu l'avantage d'entreprendre leurs nouveaux établissements avec toutes les ressources qu'offre le développement des arts et de l'intelligence humaine.

Aussi la cité nouvelle s'organise aisément ; et comme elle émane d'une société déjà florissante, elle est naturellement conduite à n'adopter que des institutions analogues.

Nous avons vu que la principale population des États de l'Ouest leur était envoyée par ceux de l'Atlantique ; mais qu'elle était souvent accrue par l'effet des révolutions et des guerres de l'ancien monde. L'Europe était alors en proie à tant de calamités, qu'un grand nombre d'hommes allaient chercher au delà des mers un refuge. La religioi avait eu ses proscrits ; la politique eut les siens : chacun venait jouir de la tolérance, de la liberté civile, de la sécurité; et la confédération américaine, enrichie des pertes des autres nations, eut bientôt à compter quelques nouveaux États. Deux gouvernements territoriaux avaient été érigés en 1790 dans le Kentucky et le Tennessee : l'un et l'autre pays furent admis au rangdes États, l'un en 1792, l'autre en 1796; le territoire de l'Ohio n'obtint la même admission que six ans après : il avait été plus fréquemment exposé aux incursions des Indiens, et ce péril habituel avait nui aux premiers progrès de la population et de la culture.

Un des plus sûrs moyens de favoriser le défrichement des pays de l'Ouest fut l'occupation d'une grande étendue déterres publiques, parles hommes qui avaient servi durant la guerre de l'indépendance : ils se distribuèrent dans les cantons qui leur étaient répartis; et ces concessions étant voisines les unes des autres, une contrée entière put être mise en valeur à la fois, et trouver des mesures de défense dans la facile réunion de ses ressources et de ses forces. Ce n'était pas que ces arrondissements territoriaux pussent s'assimiler à des colonies militaires, assujetties à des prestations personnelles, et imposant aux possesseurs l'obliga-

tion d'un service de guerre. Aucune condition spéciale ne leur était prescrite; mais leur courage était exercé :

les combats leur étaient familiers, et leurs levées volontaires pouvaient couvrir tout ce pays d'un vaste bouclier.

A mesure que la population s'étendait dans ces contrées, le gouvernement cherchait à en lier toutes les parties, en multipliant entre elles les moyens de communication. L'établissement et les correspondances de la poste aux lettres recevaient de jour en jour des accroissements proportionnés aux besoins. L'autorité publique n'en faisait pas les frais : elle contractait, pour chaque grande ligne de service, avec des entrepreneurs particuliers, et sans avoir à entrer dans leurs dépenses elle recueillait une portion de leurs bénéfices. Ce mode de correspondance offrait sans doute moins de garantie :

les transports de lettres n'étaient pas toujours faits par les agents destinés à cet emploi; souvent on recourait aux voyageurs qui avaient la même direction à suivre, et l'intérêt ou les secrets des familles se trouvaient à leur merci ; mais ils en abusaient peu , et quelquefois même leur voiture se trouvait chargée, à leur insu, de la valise des dépêches.

Dans les régions encore couvertes de forêts, où la culture commençait à peine et où les habitants étaient rares et dispersés, on suppléa plus d'une fois à l'établissement d'un bureau de poste , en suspendant à un arbre placé sur la route la boîte où les lettres devaient être déposées.. Les messagers y laissaient la correspondance; elle était relevée, à jours fixes, par les facteurs chargés d'en faire la distribution dans l'arrondissement voisin : on confiait au même dépôt les lettres qui devaient partir, et l'arbre tutélaire était placé sous la sauvegarde de la foi publique.

Les Indiens eux-mêmes s'étaient accoutumés à respecter ces étoffes parlantes: ils leur attribuaient une espèce de pouvoir magique qu'ils n'osaient braver, et la croyance aux sortilèges protégeait un si fragile moyen de communication.

Quand cette facilité de correspondre eut rendu moins sensible la longueur des plus grandes distances, tous les échanges de secours et de services entre les différentes parties de la confédération devinrent plus nombreux : un mouvement général semblait entraîner vers les États de l'Ouest toutes les spéculations, tous les intérêts; et au désir d'un accroissement de bien-être individuel se joignait la flatteuse espérance d'agrandir le territoire et la puissance de sa patrie.

Le rapide développement de quelques États était puissamment secondé par cet esprit d'association dont nous avons déjà signalé l'influence, et qui mettait en commun les ressources et la volonté d'un grand nombre d'hommes. Cet emploi de la force et des masses avait fait ériger autrefois des monuments gigantesques ; et si les bras de tout un peuple avaient pu élever ou aplanir des montagnes , quelle ne devait pas être la puissance du nombre, lorsque, dirigée par un grand développement intellectuel , elle s'appliquait aux premiers intérêts de la société, et a tout ce qui peut accélérer ses progrès! Alors tout conspire au même but; mais les travaux se partagent, et chaque entreprise est séparément conduite. Une compagnie d'actionnaires s'est formée pour la construction d'une route ou le creusement d'un canal; une autre pour le dessèchement d'une région marécageuse : ici l'on commence l'exploitation des mines; là différentes usines sont mises en mouvement, et ce qu'un homme ne peut faire est essaye par une corporation. Cependant quelles sont les ressources dont elle dispose pour subvenir à ses dépenses?

Elle s'appuie sur le crédit et sur la confiance qu'elle a fait naître. Ces compagnies manquaient de bras, mais il arrive des étrangers qui cherchent du travail; elles manquaient de numéraire, mais le papier qu'elles émettent en tiendra lieu. Des banques particulières se sont formées; la circulation de tous ces signes monétaires est librement ouverte; c'en est assez pour assurer le payement de la main-d'œuvre

L'UNIVERS

et les échanges du commerce. On peut compter sur la réussite de ces entreprises, prudemment conçues et suivies avec persévérance; mais de téméraires spéculateurs , accablés du poids de leurs charges, tombent au milieu de leurs travaux imparfaits; et cette ardeur infatigable, qui se porte habituellement vers des opérations difficiles et hasardeuses, explique de nombreuses faillites, occasionnées par l'insuffisance des moyens mis en usage. Elles seraient moins fréquentes dans un pays où toutes les dépenses qui ont un but d'utilité publique seraient faites par le gouvernement lui-même, car il pourrait déployer un ensemble de ressources et de forces dont les associations particulières ne disposent point; mais aux États-Unis le soin des améliorations locales est souvent abandonné aux populations qui en attendent le plus d'avantages.

Tous les intérêts sont tellement liés chez un peuple industrieux et commerçant, que la ruine d'un spéculateur, exagéré dans ses entreprises, entraîne celle des créanciers dont il avait emprunté les ressources. S'il a dissipé leur fortune, les institutions publiques et l'opinion opposent à cet abus de confiance un frein trop impuissant, et l'indulgence des lois sur les faillites prive de toute garantie les transactions dont la bonne foi devrait être toujours la base. On semble avoir craint de mettre des bornes à cette active et puissante émulation qui, en conimençant une entreprise, souvent ruineuse pour son auteur, la fait ensuite prospérer entre les mains de l'homme qui s'en empare et la conduit à son terme.

Mais au-dessus de ces intérêts et de ces calculs s'élèvent les lois de l'équité : elles seront toujours considérées comme les plus durables éléments de la grandeur; et si l'on doit croire au perfectionnement graduel de toutes les institutions sociales, cette partie de la législation américaine sera sans doute rectifiée.

C'est surtout dans les questions religieuses que l'esprit d'association se développe avec un zèle qui aurait moins

de ferveur dans les affaires humaines.

Chaque communion jouit d'une entière liberté dans ses dogmes et dans son mode d'adoration ; chacune a ses temples, et forme une corporation distincte qui pourvoit à l'entretien de ses ministres, aux frais du service et à toutes les cérémonies saintes. Le gouvernement ne s'immisce dans aucune de leurs pratiques; son autorité n'atteint que les actions qui blesseraient l'ordre social , et tous les rapports entre l'homme et la Divinité ne sont plus de son domaine.

Cette indépendance religieuse, n'étant restreinte par aucune entrave, a déjà fait naître dans les croyances primitives un certain nombre de scissions ; et depuis l'époque où ces diverses con)munions, persécutées dans l'ancien monde, vinrent chercher un asile dans le nouveau , nous les avons vues perdre en se démembrant cet esprit de haine et de jalousie qui les avait animées si longtemps. Chacune d'elles avait la même origine : toutes remontaient également à la révélation et aux livres saints; et comme elles s'étaient réserve le droit d'interpréter l'Écriture, elles permirent le même examen à de nouveaux commentateurs. Plusieurs d'entre eux ne différaient que par des nuances; d'autres parvinrent à former des corps de doctrine.

Après avoir retracé, dans le second livre de cette histoire, les religions que les fondateurs des colonies avaient apportées en Amérique, nous avons à suivre quelques-unes de leurs ramifications, et à rappeler celles qui obtinrent le plus d'empire sur l'opinion.

L'Église anglicane continuait d'avoir un grand nonibre de prosélytes. Elle reconnaît dans sa confession de foi l.i trinité, l'incarnation du Fils de Dieu , la divinité du Saint-Esprit : elle nie le purgatoire, rejette les indulgences, la vénération des images et des reliques et lin vocation des saints, condamne le célibat du clergé, et se rapproche de quelques principes de la réformation sur les sacrements et sur l'interprétation des mystères; mais elle en diffère essentiellement par ses règles sur la

hiérarchie et la discipline ecclésiastique, par !e désir de maintenir l'uniformité de la doctrine, et de ne point l'abandonner aux innovations arbitraires, que voudraient y introduire des hommes sans caractère et sans mission.

Cependant à peine l'Église anglicane s'était séparée du saint-siége, qu'un grand nombre de dissidents s'élevaient déjà contre elle ; et quoiqu'ils fussent divisés entre eux par quelques opinions et quelques rites, ils se réunissaient dans une commune opposition contre une autorité qui prétendait leur imposer sa croyance. Leur parti était même devenu plus redoutable, parce qu'ils ne s'étaient pas bornés à des spéculations religieuses, et qu'ils avaient désiré faire passer dans l'administration civile les principes de démocratie auxquels la constitution de leurs Églises les avait accoutumés. Aussi leurs diverses associations et leur esprit d'indépendance prêtèrent un puissant appui aux hommes qui se présentèrent comme réformateurs du gouvernement.

Les anabaptistes, répandus dans presque tous les États de l'Union, n'étaient pas restés immuables dans leurs doctrines. Une Église où chacun avait le pouvoir de la prédication devait être souvent agitée par l'exaltation ou l'éloquence de ceux qui avaient reçu l'inspiration du ciel, et cet enthousiasme favorisait encore l'esprit novateur. Ces religionnaires formaient déjà neuf congrégations différentes : chacune d'elles avait ses assemblées, ses ministres, et l'on pouvait prévoir des démembrements ultérieurs.

Les frères moraves, autres réformateurs du luthéranisme, s'étaient rendus également populaires : ils s'attachaient, comme les anabaptistes, à soutenir l'autorité de leurs doctrines par la gravité et l'austérité de leurs mœurs; leur conduite prévenait en faveur de leur croyance , et les terres que fécondait leur travail passaient pour être bénies du ciel. Ils envoyaient au loin leurs missionnaires, non-seulement dans les villes et les campagnes occupées par les hommes civilisés,

mais au milieu des nations indiennes qu'ils cherchaient à convertir à la foi et à l'ordre social.

Quelquefois, en se tenant hors de la ligne des coutumes et des opinions reçues, une corporation se lïiet encore plus en évidence. Les moraves formaient entre eux de véritables communautés religieuses : leurs assemblées réglaient le travail de chaque frère, disposaient de son temps, déterminaient son sort, ne laissaient pas même aux jeunes sœurs le choix de leurs plus doux liens, et leur proposaient les époux qui leur étaient destinés. Un système où l'on ne tenait pas compte des penchants mutuels faisait craindre qu'un grand nombre d'unions ne fussent mal assorties; mais on croyait écarter ce péril en laissant aux personnes qui ne se seraient pas convenu le droit de consulter trois fois le sort. Si l'épreuve leur était favorable, elles s'en autorisaient pour refuser le parti proposé; et ce recours offrait une légitime excuse, un moyen de supercherie peut-être, à celles qui avaient en vue un mariage d'inclination, ou qui désiraient conserver leur liberté. Le temps fit tomber en discrédit un usage que l'on avait appris à éluder; et l'on se rapprocha davantage des coutumes de la société, lorsqu'on eut reconnu que les mariages les plus heureux ne dépendaient ni de la volonté d'autrui ni des caprices du sort.

La communion qui fit le plus de progrès aux États-Unis était celle des méthodistes. John Wesley, leur fondateur, naquit en 1703, à Epworth en Angleterre, et se fit remarquer de bonne heure par une imagination vive et enthousiaste. La lecture habituelle de Y Imitation de Jésus- Christ le disposait à la vie intérieure : il entreprit la réforme de l'Église anglicane, après avoir attiré dans ses opinions une partie des étudiants de l'université d'Oxford, où il avait terminé s§s études, et il poursuivit le cours de ses prédications, soit en Angleterre, soit en Amérique, où il fut puissamment secondé par l'éloquence de Whitefield, (îiiî ensuite se sépara de lui. Wesley

avait d'abord suivi les principes des moraves et des hernhutes, mais il les trouva trop mystiques dans leur croyance , trop séparés des autres hommes, et trop restreints dans leur charité. La foi lui paraissait être un don de l'Esprit saint : c'est elle qui justifie, mais elle a besoin du concours des bonnes œuvres. Si l'on est étranger aux lumières de la foi, cette erreur ne peut pas être punie comme un péché :

ie bonheur ou le malheur dans l'autre vie dépend de la conduite que l'on a tenue dans celle-ci ; les hommes ne sont pas prédestinés, et la sagesse d'un Dieu juste et miséricordieux a prévu leur sort, naais elle ne l'a pas décidé, et n'a pas entravé leur libre arbitre.

Le clergé méthodiste admet une hiérarchie I à la tête de laquelle sont placés des évêques. Les principaux ministres du culte se réunissent tous les ans en conférence : on règle dans ces assemblées le nombre des prédicateurs pour chaque arrondissement; on veille a l'observance de la discipline ; le clergé reçoit ses nouveaux membres, et les aspirants qui désirent être admis à exercer la prédication sont mis à l'épreuve pendant plusieurs années , avant d'être confirmés dans le ministère.

Il y a deux sortes de ministres : les uns sont fixés dans les villes, les autres sont voyageurs. Ceux-ci pénètrent dans les pays où les habitations sont encore isolées , et ils tiennent quelquefois en plaine campagne des assemblées, des meetings, où leurs coreligionnaires accourent de toutes parts. Ces convocations de tous les chrétiens dispersés dans une vaste contrée, avaient lieu durant les premiers siècles de l'Église; et quand les fidèles n'avaient pas de temples où ils pussent se réunir, ils venaient prier ensemble sous la voûte du ciel. Les méthodistes se sont réglés sur cette tradition ; et si leurs meetings ont été quelquefois un sujet de censure, ce reproche ne peut porter sur l'intention qui les a fait établir. Les réformateurs religieux ne peuvent prétendre à quelque infiuence dans une société civilisée qu'en respectant les principes qui l'animent et la conser-

vent, et une institution dirigée contre les mœurs serait réprouvée par l'opinion publique.

Mais , si nous considérons qu'au milieu de ces grandes assemblées tous les assistants ne se bornent point à recueillir la parole de Dieu , et qu'après avoir entendu les chants religieux et la prédication, ils cèdent eux-mêmes à une inspiration soudaine , pour adresser hautement au ciel leurs prières avec un degré de ferveur qui va jusqu'à l'extase , pour s'accuser publiquement de leurs fautes , et pour donner le plus libre essor à leur repentir, nous pouvons reconnaître dans cet excès d'émotion, qui trouble quelquefois toutes les facultés de l'âme, un état d'exaltation dont les passions humaines peuvent tirer avantage. La jeunesse , qui vient de déclarer les combats et les faiblesses de son cœur, n'a-t-elle pas remis une arme contre elle à ceux qui chercheront à la séduire ? On apprend qu'elle a pu faillir , et la vivacité même de ses regrets a trahi celle de ses penchants.

Ces assemblées durent souvent plusieurs jours ; il a donc fallu se pourvoir de subsistances. Un grand nombre prennent en commun leurs repas; et, dans ces nouvelles agapes, on perd souvent le fruit de la prédication et de la prière; les erreurs que l'on s'était reprochées reparaissent plus excusables : les ténèbres qui viennent ensuite jeter un voile sur les actions, peuvent favoriser quelques dérèglements. La nuit est semée de pièges ; et la vertu qui chancelle a besoin des regards du monde et des rayons du jour. Mais ces remarques ne s'appliqueraient pas au méthodisme seul : d'autres communions religieuses ont vu quelques-unes de leurs cérémonies également exposées aux profanations ; et l'intérêt de la morale publique les a souvent conduites à renoncer aux réunions nocturnes et mal surveillées, dont la corruption ou la fragilité du cœur pourrait abuser.

Le fondateur des méthodistes mourut en 1791 , après avoir affermi ses doctrines, et avoir obtenu dans tous

les rangs de la société de nombreux et fervents disciples. Les pratiques sont les mêmes pour tous, mais le don d'inspiration varie; et la forme et le f fond de leurs prières improvisées se modifient selon le degré de leur éducation et la portée de leur intelligence. Le langagedevientéloquentou vulgaire, enthousiaste ou mesuré : il révèle les inégalités de caractère , d'esprit et de penchant , et tout ce qu'il y a de grandeur ou d'abattement au fond du cœur. La plupart des esclaves sont méthodistes : ces hommes , égaux par le malheur, s'unissent aussi dans leurs vœux I et leurs prières : ils ne rencontrent plus I leurs maîtres en s'élevant vers le Dieu qui console.

Le catholicisme , qui passa en Amérique avec les différentes branches du christianisme , ne s'était d'abord établi que dans le Maryland , où une colonie irlandaise avait été conduite par lord Baltimore : mais sa sphère s'est agrandie ; et , dans la plupart des États , cette Église a augmenté le nombre de ses néophytes. La majesté de ses temples , la pompe des autels , la solennité des cérémonies saintes, l'éclat, l'harmonie de tous ces chants que mille voix répètent , disposent l'âme à changer de région et à s'élever vers le ciel. Cette influence des signes n'est pas encore ia piété même, mais elle fait naître le recueillement, et conduit à la

frière. En ébranlant l'imagination de homme , on a pénétré plus vivement jusqu'à son cœur : l'orateur sacré devient alors plus puissant; il domine du haut de la chaire évangélique tous les intérêts humains, et la morale à la-

Suelle il imprime le sceau de la religion evient la parole de Dieu.

La libre pratique de toutes les croyances , fondées sur l'ancienne et la nouvelle loi, n'a été suivie d'aucun trouble aux États-Unis ; et ce calme n'est point l'effet d'une indifférence religieuse.

Chaque homme continue d'appartenir à une communion de son choix : il en observe les règles; il contribue aux frais de ses établissements de piété , d'instruction ou de bienfaisance ; et , s'il abandonne les cités pour aller for-

mer au loin un nouvel établissement , ces opinions religieuses s'emparent plus fortement de lui, lorsque, livré à de pénibles travaux , et trop averti de sa faiblesse, il a besoin qu'un invisible protecteur veille constamment sur lui.

Plus sa situation est difficile , plus il désire et il espère l'intervention de la Divinité dans les affaires humaines.

La diversité des communions doit attirer aux États-Unis un plus grand nombre d'émigrants. Chacun des étrangers qui s'y rendent est sûr d'y trouver sa croyance établie : elle forme entre lui et les anciens habitants un premier lien ; elle fait disparaître par l'association religieuse la différence des origines ; et la fusion des intérêts commence par celle des opinions.

Les libertés religieuses et civiles que nous venons de rappeler étaient constamment protégées par le gouvernement fédéral : il y voyait des principes d'émulation et de prospérité :

toutes ses institutions s'affermissaient; les différentes branches d'administration étaient organisées ; et Washington, l'un des premiers artisans de ce grand ouvrage , cherf'hait , avant tout , à le mettre à l'abri des innovations , et à ne pas rejeter son pays dans une crise nouvelle. L'Amérique eut sans doute h se féliciter d'une si prudente réserve , en contemplant le spectacle des commotions de l'Europe : deux nations généreuses y avaient été attaquées par les ennemis de leurs récentes institutions, et l'un de ces deux peuples venait de succomber. Sa destinée toucha Washington, et il apprit en même temps les malheurs d'un héros qui avait servi près de lui la cause de l'indépendance américaine.

Kosciusko , accoutumé à combattre pour de si grands intérêts , avait été, après son retour en Europe, un des premiers défenseurs de la constitution polonaise de 1791, qui avait eu pour but de relever sa patrie, et d'en rendre le gouvernement plus fort et plus régulier, en supprimant le liberiim veto, et en affaiblissant les germes d'anarchie semés dans les anciennes lois.

Mais la confédération de Targowice

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vint déchirer de nouveau ce peuple qu'on avait voulu réunir : elle favorisait les Russes contre lesquels Kosciusko combattait. Ce général les vainquit à Dubienka le 17 juillet 1792, sans que son gouvernement lui permît de profiter de ses avantages ; et , lorsqu'il vit la cause-nationale abandonnée par le roi lui-même, qui lui ordonnait de cesser les hostilités, il s'exila en s'écriant : « O Dieu ! accorde- moi de « tirer encore l'épée pour ma patrie. » Quand la Prusse et la Russie eurent décidé le second partage de la Pologne, ses généreux défenseurs se dévouèrent encore pour elle ; et une conspiration pour sa délivrance fut tramée dans un profond secret, quoiqu'elle eût dans tout le royaume des ramifications. Les exilés se dirigèrent sur Cracovie, où le projet devait éclater : quelques débris de l'armée polonaise parvinrent à s'y réunir : d'autres insurgés accouraient de toutes les provinces , armés de faux , de haches , de lances redoutables ; on se lîâta de profiter de cette ardeur , et Kosciusko, nommé généralissime le 24 mars 1794, remporta, le 4 avril, une première victoire qui exalta les espérances de la nation entière. Pendant plus de six mois , ce guerrier tint glorieusement la campagne : il était secondé par l'intrépide dévouement de ses compagnons d'armes ; et , déployant autant d'habileté que de valeur , il'harcela les mouvements des ennemis , coupa leurs communications , et leur fit lever le siège de Varsovie qu'ils investissaient depuis deux mois. Mais , après avoir soutenu héroïquement cette lutte inégale, à Raslawice, à Chelm , et partout où il combattit, il vit enfin expirer l'indépendance de sa patrie , le 10 octobre 1794, dans la sanglante journée de IMacéjowice , où ses troupes , s'obstinant au combat contre une armée beaucoup plus nombreuse, furent taillées en pièces. Kosciusko, percé de coups, était tombé sur le champ de bataille. Il fut relevé par l'ennemi , pour aller subir en Russie une dure captivité , qui ne cessa qu'après la mort de l'impératrice Catherine. Paul V", respectant sa vertu et son malheur , le

rendit alors à la liberté; et Kosciusko' abandonna l'Europe pour chercher un' asile aux États-Unis. Il portait encore l'empreinte de ses glorieuses blessures , et les rigueurs de sa prison l'avaient affaibli ; mais l'égalité de son âme, la pureté de sa vertu", l'ineffaçable beauté' de son caractère, n'étaient' point altérées. Il revit avec émotion les champs de Saratoga où il avait combattu, le' plateau élevé de West -Point, dont quelques rochers sauvages étaient en- i core consacrés par son nom , et les fer- il tiles campagnes, les cités nombreuses , j dont la prospérité s'était accrue depuis ,1 la guerre de l'indépendance. L'illustre i Polonais comparait la destinée des deux j pays, et faisait des vœux pour le sien , \ sans espérer de les voir s'accomplir : | il cherchait, dans ce deuil patriotique j qui ne le quitta plus, à éviter les publics hommages; et la modeste simpli cité de sa vie faisait encore mieux ressortir le lustre de sa gloire. Tel il parut en Amérique , tel il^revint ensuite en Europe, lorsqu'il adopta la France pour sa nouvelle patrie.

Un Français, dont les Américains se rappelaient les services avec reconnaissance, éprouvait, depuis 1792, d'autres infortunes. La Fayette avait pu reconnaître , en traversant les premiers orages de la révolution , qu'elle commençait à sacrifier les hommes qui voulaient en modérer le cours ; et que le peuple , inconstant dans son enthousiasme , élevait et brisait ses idoles.

Ce général, que la faveur populaire avait d'abord suivi à la tête de l'armée du Nord, avait ensuite été proscrit; et , en voulant se réfugier en Belgique pour gagner la Hollande et se retirer aux États-Unis, il était tombé entre les mains de l'ennemi , et avait été successivement transféré dans les prisons de Magdebourg et dans celles d'OImutz. Le gouvernement fédéral voulut lui témoigner, au milieu de sa captivité et de son dénûment, l'intention d'adoucir une situation si pénible ; et le 27 mars 1794, le président revêtit de sa sanction un acte du congrès qui allouait au major général la Favette sa solde et ses émoluments ,

pour le temps où il avait été au service des États-Unis : le congrès, ménageant sa délicatesse , ne voulait paraître qu'acquitter une dette envers lui. Washington recommanda aux légations d'Amérique en Europe d'employer leurs bons offices pour obtenir sa liberté, et il s'adressa ensuite directement à l'empereur d'Autriche Léopold. Ce n'était pas comme chef de nation , c'était en son nom propre qu'il demandait que la Fayette pût se rendre aux États-Unis , sous les conditions que l'empereur fixerait luimême : les liens de l'amitié , les sentiments de l'humanité lui dictaient cette démarche; il ne réclamait que ce qu'il aurait accordé lui-même ; et il croyait offrir à Léopold l'occasion d'exercer un acte de magnanimité , utile à sa politique et à sa gloire.

Un grand nombre de Français s'étaient retirés en Amérique, et chacune des phases de la révolution y avait fait passer de nouveaux réfugiés. Après la proscription des grandeurs était venue celle des richesses : les hommes placés au-dessus du commun niveau avaient été indistinctement menacés ; et toutes ces classes , différentes par leur ancienne position , mais réunies par la condition de l'exil , avaient cherché au delà des mers un pays où tous les malheurs pussent s'abriter.

Au milieu de ces anciens possesseurs, de ces négociants, de ces manufacturiers actifs et industrieux, qui n'avaient sauvé que leurs jours, et qui trouvaient dans un accueil hospitalier et dans leur crédit quelques moyens de relever les débris de leur fortune, plusieurs voyageurs , négligeant ces pénibles soins, et occupés de plus hautes spéculations , étudiaient les mœurs simples des aborigènes, ou les institutions des peuples les plus avancés , ou les aspects , les sites , les caractères naturels du pays. M. de Chateaubriand cherchait les impressions attachées au grand spectacle du nouveau monde, et allait suivre dans le pays des Choctaws et des Natchez, les brillantes inspirations de son génie : la Rochefoucauld-Liancourt, anaivsant dans

ses voyages les mœurs, les lois et toutes les branches de l'administration , s'attachait surtout aux établissements d'humanité et de bienfaisance dont l'exemple pouvait être imité :

Voiney développait ses systèmes physiques et géologiques sur les vents, les courants, le climat et le sol des États- Unis. L'Amérique offrait à la même époque d'autres sujets d'observation à des hommes d'État, occupés des plus graves questions de l'économie politique, du commerce et des colonies, et à de jeunes princes qui continuaient de faire servir à leur instruction les jours de l'exil et les leçons de l'adversité. Quelques réfugiés de la France et de ses colonies avaient marqué les lieux de leur retraite par les noms d'Jzi/lum en Pensylvanie , de Gallipolls sur les rives" de TOhio, ou par quelques autres dénominations qui leur rappelaient la patrie absente; mais une partie de ces essais de colonisation ne prospéra point ; et quand les portes de la France se rouvrirent à la plupart des exilés , ils aimèrent mieux jouir encore du pays natal , s'y rattacher à d'autres espérances, et chercher à f ecuei Uir quelques biens échappés au commun naufrage.

Après une si longue tourmente , la ciiute de Robespierre promit enfin des jours meilleurs aux amis de l'humanité et à ceux de la paix. Monroe, que le congrès venait d'envoyer en France, apprit , en arrivant au Havre , cette mémorable journée du 9 thermidor an III (27 juillet 1794) ; sa mission allait s'ouvrir sous de plus favorables auspices. Ce ministre fut reçu avec empressement et solennité, le 14 août, par la Convention nationale; et le président lui exprima les vœux fraternels que le peuple français adressait au peuple américain. Le pavillon des États- Unis fut offert à la Convention ; elle l'arbora dans la salle de ses séances à côté des couleurs françaises; et le nouveau ministre quelle envoyait en Amérique fut chargé d'offrir' au congrès le drapeau de la France.

Ces prévenances mutuelles parai^ saient annoncer le désir de se conci-

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lier, et Monroe présenta au comité de salut public les réclamations du gouvernement fédéral contre différents actes qu'il regardait comme des infractions aux traités : mais l'examen de ces demandes entraîna des lenteurs ; et nous avons, sur ces entrefaites , à rendre compte de quelques autres intérêts de cette mission.

Les États-Unis , qui avaient conclu, le 25 janvier 1787, un traité d'amitié et de commerce avec l'empereur de Maroc, n'en avaient pas encore avec la régence d'Alger; et les négociations qu'ils faisaient suivre auprès d'elle n'étaient pas terminées, lorsque le commandeur Cibon , chargé d'affaires de Malte à Paris , adressa à Monroe , le 26 octobre 1794, quelques observations sur l'intérêt que pourraient avoir les États-Unis et l'Ordre de Malte à se rapprocher et à s'unir par un continuel échange d'attentions, d'égards et de services. Il représentait que les navigateurs américains, toujours nombreux dans la Méditerranée, étaient exposés à devenir la proie des corsaires algériens; que l'île de Malte, placée au centre de cette mer, entre l'Afrique et la Sicile , pourrait leur offrir un asile et des secours de tout genre , et qu'il serait utile au commerce des États-Unis de trouver dans ces parages de beaux ports , des provisions , et même des moyens de défense contre les pirates barbaresques. En échange de ces avantages , il demandait que lès États-Unis accordassent à l'Ordre de Malte quelques terres, dont l'étendue serait déterminée de concert entre les deux gouvernements , et dont la concession , formellement garantie par la confédération américaine , serait faite à perpétuité.

Monroe instruisit son gouvernement des propositions qui lui étaient faites ; et en remerciant le chargé d'affaires de Malte des intentions amicales de cet Ordre, il crut devoir entrer dans quelques explications sur les terres vacantes dont les États-Unis pouvaient en effet disposer. Ils les mettaient en vente, et en cédant le droit de propriété seulement , ils se réservaient la

haute juridiction : le gouvernement de ces territoires était indiqué d'avance ; il devait être électif ou républicain, et faire partie du système national déjà établi.

Ces conditions n'auraient sans doute pas rempli les vues de l'Ordre de Malte qui , ayant perdu en Europe la plus grande partie de ses domaines, pouvait désirer de réparer ses pertes en Amérique. Ses propositions n'eurent aucune suite; et le gouvernement des États - Unis , aimant mieux faire la paix avec les régences barbaresques que de prendre d'autres garanties qui auraient pu maintenir un état d'hostilité, conclut avec les Algériens , le 5 septembre 1795, un traité de paix et d'amitié. L'année suivante il signa un autre arrangement avec le bey de Tripoli; et les clauses en furent garanties par le dey et la régence d'Alger.

Les Américains voulurent , par ce dernier traité, être formellement à l'abri de toutes les attaques dirigées contre le pavillon chrétien; et l'article qui renferme cet engagement est ainsi conçu : « Comme le gouvernement des « États-Unis d'Amérique n'est fondé « en aucun sens sur la religion chré- « tienne, et ne porte en lui-même « aucun caractère d'inimitié contre les « lois, la religion ou la tranquillité des « Musulmans, et comme les États-Unis " ne sont jamais entrés dans aucune « guerre , dans aucune hostilité contre « quelques nations mahométanes, il « est déclaré par les parties contrac- « tantes qu'aucun prétexte , résultant « d'opinions religieuses, ne devra ja- « mais interrompre l'harmonie qui « existe entre les deux pays. »

Toute guerre de croyance se trouvait écartée par cette disposition ; et les rapports des Américains avec Tripoli allaient préserver d'un danger habituel leur navigation dans la Méditerranée.

Mais d'autres armements en course continuaient de harceler leur commerce maritime , soit dans les parages de l'Europe, soit dans les Antilles où ils étaient spécialement encouragés. La politique de la Convention nationale

envers les Américains était restée la même, et le comité de salut public avait d'abord cherché à les déterminer à une alliance , en leur rendant encore plus périlleux l'état de neutralité : il avait demandé que l'on se montrât allié ou ennemi, et il semblait regarder comme un projet hostile contre la France tout rapprochement avec l'Angleterre.

Nous avons vu avec quelle prudence Washington avait conjuré ce premier crage. Croyant la paix nécessaire, et conservant" toujours ses anciens sentiments d'affection envers la France , il avait su résister au zèle immodéré des partis qui , en l'excitant à la guerre , aspiraient secrètement à lui ravir l'autorité, et à changer l'esprit des institutions fédérales. Jusqu'alors cette réserve avait réussi : la France elle-même avait évité une rupture : un mélange de plainteset de protestations d'amitié se retrouvait dans les communications des deux gouvernements : l'animosité n'allait pas jusqu'à la menace , et la mésintelligence actuelle n'excluait pas le désir d'une réconciliation. Toutes les démarches de IMonroe tendirent vers ce but ; et le comité de salut public , ayant enfin égard aux représentations du ministre américain, arrêta, le 18 novembre 1794, que les vaisseaux ies États-Unis et ceux des autres puisances neutres seraient librement admis dans tous les ports de France, et qu'ils en sortiraient sans obstacle, quelle que fut leur destination ultérieure. Les commandants de tous les armements maritimes étaient chargés de faire respecter à leur égard les droits des neutres et les stipulations des traités : les vaisseaux de ces puissances ne pourraient pas être détournés de leur route : on n'arrêterait à leur bord ni hommes d'équipage ni passagers; et l'on n"y

(saisirait les marchandises appartenant à l'ennemi que si l'Angleterre persistait à y saisir elle-même les marchani dises françaises. On promettait une indemnité ' aux capitaines dont les navires avaient été retenus par un : embargo , et l'on rembourserait les avances faites par les États - Unis à

l'administration de Saint-Domingue.

Ces dispositions conciliantes étaient propres à faire cesser tout motif de dissension; mais la nouvelle du traité d'amitié et de commerce que les États- Unis signaient avec l'Angleterre, au moment même où ils venaient d'obtenir cet adoucissement, transpirabientôt en France; et le comité de salut public, ayant appris que ce traité ne reconnaissait pas l'inviolabilité du pavillon neutre , se hâta de révoquer par un nouvel arrêté du 4 janvier 1795 la plupartdesrésolutionsqu'ilavaitprises récemment en faveur des Américains.

Il aurait pu temporiser davantage ; et comme le traité dont il se plaignait ne pouvait devenir complet et définitif qu'après avoir été ratifié, il avait encore l'espérance que le sénat américain n'en adopterait pas tous les articles ; et en effet cet arrangement fut vivement attaqué, non-seulement dans le congrès où il fut discuté, mais dans les principales villes de commerce : on y fit éclater de nombreuses plaintes contre les partisans de l'Angleterre ,.et forcé de respecter le caractère de Washington , on accusa les erreurs 'de sa politique.

Mais le comité de salut public ne tira aucun avantage de ces moments où la ratification du traité de Londres était encore indécise. Les menées des factions et les émeutes successives qu'elles faisaient naître embarrassaient alors sa marche; et chacune de ces révolutions intérieures changeait la composition des autorités publiques et le caractère du pouvoir. Quand la Convention nationale eut cessé ses fonctions le 27 octobre 1795, après avoir donné à la France un nouveau gouvernement , le Directoire exécutif, qu'elle venait de créer, n'adopta envers les Américains qu'une politique inflexible: il fit déclarer à Monroe, le 15 février 1796, qu'il regardait l'alliance des deux pays comme terminée , et que le traité de Londres tendait à placer les États-Unis dans la classe des puissances coalisées contre la France. Cette opinion fut exprimée avec amertume au ministre américain dans plusieurs

23* Livraùon. (Etats-Tînis d'Amérique.)

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conférences ; et le Directoire exc^cutif la renouvela, le 7 juillet, de la manière la plus absolue. Il voyait dans ce traité conclu avec les ennemis de la France une infraction aux devoirs de l'amitié et aux engagements que l'on avait pris depuis longtemps sur les droits du pavillon neutre , droits généralement reconnus , et que les Américains avaient consacrés eux-mêmes dans tous leurs autres traités. Puisqu'ils renonçaient aujourd'hui à leurs anciennes obligations, le Directoire exécutif croyait devoir modifier aussi ses rapports avec eux , et il ne voulait pas leur conserver des privilèges , dont 1 1 n'avait plus à espérer d'eux la réciprocité. Cette déclaration fit présumer qu'il prendrait incessamment de nouvelles mesures envers les Américains :

il avait alors conclu la paix avec la Prusse , la Hollande , l'Espagne, et les différents États de l'Allemagne occidentale et de l'Italie; il négociait avec l'Espagne un traité d'alliance offensive et défensive : ce traité pouvait toucher aux intérêts des États-Unis ; et Monroe mandait, le 7 août 1796, à son gouvernement que la France cherchait à obtenir de l'Espagne la rétrocession de la Louisiane. Quelque vague que fût alors cette nouvelle, les Américains l'apprirent avec déplaisir : la mésintelligence entre les deux pays augmentait de jour en jour ; et le ministre de France aux États-Unis allait être rappelé , sans qu'on lui donnât un successeur.

Quoique le gouvernement fédéral eût également rappelé Monroe , il avait cru devoir le remplacer par le général Pinckney ; mais aussitôt après son arrivée à Paris, le Directoire lui fit notifier, le 11 décembre 1796, qu'il ne voulait plus ni reconnaître ni recevoir un ministre des États-Unis, jusqu'à ce que la France eût obtenu du gouvernement américain le redressement de ses griefs. Monroe remit au Directoire ses lettres de rappel, le 30 du même mois, et Pinckney ne fut point admis.

Au moment où les relations diplomatiques se trouvaient ainsi suspen-

dues entre les doux gouvernements , les pouvoirs de Washington allaienlj expirer : la durée de sa seconde présil dence devait finir le 4 mars 1797; et.i malgré la vive opposition qu'il avait; rencontrée dans ses derniers actes po-j litiques, surtout lorsque le traité de!

Londres fut soumis à la ratification du] sénat , son caractère , sa vertu , le souvenir de ses services lui avaient tellement concilié le respect et la confiance générale , que tous les citoyens paraissaient disposés à l'élire président pour; la troisième fois. Washington fit alors! connaître la résolution qu'il avait prise i de se retirer des affaires publiques.] Son âge, les fatigues d'une vie uséei au service de la patrie, et la crainte! que ses forces affaiblies ne répondis- 1 sent plus à son zèle , le portaient a ' cette détermination : il exposa sa conduite à ses concitoyens , à ses amis , i et leur adressa de hautes leçons de !

politique et de sagesse , qui furent consignées dans les archives de plusieurs États , comme des monuments du patriotisme le plus pur et le plus éclairé. Washington recommandait aux Américains le maintien de cette unité de gouvernement et de ce lien fédéral , qu'il regardait comme le gage le plus sûr de leur liberté, de leur repos intérieur et de leur puissance : il les invitait à résister à l'esprit d'innovation qui altère le respect pour les lois, à l'esprit de parti qui fomente les dissensions civiles , et qui tue la liberté par le despotisme ou la licence. La religion et la morale devaient servir d'appui à la prospérité publique: il fallait développer les institutions destinées à propager les lumières; et plus la nature du gouvernement laissait de liberté et d'influence à l'opinion publique, plus cette opinion avait besom d'être éclairée. Les règles de la bonne foi et de la justice devaient être observées envers toutes les nations , et l'on ne pouvait rester impartial envers elles qu'en étouffant les haines invétérées qui conduisaient à la guerre, et en modérant un attachement excessif qui tendrait à se plier à l'ascendant et aux exigences d'un étranger : il fallait enfin n'être ni

le rival haineux, ni le courtisan d'une autre puissance. La prudence prescrivait d'étendre ses relations de commerce et de borner ses relations politiques ; de ne pas s'engajier dans les intérêts, les débats, les passions des gouvernements d'Europe ; de prendre des mesures pour faire respecter sa neutralité ; de ne demander et de n'accorder aucune préférence dans ses traités de commerce; de n'en conclure que de temporaires, afin de pouvoir les modifier quand les circonstances viendraient à changer; de vivre en bonne intelligence avec toutes les nations , et de tenir la balance égale dans tous les rapports établis avec elles.

Les sentiments que Washington venait d'exprimer furent accueillis avec d'autant plus de faveur qu'ils étaient le fruit de son expérience, et qu'ils avaient habituellement servi de règle à son administration. Lorsque le président se réunit au congrès pour la dernière fois , il rappela les différentes mesures qu'il recommandait à son attention , la nécessité d'avoir une marine qui fît respecter la neutralité des États-Unis, une académie militaire, où Ton formât, dans les différentes parties de l'art de la guerre , les élèves destinés à la défense de la patrie, une université nationale qui donnât plus d'ensemble et d'étendue h l'enseignement public. Washington rendit grâce au congrès de tout ce que cette assemblée avait fait pour organiser et régulariser le gouvernement fédéral : il compara les temps orageux où l'administration avait pris naissance avec l'état de prospérité où l'Amérique était déjà parvenue. La paix avec les Indiens se trouvait protégée par les principes humains et généreux que l'on suivait alors envers leurs tribus : un traité avec l'Angleterre avait procuré aux États-Unis la restitution de leurs frontières, un traité avec l'Espagne leur avait assuré la libre navigation du Mississipi : le commerce de la Méditerranée ne serait plus exposé aux attaques des corsaires d'Alger et de Tripoli ; et l'on avait ouvert avec Tunis d'autres négociations de paix.

Si la bonne harmonie entre les États- Unis et la France était alors troublée, Washington espérait encore qu'elle pourrait se rétablir. Ce soin allait passer à John Adams, son successeur, qui entra en fonctions le 4 mars 1797 ; et le nouveau président fit ouvrir à Paris d'autres négociations par le général Pinckney , auquel furent adjoints Elbridge Gerry et John Marshall. Mais leurs démarches n'eurent aucun succes ; et, après d'inutiles conférences, ces envoyés reçurent l'ordre de partir.

La découverte d'une trame imprévue attirait en ce moment l'attention des États - Unis. Le projet de livrer aux Anglais la Louisiane avait été formé par Blount, gouverneur du Tennessee et membre du sénat américain. Il entrait dans son plan que des troupes britanniques , parties du Canada , fussent embarquées sur les grands lacs , et dirigées vers la pointe méridionale du lac Michigan ; elles gagneraient ensuite la rivière d'Illinois dont elles descendraient le cours. Arrivées siule Mississipi , elles y trouveraient de nombreux approvisionnements qui leur seraient envoyés par les États voisins : elles descendraient le grand fleuve jusqu'à la Nouvelle -Orléans; et après s'en être emparées , elles se porteraient vers l'est, et poursuivraient dans les Florides leur expédition.

Le mémoire et les documents que Blount adressait au gouvernement britannique , pour lui développer ce projet , et pour lui en proposer l'exécution , allaient être expédiés en Angleterre , lorsqu'ils tombèrent entre les mains d'un Américain fidèle qui les remit à John Adams. Le président les communiqua au congrès; et le sénat, indigné de la conduite de Blount, l'expulsa de son sein. Le complot devait éclater vers la fin de 1797; mais il n'était plus à craindre dès qu'il était découvert : on fit surveiller avec soin toutes les intrigues qui pourraient troubler la tranquillité des États-Unis, et qui tendraient à y faire renaître des dissensions, soit avec l'Angleterre, soit avec l'Espagne.

Lorsqu'un péril si grave eut été heu-

L'UNIVERS

reuseinent écarté , on s'occupa davantage des différends qui se prolongeaient entre les États-Unis et la France. La plupart des Américains voyaient avec un vif regret Tancienne intimité des deux nations s'affaiblir de jour en jour : ils gardaient religieusement le souvenir de cette communauté de fatigues , de périls et de gloire qui les avait réunis : ils se demandaient si tous les griefs de la France étaient fondés ; si elle pouvait leur contester le droit de terminer avec l'Angleterre de violents débats qui avaient mis en péril leurs frontières , leur navigation , leur commerce , et qui prolongeaient d'anciens dénis de justice envers des créanciers encore privés de leurs indemnités.

Quand les États-Unis avaient négocié le traité de Londres, il n'avait pas été en leur pouvoir d'en déterminer seuls les conditions : on avait eu à balancer es avantages et les sacrifices; et ce raité était une transaction , où il avait fallu se faire des concessions de part et d'autre.

Mais des explications de cette nature ne pouvaient pas satisfaire le Directoire exécutif. Il avait déclaré, par un arrêté du 2 mars 1797, qu'il suivrait les mêmes règles que l'Angleterre envers les bâtiments américains chargés de marchandises ennemies : celles - ci devaient être confisquées ; les navires seuls seraient relâchés, et l'on saisiraitaussicommecontrebande de guerre tous les articles que l'administration anglaise considérait comme tels. Tant que les mesures du Directoire envers le commerce des États-Unis n'étaient pas plus rigoureuses que celles du gouvernement britannique , elles ne laissaient aucune prise à des réclamations légitimes : il était naturel que la France ne voulût pas se placer dans une situation inférieure à celle de ses ennemis. Mais le gouvernement français ne se borna point à ces premières restrictions ; et une loi du 18 janvier 1798 vint rendre beaucoup plus pénible la condition des neutres, en déclarant que l'état d'un navire, en ce qui concernait la qualité de neutre ou d'ennemi , était déterminé i^ar la cargai-

son; que tout bâtiment, chargé enj tout ou en partie de marchandises an-l glaises, serait jugé de bonne prise,!

quel que fût le propriétaire des mar-j chandises , et que tout bâtiment étran-j ger qui aurait relâché en Angleterre!

ne pourrait point entrer en France. !

Pour reconnaître les marchandises!

réellement ennemies, on avait misj d'abord quelque soin à en vérifier la ; propriété et l'origine , en consultant les factures et tous les autres documents de bord , et l'on pouvait ainsi j les distinguer des chargements neutres; mais lorsqu'on en vint à douter de la sincérité des factures , on chercha i d'autres moyens d'appréciation qui furent beaucoup plus incertains : on prétendit constater, par la nature même des marchandises , et sans avoir égard aux certificats d'expédition , celles qui devaient être réputées ennemies. La loi du 31 octobre 1796, qui défendait l'importation et la vente des marchandises anglaises, avait fait une longue énumération de celles qui devaient être considérées comme provenant des fabriques anglaises, quelle qu'en fût l'origine : on n'était pas même autorisé à garder en magasin celles qu'on avait déjà reçues ; elles devaient être mises sous le sceau de l'administration pour être ensuite réexportées. Cette loi ne s'appliqua pas seulement aux marchandises réputées anglaises qu'on aurait cherché à introduire en France : on suivit les mêmes règles à l'égard de celles qui pouvaient être capturées en pleine mer; et cette extension donnée aux droits de prise devint un nouvel encouragement pour les armateurs. Aussi les expéditions en course se multiplièrent; et comme les rigueurs exercées par une puissance belligérante étaient bientôt imitées par ses adversaires , le commerce des neutres se trouva exposé de part et d'autre aux mêmes agressions. Il s'était établi entre les puissances en guerre une telle émulation d'hostilités, qu'elles cherchaient tous les moyens de se nuire mutuellement, sans craindre d'envelopper dans ce malheur commun les nations étrangères à leurs démêlés.

Ë TA T S-U N I S D'A M K R I O U l'I

Quelle espérance pouvait -il encore rester aux neutres , au milieu de ces législations rigoureuses, injustes, vacillantes, qui les atteignaient partout dans leur navigation et leur commerce?

Trop d'appâts de bénéfice , trop de prétextes d'arrestation étaient laissés aux corsaires des belligérants : leurs croisières s'étendaient vers toutes les régions oij pouvait pénétrer le commerce; et lorsqu'on eut établi qu'il suffisait de trouver à bord quelque marcbandise ennemie, pour s'emparer d'une cargaison tout entière et pour confisquer le bâtiment lui-même, les occasions de saisie devinrent innombrables : on voulait voir sur chaque bâtiment capturé quelque propriété ennemie, et de fausses déclarations pouvaient venir colorer l'injustice et fournir à la violence des prétextes plausibles.

Aucune nation ne souffrit autant que les Américains de ces atteintes violemment portées aux droits des neutres. La navigation des États-Unis avait pris une grande extension : la guerre qui embrasait l'Europe avait fait rechercher au commerce l'abri de leur neutralité; et les belligérants euxmêmes pouvaient recourir au pavillon américain dans quelques expéditions commerciales ; mais quand le traité de Londres eut mis des entraves aux droits maritimes des États-Unis , et quand ils éprouvèrent de la part de la France, non-seulement les mêmes restrictions, mais des attaques vives, continues et qui ne laissaient plus aucune sécurité à leur navigation , alors leur's relations avec cette puissance furent profondément altérées : d'autres temps avaient fait naître d'autres intérêts : l'autorité n'était plus aux mains de Washington qui avait constamment cherché à prévenir un éclat : on attribuait à son successeur d'autres dispositions, et l'on ne voyait plus opposer de digue aux progrès de cette mésintelligence.

On semblait toucher au moment d'une rupture ; et le congrès, voyant que tous ses efforts pour négocier à l'amiable unetransaction sur ses différents griefs avaient été rejetés par le gouvernement français et que l'on poursuivait en-

core le même système d'hostilité contre les droits d'une nation libre et indépendante , déclara le 7 juillet 1798 , que les États-Unis étaient exonérés des stipulations de leurs traités avec la France.

Au moment oij le congrès faisait cette déclaration , il renouvelait son traité d'amitié et de commerce avec la Prusse; et cette convention, conclue pour dix années , laissait en suspens , durant la guerre actuelle, la reconnaissance du principe que le pavillon couvre la marchandise. On désirait sans doute ne pas renoncer à cette règle; mais on voulait éviter une collision avec l'Angleterre qui ne l'avait point admise dans son dernier traité, et l'on attendrait le retour de la paix , pour se concerter avec les grandes puissances maritimes, sur la conduite a suivre envers les neutres, pendant les guerres à venir.

Le congrès voulut appuyer de quelques préparatifs militaires sa délibération relative à la France : il ne se proposait point d'engager la guerre et de prendre l'offensive ; mais il voulait assurer, en cas d'agression , la défense du territoire américain : il ordonna la levée de douze régiments d'infanterie, d'un corps de cavalerie , d'un régiment d'artillerie et de génie, et de quelques troupes de volontaires : on jeta les yeux sur l'homme que l'opinion publique appelait au commandement de l'armée; et Washington, retiré dans ses terres de Mont-Vernon , depuis la fin de sa présidence, fut invité par John Adams à se dévouer encore au service de la patrie. Washington, quoique son âge lui fit désirer le repos , ne pouvait refuser aucune fatigue pour défendre son pays; et quoiqu'il espérât encore une réconciliation entre deux puissances qui n'avaient aucun intérêt a se traiter en ennemies, il ne voulut négliger aucun moyen pour soutenir, en cas de rupture , la cause nationale qui lui était confiée. Attaché dès ce moment à l'organisation de tous les corps et de tous les services de l'année, occupé de plans militaires qui embrassaient un pays immense, Washington

L'UNIVERS

se livra sans relâche à d'innombrables travaux, avec une ardeur qui excédait ses forces : cette puissance des facultés intellectuelles, qui survit à l'affaiblissement des organes, semble les ranimer encore par son activité et son énergie, mais elle hâte leur épuisement, Washington, luttant contre une fatigue de tous les jours , approchait rapidement du terme, et cinq mois après sa nomination au commandement des troupes américaines, il fut enlevé à sa patrie : une inflammation à la gorge se déclara dans la nuit du 13 décembre 1798; elle fit des progrès si rapides que tous les secours devinrent impuissants : l'embarras toujours croissant de sa respiration l'avertit que sa fin était prochaine; et, attendant la mort sans la craindre, il régla quelques affaires, prit congé, par un geste affectueux, de ses serviteurs qui ne pouvaient plus l'entendre, et resté seul avec le docteur Craig son ami , dont il pressait encore la main , il rendit le dernier soupir.

Cette nouvelle fut rapidement portée de Mont-Vernon à Philadelphie : le peuple fut consterné; les délibérations du congrès furent suspendues; il ne s'assembla le lendemain que pour s'occuper des tristes devoirs que l'on avait à remplir. Le congrès prit le deuil jusqu'à la fin de la session , et voulut décerner des honneurs publics à la mémoire « de l'homme qui fut le premier « dans la guerre et dans la paix, et qui « eut la première place dans le cœur " de ses concitoyens. » Les mêmes sentiments d'affection et de respect furent exprimés par John Adams, son successeur. Le congrès décida que les deux chambres se rendraient le 26 décembre au temple luthérien; qu'un de leurs membres y prononcerait l'oraison funèbre de Washington; que tous les citoyens des États-Unis seraient invités à prendre le crêpe pendant trente jours; qu'un monument en marbre serait érigé en son honneur dans la ville fédérale, et que mistriss Washington serait priée de permettre qu'on y transférât le cercueil de son illustre é^)oux , niomentonément déposé soiis les om-

brages de Mont-Vernon , dans le modeste tombeau de sa famille (vov.

pi. 92).

Ainsi finit le grand homme qui laissait aux générations à venir sa gloire et l'exemple de sa vie.

Quand les Américains firent une si grande perte, les démêlés survenus entre eux et la France devenaient encore plus graves : les États-Unis venaient d'être atteints, le 29 octobre, par un nouvel arrêté du Directoire, ordonnant que les matelots des puissances neutres , trouvés à bord des bâtiments armés contre la France, fussent déclarés pirates et traités comme tels.

Jusqu'alors il avait été généralement reçu d'admettre les étrangers pour un tiers dans la composition des équipages de navires, et le droit des gens ne permettait pas d'enlever aux neutres cette franchise. Le traité conclu à Londres, entre l'Angleterre et les États-Unis, ne pouvait pas même être allégué comme exemple d'une telle infraction ; car si ce traité exposait à la punition des pirates les armateurs américains qui prendraient des lettres de marque i contre l'Angleterre, il ne s'appliquait j qu'aux chefs , et ne s'étendait point aux | simples matelots faisant partie des équi- i pages; mais nous avons déjà vu que j chaque puissance belligérante ne se i bornait point alors à imiter les rigueurs | de ses adversaires. Le Directoire de 1 France voulait ravir à l'Angleterre toute espèce de coopération de la part des étrangers; et cette sévérité contre les matelots américains employés à la manœuvre des navires anglais leur était d'autant plus fatale, que souvent ils y avaient été retenus contre leur gré : ces hommes forcément enrôlés, et n'ayant pu se maintenir dans la condition des neutres, allaient être rejetés dans la classe des forbans , et ils se trouvaient menacés d'un plus dur traitement que l'ennemi lui-même.

Une situation si pénible ne pouvait se prolonger, et la nouvelle des délibérations prises par le Directoire produisit en Amérique une vive effervescence. Mais rhomuic d'État dont on

ÉTATS-UNIS D'AMÊRIQUK.

révérait la mémoire avait souvent conseillé d'éviter une rupture avec la France : l'autorité de ses derniers avis

§ révalut encore; le gouvernement fééral les suivit, et d'autres ministres furent envo)^és en Europe pour essayer une réconciliation. Pendant leur séjour à Paris, le pouvoir avait passé des mains du Directoire dans celles tiu consul Bonaparte, et les sentiments du triomphateur de l'Italie n'étaient point hostiles envers les États-Unis. Une loi du 14 décembre 1799 avait mis de plus justes lîornes à la course maritime, et un arrêté consulaire avait rétabli les sages règlements du 26 juillet 1778 sur la navigation des bâtiments neutres.

Ce retour aux principes longtemps soutenus par la France aplanissait les principales difficultés d'une négociation avec les États-Unis, et une convention du 30 septembre 1800 vint enfin rapprocher les deux gouvernements.

On se promit la restitution des bâtiments de l'État qui auraient été pris de part et d'autre , et celle des propriétés capturées qui ne seraient pas* encore condamnées. Les deux puissances jouiraient dans les ports l'une de l'autre, quant au commerce et à la navigation, des privilèges de la nation la plus favorisée. Tous les principes de neutralité et de droit maritime, reconnus par les traités qu'elles avaient conclus précédemment, étaient renouvelés : chacune d'elles pourrait naviguer et commercer dans les ports appartenant à l'ennemi de l'autre puissance; l'accès des places bloquées et l'importation de la contrebande de guerre étaient seuls prohibés. Le pavillon devait couvrir la marchandise, et celleci était réputée neutre ou ennemie, suivant la nationalité du navire.

Les vaisseaux naviguant sous convoi ne devaient pas être visités : il suffisait que le commandant de l'escorte déclarât que ces navires appartenaient à la puissance dont il arborait le pavillon, et qu'ils n'avaient à bord aucune contrebande.

Les tribunaux établis pour les prises, dans les pays où elles seraient conduites , pourraient seuls en prendre con-

naissance. Tous les capitaines de corsaires devaient fournir une caution, pour répondre des dommages qu'ils auraient illégalement causés pendant leurs croisières. Si l'une des deux nations était en guerre, les corsaires qui auraient reçu une commission de ses ennemis ne pourraient pas armer dans les ports de l'autre puissance , et ils ne pourraient pas y vendre leurs prises.

Aucun pirate ne serait reçu dans les ports, et tous les effets qu'on aurait pu reprendre sur eux seraient rendus aux propriétaires.

Chacune des deux nations exercerait seule sur ses côtes le droit de pêche ; elles ne se troubleraient pas mutuellement dans l'exercice de ce droit sur les côtes de Terre-Neuve, et dans les autres parages au nord des États-Unis, et la pêche de la baleine et du veau marin serait libre dans toutes les parties du monde.

Les règles de droit maritime, rappelées dans la convention que nous venons d'analyser, étaient celles qui avaient déjà été consacrées en 1780 par les puissances du nord de l'Europe, signataires des actes de la neutralité armée. Les mêmes principes avaient été proclamés en 1794 par le Danemark et la Suède, et ils le furent encore en 1800 par ces deux puissances et par la Prusse et la Russie, qui résolurent de rétablir et de soutenir en commim ce système, protecteur du commerce et de la navigation neutre.

Nous n'avons pas à peindre tous les événements qui furent amenés par cette ligue nouvelle, et qui sont étrangers à l'histoire des Etats-Unis ; mais nous devons rappelerquecette confédération du Nord ne fut pas ménagée par l'Angleterre, comme l'avait été celle de 1780, et qu'elle attira sur le Danemark toutes les calamités de la guerre. Co--» penhague fut bombardé , le 2 avrif 1801, par une flotte britannique : les navires, les arsenaux, les magasins furent détruits, et les désastres de cette journée forcèrent le gouvernement danois à renoncer à toute coopération avec ses alliés. Une attaque semblable allait être dirigée contre le port de

L'UINIVERS.

Cariscrona, et l'amiral anglais Hyde- Parker obtint de la Suède une renonciation semblable. On venait d'apprendre la mort tragique de l'empereur Paul , sur% i;nue le 24 mars : l'avénement d'Alexandre, son successeur, fit abandonner le système qu'il avait soutenu , et amena la cessation des hostilités entre l'Angleterre et les puissances du Nord. La Russie renoua , par sa convention du 17 juin 1801 , ses relations avec l'Angleterre, et les cours de Danemark et de Suède accédèrent plus tard aux dispositions de ce traité. On stipula que les vaisseaux neutres pourraient commercer librement dans les ports des nations en guerre, en exceptant les cas de contrebande et de blocus ; mais il fut en même temps convenu que les marchandises ennemies pourraient être saisies sur bâtiment neutre, et que la visite pourrait avoir lieu à bord des vaisseaux naviguant sous convoi. Quelques-unes des bases de la neutralité armée se trouvaient ainsi reconnues, et les autres étaient rejetées.

On put dès lors remarquer des différences essentielles dans les principes de droit maritime adoptés par différentes puissances de l'Europe : ces privilèges avaient été restreints dans les conventions faites avec l'Angleterre, et ils étaient plus étendusdans celles qu'on avait conclues avec la France. Nous aurons bientôt à reconnaître quelles furent les difficultés et les complications d'intérêts qui résultèrent de cette dissemblance de droits et de législation maritime.

Lorsque le gouvernement fédéral ratifia sa convention avec la France, il ne résidait plus à Philadelphie, il avait été transféré à Washington , et le premier traité dont il eut à s'occuper fut cet acte de réconciliation entre les fondateurs et les soutiens de l'indépendance américaine.

Le plan de la ville fédérale avait été tracé en 1791 par le major l'Enfant:

elle occupe, sur la rive septentrionale du Potomac, le terrain qui s'étend entre l'Anacostia et le Rock-River. Les Tuscaroras et les Monacans avaient au-

trefois possédé cette partie des bords du fleuve : ils l'avaient choisie comme un lieu de rendez-vous pour la pêche; et l'on dit que les tribus indiennes, à la tête desquelles ils étaient placés, tenaient le jjrand conseil de leur confédération près du lieu où le congrès des États-Unis vint se réunir deux siècles après.

La fondation de Washington fut commencée par celle des principaux édifices, destinés au congrès, à la présidence et h toutes les grandes administrations. On choisit pour leur emplacement les sites les plus découverts et ceux qui permettaient d'établir entre eux des lignes de communication di- I rectes et faciles. Le capitole devint le ' point central de la nouvelle cité : la colline sur laquelle il fut placé était aperçue de toutes parts, et les longues avenues qui furent projetées autour de ce monument s'étendirent, comme au- i tant de rayons, jusqu'aux lignes d'en- 1 ceinte: d'autres* places, d'autres édifices devinrent eux-mêmes de nouveaux centres d'où plusieurs avenues se prolongeaient en différents sens; elles reçurent les noms de Pensylyanie, de Massachusett et des autres Etats. On cherchait dans la cité fédérale l'emploi de tous les signes qui pouvaient rappeler l'union et la grandeur. Le peu|)!e devenu roi donna le nom du Tibre aux eaux qui coulaient près du capitole, et l'on voyait sur ses drapeaux la constellation américaine briller dans un ciel d'azur, où planait un aigle armé de la foudre.

A une demi-lieue du capitole, on construisit sur un tertre moins élevé l'habitation du président, entourée des quatre secrétaireries des affaires étrangères, de la trésorerie, de la guerre et de la marine : ce dernier département avait été créé en 1798; et, quelques années après, on fonda ]eNav?j-Yard, sur les bords de l'Anacostia ou de la branche orientale du Potomac. Cet établissement devait réunir les chantiers de construction, les magasins, et tous les ateliers nécessaires à une marine active, industrieuse, et destinée à devenir puissante.

' D'autres emplacements furent choisis, sur quelques-unes des collines formées par les ondulations du sol, soit pour l'Office général des Postes et pour le Conservatoire des arts ou Patent- Office, soit pour la résidence des autorités municipales. Le collège allait dominer la ville entière : on découvrait de sa position une grande partie du district fédéral de Columbia. Un plateau qui s'élève entre les embouchures du Tibre et du Rock-River fut réservé pour l'université , et le jardin botanique dut occuper un terrain situé au pied du capitole.

Ce lieu des séances du congrès avait d'abord été partagé en deux édifices, Tiin pour le sénat, l'autre pour la chaml)re des représentants : ils ne furent réunis que longtemps après par de nouvelles constructions. Les deux façades en furent alors décorées d'une f)elle architecture; une rotonde en occupa le centre, et elle fut couronnée, comme le Panthéon de Rome, d'une vaste coupole. L'habitation du président reçut de nouveaux embelHssenients à'ia même époque, et ces édifices qu'avaient ravagés le fer et la flamme se relevèrent de leurs ruines plus majestueux et plus grands (voy. jol. 89, 90 et 91).

Les rues innombrables, tracées en forme d'échiquier à travers ce territoire, étaient encore inhabitées; et cet aspect de quelques rares monuments, jetés de loin en loin dans un espace désert, pouvait rappeler le souvenir de ces antiques cités où des temples et des palais sont restés debout, et où toutes les autres traces des hommes et de leurs habitations ont disparu; mais on éprouvait ici d'autres impressions.

Les monuments qui survivent aux peuples attristent l'àme : elle jouit de ceux qui commencent leurs cités et qui présagent leur grandeur.

Bientôt quelques groupes d'habitations commencèrent à se former autour des principaux établissements publics:

d'autres étaient dispersés sur les hauteurs ou dans la plaine; et depuis le jVayy-r«r^ jusqu'à Georgetown, depuis Içs sommets du Kalorama jus-

qu'aux rives du Potomac, on voyait des villages , des hameaux , des maisons isolées , s'élever comme les jalons d'une ville immense, dont l'achèvement était réservé à d'autres générations.

Les sessions du congrès, le mouvement des affaires , le goût des voyages , devaient attirer tous les ans à Washington un nombreux concours de nationaux et d'étrangers, et cette affluence donnait à la ville fédérale un caractère animé, mais prompt à se ralentir. Après une résidence de plusieurs mois , toute cette population flottante allait se disséminer sur la vaste étendue des États-Unis , et les rues où elle avait circulé redevenaient de longues solitudes. Cependant les quartiers situés entre le capitole et la présidence avaient déjà reçu quelques milliers d'hâtants : cette position intermédiaire était la plus favorable à la gestion des affaires, à l'activité du connnerce, à l'exercice de tous les arts, de tous les travaux, qu'exige la construction d'une ville et qui doivent répondre aux besoins des habitants. Le Navy-Yard et le voisinage de Georgetown se peuplèrent ensuite; mais partout ailleurs les progrès furent moins sensibles, et l'enceinte de la ville fédérale devait renfermer encore longtemps des terres vagues , des champs couverts de moissons, des pâturages où les troupeaux erraient en liberté, et venaient vers le soir à la porte des habitations faire exprimer leur lait et recevoir de leurs maîtres l'eau et le sel.

Pour favoriser les progrès de cette ville, il ne suffisait pas d'y avoir placé le siège du gouvernement; le fondateur qui en avait choisi la situation pensa qu'elle pourrait devenir un jour le centre d'un grand mouvement commercial , maigre la concurrence de quelques autres places maritimes. Le projet (l'ouvrir une ligne de communication entre le Potomac et l'Ohio avait déjà été formé; il devait s'exécuter dans la suite, et influer sur l'agrandissement et la richesse de la cité fédérale. Une ville est fondée pour les siècles, et le temps seul peut achever l'œuvre que la prv'\'oyance a commencé.

L'UNIVERS

Les Américains avaient alors devant les yeux la plus brillante perspective de prospérité, et l'Europe elle-mênie commençait à respirer des malheurs d'une guerre longue et désastreuse. L'année 1801 lui rendit la paix : la France la conclut à Lunéville, le 9 février, avec l'empereur d'Autriche et le corps germanique ; elle signa , le 1" octobre, ses préliminaires de paix avec la Grande- Bretagne, et d'autres l'éconciliations eurent lieu dans la même année avec les Deux-Siciles, la Bavière, le Portugal, la Russie, les régences barbaresques et la Porte Ottomane.

Bonaparte se hâta de profiter des premiers moments où la mer redevenait libre, pour envoyer à Saint-Domingue un corps d'armée. Cette île, dont les Anglais n'avaient pu ni dompter l'insurrection ni conserver le territoire, avait ensuite été livrée à toutes les fureurs d'une guerre à outrance, entre Rigaut, commandant des hommes de couleur, et Toussaint- Louverture, commandant des noirs. Toussaint, supérieur par l'habileté et par le nombre, l'avait enfin emporté : devenu législateur et pacificateur de l'île, il y avait été proclamé gouverneur à vie, et il cherchait à faire approuver ses réformes par la métropole, dont il était disposé â maintenir la souveraineté; mais le premier consul le considéra comme un révoltéqu'ilfallaitsoumettre. Trente mille hommes furent destinés à cette expédition, dont il confia le commandement au général Leclerc, son beaufrère; et la flotte de Brest, où se trouvaient les principales forces, ayant mis à la voile au mois de décembre 1801 , vint mouiller, le 3 février de l'année suivante, vers l'extrémité orientale de Saint-Domingue. La flotte se partagea ensuite en plusieurs divisions, qui devaient se porter en même temps au nord, au sud et à l'ouest : l'escadre du nord s'empara du fort Dauphin; les noirs mirent le feu au cap Français, qu'ils ne pouvaient défendre, et le vainqueur ne parvint à s'y établir que sur des ruines; on débarqua en forces dans le quartier du I>imbé. Leclerc y apprit bientôt l'occupation de Santo

Domingo, des Cayes, de Port-au- Prince : la flotte de Toulon y était arrivée; et le général, croyant n'avoir plus de mesures à garder, rompit les relations qu'il avait d'abord cherché à former avec Toussaint-Louverture, et lui fit impérieusement prescrire de se rendre à discrétion.

Les troupes de Toussaint se composaient de douze bataillons et de quelques escadrons : il occupait, à l'occident de l'île, Saint-Marc, les plaines de l'Artibonite, les Gonaïves, où était son quartier général; et malgré l'infériorité du nombre, il soutint avec énergie une guerre sanglante, dont les fléaux furent souvent accrus par les affreuses représailles de l'un et de l'autre parti. Ses principaux lieutenants, Dessalines^ et Christophe , se séparèrent bientôt de lui et firent un arrangement séparé. Les forces des noirs étaient réduites; ils avaient à craindre d'autres défections; et leur général en chef, invité à une conférence pour la paix, se rendit au Cap, où un traité fut conclu le l"" mai 1802. Alors il posa les armes , et se retira dans la fertile vallée d'Ennery, où il désirait vivre paisiblement sur son habitation.

Cependant, au milieu de sa retraite, il portait encore ombrage; on lui supposait le dessein de renouveler la guerre : plusieurs tentatives de soulèvement furent attribuées à ses instigations; et lorsqu'une maladie contagieuse se fut déclarée dans l'armée française, où elle fit rapidement d'affreux ravages, cet affaiblissement de ses forces rendit le général en chef plus soupçonneux. Le bruit d'une conspiration vint à se répandre : ce n'était encore qu'une rumeur vague et confuse mais elle s'accréditait ; et pour ôter aux noirs l'appui sur lequel ils pouvaient compter le plus, Leclerc voulut s'emparer de Toussaint-Louverture : on le fait inviter à une fête; il est arrêté lorsqu'il s'y présente, et on lui met les fers aux pieds. Le guerrier prédit aux hommes qui l'avaient attiré dans un l>iége, qu'il serait vengé par la justice du ciel. Son infortune ne fit que hâter la ruine de l'expédition envoyée à Saint-

Doniingue : les noirs étaient indignés; ils reprirent les armes de toutes parts, et la guerre se ralluma avec une nouvelle furie. Leclerc, emporté par la maladie, laissait les faibles débris de son armée sous le commandement du général Rochambeau, fils de celui qui avait partagé avec Washington l'honneur de la capitulation de Cornwallis. Toute espérance de succès s'était déjà évanouie, et une nouvelle armée, que le premier consul envoya à Saint-Domingue, y fut dévorée, comme la première, par le fléau de la contagion et par celui d'une guerre impitoyable. Les noirs redevenaient souverains d'une terre si longtemps funeste à leur race; et les colons, qui étaient rentrés dans cette île à la suite de l'armée française, reprenaient la route de l'exil : ils allaient une seconde fois affliger du spectacle de leur infortune les États- Unis, la Louisiane et les autres rivages, où ils avaient déjà reçu l'hospitalité.

Plus d'une année avant d'entreprendre cette expédition malheureuse, le consul avait obtenu de l'Espagne la rétrocession de la Louisiane. Ce traité avait été conclu le l*" octobre 1800, le lendemain de la convention signée avec les États-Unis ; mais il était resté secret; et Bonaparte avait différé la prise de possession , jusqu'au moment où il pourrait l'effectuer avec plus de sécurité. S'il avait pu recouvrer à la fois Saint-Domingue et la Louisiane , il aurait relevé dans les îles et sur le continent d'Amérique la puissance coloniale de la France : les désastres dont nous venons de rendre compte trompèrent tous ses calculs, et ne lui flrent plus attacher la même importance à l'acquisition de la Louisiane.

Néanmoins , il fit des préparatifs pour l'occupation de cette colonie : Laussat en fut nommé préfet ; et il partit de France le 12 janvier 1803: le général Victor était désigné pour gouverneur; et la remise du pays devait lui être faite ; mais son départ fut encore différé; et, sur ces entrefaites, il s'éleva de nouvelles difficultés entre les autorités espagnoles de la Louisiane et

quelques Etats de la confédération américaine.

La concession faite aux États-Unis d'un droit d'entrepôt à la Nouvelle- Orléans , avait été tacitement prolongée depuis l'expiration de son premier terme; mais l'intendant espagnol. Morales, l'avait ensuite supprimée par une proclamation du 16 octobre 1802.

Cette prohibition inattendue ranima le mécontentement des États-Unis , dont les contrées occidentales ne pouvaient se passer ni de la libre navigation du Mississipi , ni des facilités commerciales que leur donnait le droit d'entrepôt. On fut d'autant plus surpris de la suppression ordonnée par un officier espagnol , que son gouvernement n'avait alors aucun intérêt à la maintenir , puisqu'il avait cédé depuis deux ans tous ses droits à la France, et qu'il était au moment de lui faire la remise de cette colonie.

Des menaces d'invasion se renouvelèrent alors dans les États de l'Ouest , dont la population s'élevait au nombre de huit cent mille âmes : on répétait que le commerce du Mississipi ne pouvait être entravé, sans une flagrante violation de tous les droits , et qu'il fallait rouvrir par la force cette communication , puisqu'on ne pouvait plus compter sur la paisible exécution des traités

Jefferson , élevé à la présidence depuis le 4 mars 1801, cherchait à calmer l'effervescence des habitants de l'Ouest , afin de prévenir une rupture; mais il était prêt à défendre leurs intérêts , et il les mettait sous l'égide du gouvernement fédéral , en faisant connaître au congrès , par un message du 22 décembre 1802 , les atteintes portées aux droits de son pays , et l'intention de lui en garantir la jouissance , par des moyens honorables et justes.

Pour arriver à ce but, Jefferson désira négocier avec la France la cession de la Nouvelle-Orléans, et d'une partie de la rive gauche du Mississipi , depuis la rivière d'Iberville jusqu'à la mer: il désirait aussi acquérir les Floridos; et ce serait avec l'Espagne qu'il

L'UNIVERS

aurait à s'entendre sur cette dernière cession.

Mais , sans attendre l'issue de ces démarches , un parti nombreux continuait de se déclarer pour des mesures plus violentes. Le sénateur Ross demandait en plein sénat que le gouvernement fît attaquer la Louisiane :

d'autres membres proposaient que l'on mît sur pied les milices de l'Ouest; et la prudence de Jefferson avait peine à modérer cet esprit d'irritation. Monroe, chargé d'une mission plus conciliante , arriva le 12 avril 1803 à Paris , où le chancelier Livingston résidait comme ministre plénipotentiaire des Etats - Unis : ce ministre avait déjà préparé par quelques ouvertures la négociation qu'ils avaient à suivre en commun ; et leurs vues furent secondées par la situation politique où se trouvait alors le premier consul.

Les Anglais suivaient des yeux les vastes entreprises de Bonaparte et le mouvement progressif qu'il avait imprimé à la France. Cette infatigable activité qu'il avait déployée au milieu des camps s'était ensuite appliquée aux affaires intérieures : il avait rapproché les partis , relevé les autels , créé la Légion d'honneur, rendu aux émigrés une patrie , entrepris la révision des différents codes , et affermi sa propre élévation. Mais ce génie militaire qui l'avait porté au pouvoir, semblait déjà se trouver trop à l'étroit dans ses dernières conquêtes ; et , depuis les traités qui avaient rendu la paix à l'Europe, il avait réuni à la France le Piémont, l'île d'Elbe, les duchés de Parme et de Plaisance; il gouvernait la république italienne dont il avait été proclamé président ; il avait envoyé des troupes dans les cantons suisses; il allait occuper la Hollande; et la France exerçait dans la diète germanique une haute influence sur les destinées de Tempire d'Allemagne, et sur celles des princes qui avaient à réclamer des dédommagements, pour la sécularisation ou la perte de leurs domaines et de leurs souverainetés.

L'Angleterre, en se plaignant de la prepotence du premier consul en lùi-

rope , était encore plus vivement frappée des préparatifs militaires et maritimes qu'il faisait, au connnencement de 1803, dans les ports de l'Océan : on armait une flotte nombreuse ; et , quelle que pût en être la destination , la Grande-Bretagne voulait prendre des mesures semblables. Cette flotte paraissait devoir être expédiée pour la Louisiane; et le traité de 1800, qui rendait ce pays à la France , était l'acte dont l'Angleterre était alors le plus préoccupée ; elle désirait en empêcher l'accomplissement; mais, prévoyant que son opposition rendrait inévitable une nouvelle rupture, et voulant se préparer à cette guerre qui devenait imminente, elle appelait ses milices sous les armes, et ordonnait une levée de gens de mer.

Cependant le gouvernement anglais qui s'élevait avec amertume contre les acquisitions faites ou projetées par la France, n'avait-il pas eu lui-même les vues les plus ambitieuses; et, depuis les derniers traités de paix , son état de possession n'avait -il pas changé?

Ses troupes retenaient encore l'île de Malte , quoiqu'il se fût engagé à la rendre à l'ordre de Saint -Jean de Jérusalem : il agrandissait , sous le titre de protecteur, son autorité dans les îles Ioniennes : il avait commencé dans les Indes orientales , par un premier traité du 31 décembre 1802, cette longue suite d'acquisitions qui signalèrent le gouvernement général de Wellesley, et qui firent passer sous la domination britannique de nouvelles colonies , plus grandes que la métropole.

Tel était le parti que chacune des deux puissances cherchait à tirer des avantages de sa situation. L'une voulait maintenir en Europe l'ascendant que lui avait donné la gloire de ses armes , l'autre prétendait lui disputer la liberté des mers et toutes les conquêtes éloignées.

A l'approche de la guerre qui allait se rallumer, le premier consul , désirant réunir toutes ses forces autour de lui , renonça au projet d'envoyer en Amérique des trou|)es qui lui se-

raient nécessaires en Europe. De nouvelles combinaisons politiques s'offraient à son esprit : il était frappé de la déplorable situation de Saint-Domingue; il craignait que l'Angleterre ne cherchât à s'établir à la Louisiane ; et il voulait aussi prévenir les projets d'invasion, formés par les habitants des rives de l'Oliio. Un droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans n'était plus regardé par les Américains comme une garantie suffisante de leur commerce, puisque ce droit avait déjà été révoqué; ils demandaient la cession de la ville elle-même et celle de toutes les terres adjacentes : le chancelier Livingston avait même proposé au gouvernement français d'ajouter à cette cession celle de toutes les contrées de a colonie qui sont situées au nord de l'Arkansas. Cette réunion de circonstances faisait présumer que la Louisiane pourrait bientôt devenir un sujet de litige; et, quoique le nouveau négociateur envoyé en France ne fut chargé par ses instructions que d'obtenir la cession de la Nouvelle-Orléans, et des terres situées à l'orient du Mississipi , le premier consul ne se borna point à accéder à cette demande.

Si la France, en abandonnant la principale ville de cette colonie , avait voulu conserver les régions situées sur la rive occidentale du Mississipi , entre ce fleuve et le cours de la Sabine, elle aurait été dans l'obligation d'y fonder une autre capitale : de tels soins exigent un temps de calme et de sécurité ; et ce n'était pas dans un semblable moment de crise que le premier consul aurait voulu s'y livrer. Dès lors il ne songea plus à occuper la Louisiane , et il forma le dessein de céder aux États-Unis cette possession, qu'il avait désiré rendre à la France , mais dont elle ne jouissait pas encore. En assurant aux Américains un si grand développement de territoire , en leur donnant d'autres lignes de navigation intérieure, et un littoral étendu sur 3e golfe du Mexiçjue , il espérait opposer un contre-poids à la puissance maritime de l'Angleterre, et il voyait, dans cette rivalité d'intérêts et dans

cette-balance de pouvoirs, un nouveau moyen de résister au monopole et aux prétentions exclusives d'une seule nation; mais il désirait aussi que les conditions de cet arrangement lui aidassent cà subvenir aux premières dépenses de la guerre qui était près de s'engager, et au payement des indemnités que les États-Unis réclamaient de la France , pour d'illégales captures de navires et de cargaisons. Ces indemnités s'élevaient à vingt millions de francs ; et les Américains , se chargeant de les acquitter eux-mêmes , s'engagèrent de plus à un versement de soixante millions , pour entrer en possession de la Louisiane.

Quoique cette colonie eût été séparée de la France depuis quarante ans , que la première génération eut passé, et que les intérêts, les mœurs, les lois se fussent modifiés, néanmoins l'empire des souvenirs et celui des premières affections subsistaient encore; et quand les habitants avaient appris qu'ils rentreraient sous les lois de l'ancienne patrie, cette nouvelle avait profondément ému toutes les âmes. La France elle-même avait accueilli avec empressement une si chère espérance :

mais on fut bientôt détrompé; et, lorsqu'on eut connaissance des nouveaux traités du 30 avril 1803, qui cédaient cette contrée aux États-Unis, un grand nombre d'honmies furent affiigés d'une semblable perte; soit que leurs spéculations fussent déjà dirigées vers la Louisiane, qu'ils y vissent un nouveau champ pour le commerce et pour les entreprises agricoles, ou que, fatigués des troubles et des guerres de l'Europe, ils désirassent trouver un nouvel asile qui fut encore pour eux la patrie; soit que, par sentiment de dignité naturelle et par un invincible attachement aux droits des hommes , ils ne pussent s'accoutumer a voir les gouvernements disposer entre eux de l'acquisition des pays et des âmes, évaluer en numéraire de telles aliénations, et livrer avec la terre les peuples redevenus main-mortables. Nous avons peint la pénible impression qu'avait causée en France le premier abandon

L'UNIVERS

de la Louisiane en 17G2 : de tels regrets pouvaient-ils ne pas se ranimer, lorsqu'on vit cette renonciation se renouveler et devenir irrévocable?

Cependant la perspective ouverte à cette colonie vint ensuite rendre ces réflexions moins amères. La Louisiane se trouvait émancipée : n'étant plus réduite à la protection d'une métropole située à deux mille lieues de distance, elle ne serait plus entraînée dans des querelles étrangères à ses intérêts; et, en devenant membre de la confédération des États-Unis, elle aurait part au développement de leur prospérité. L'heureux avenir qui lui était promis satisfaisait du moins un des premiers vœux de la France.

L'Espagne apprit avec déplaisir la cession qui venait d'être faite aux Américains. Elle s'était réservé par ses traités de 1800 qu'elle pourrait recouvrer la possession de la Louisiane, dans le cas où la France se déciderait de nouveau à y renoncer. Ce droit de préférence , que l'Espagne cherchait h retenir, avait surtout pour motif de rétablir la contiguïté des Florides avec ses autres domaines d'Amérique ; et en effet on pouvait prévoir que l'isolement des Florides les rendrait trop faibles pour se défendre seules contre )me invasion , si la guerre venait h menacer leurs frontières : leur sort était étroitement lié à celui de la Louisiane ; et dès qu'elles étaient enveloppées du territoire des États-Unis, elles paraissaient destinées à en faire un jour partie.

Pour accomplir la cession de la Louisiane, il était d'abord nécessaire que les autorités espagnoles fissent la remise de cette colonie aux Français chargés de la recevoir : cette remise eut lieu le 30 novembre 1803, entre les mains de Laussat, qui résidait depuis plusieurs mois à la Nouvelle-Orléans sans y remplir aucune fonction.

Le nouvel administrateur n'exerça que passagèrement les pouvoirs dont il se trouvait alors investi ; et l'on prépara, dans cet intervalle, la seconde transmission de souveraineté. Le général Wilkmson s'avançait vers la capitale

avec un corps de troupes américaines :

il fit son entrée le 20 décembre; et le gouvernement de la colonie fut transféré le même jour au commissaire des États-Unis , qui était chargé d'en prendre possession.

Le drapeau de la France avait flotte pendant vingt jours sur les murs de la Nouvelle-Orléans; et de vieux soldats qui l'avaient alors gardé ne pouvaient s'en séparer sans regret : ils mirent à leur tête un sergent, orné des cicatrices de ses anciens combats, et portant en écharpe l'étoffe de ce pavillon révéré. Le noble cortège passa devant les troupes des États-Unis, qui lui rendirent tous les honneurs militaires, et il alla remettre aux mains du commissaire français le signe d'honneur et de ralliement qui venait encore de les réunir et qu'ils avaient salué de leurs dernières acclamations.

Les Etats-Unis avaient profité des moments de paix dont l'Europe avait joui, pour terminer en 1802 leurs discussions avec l'Angleterre sur des créances mutuelles qui n'étaient pas encore acquittées, pour conclure avec la France les traités de la Louisiane, et pour rendre h leur commerce maritime tous les développements dont la guerre l'avait momentanément privé. Mais leur navigation dans la Méditerranée était encore en butte à quelques agressions : plusieurs vaisseaux américains avaient été pris en 1801 par des corsaires de Tripoli : le capitaine Sterret , attaqué troisfois par un de leurs armements, n'avait dû qu'.à une extrême bravoure ses succès dans chaque combat: et le gouvernement fédéral avait envoyé une escadre dans la Méditerranée, pour contenir les croisières de la Régence.

Il y eut l'année suivante quelques engagements devant le port de Tripoli , entre une frégate américaine et les chaloupes canonnières chargées de défendre les approches de la place; et une nouvelle escadre de deux frégates et de cinq corvettes , commandée par le Commodore Preeble, vint croiser dans les mêmes parages au mois d'aoîlt 1803.

La frégate la Philadelphie précédait

les autres navires; mais s' étant avancée sur les bas-fonds d'une côte qui ne lui était pas connue, elle ne réussit point à se dégager, et après avoir jeté à la mer toute sa charge et presque tous ses canons, sans pouvoir se remettre à flot et regagner le large, elle fut forcée de se rendre avec son équipage aux bâtiments ennemis qui l'attaquèrent de toutes parts. Le Commodore Preeble s'empara à son tour d'un schooner tripolitain , et il fit de vains efforts pour obtenir l'échange des bâtiments et des hommes qui avaient été pris de part et d'autre.

Alors Décature, qui était lieutenant de vaisseau , conçut le hardi projet de reprendre au milieu même du port la frégate américaine. On met à sa disposition le schooner r/«/re/3io?e, soixantedix soldats et six matelots : il part de Syracuse, et paraît devant Tripoli le 10 février 1804; il entre dans le port, s'avance à cinquante pas du bâtiment capturé, se porte sur ses flancs, et saute à bord avec le pilote Morris : l'équipage le suit; ils se jettent tous, l'épée à la main, sur l'ennemi, nettoient les ponts, et prennent possession de la frégate. Mais bientôt un feu terrible est dirigé contre eux par les batteries du rivage, des châteaux, des corsaires de la Régence : la frégate est en flammes, et les Américains sont forcés de se retirer. Ils n'avaient que quatre hommes blessés : les Tripolitains en avaient perdu vingt- deux dans le combat, et la prise qu'ils avaient faite fut détruite sous leurs yeux.

Au mois d'août suivant, l'escadre

, américaine vint jeter l'ancre à une portée de canon des batteries du port : elle eut plusieurs rencontres avec les armements de la Régence; et, le 5 septem-

I bre , le lieutenant Somers , accompagné

I des lieutenants "Wadsworth et Israël, fut chargé de s'approcher, autant qu'il le pourrait , de la ville et des batteries , avec un brûlot chargé de dix barils de

i poudre et de trois cents bombes : il était suivi d'une barque, à bord de laquelle il devait se réfugier pour gagner le brick la Sirène; mais il ne revint point de son expédition. Deux galères

ennemies, montées de cent hommes chacune, étaient près d'arriver sur lui , lorsqu'on entendit l'explosion : on croit que Somers , ne voulant pas se retirer, et préférant la mort à l'esclavage, mit lui-même le feu aux poudres. Les galères furent détruites ; un grand nombre de bombes éclatèrent sur la ville et le château , et répandirent partout la consternation.

Lorsque Preeble revint aux États- Unis , le congrès lui vota des remercîments, et lui décerna une médaille d'or, en mémoire de ses glorieux services.

Une nouvelle expédition fut formée contre Tripoli : le général Eaton qui la commandait était chargé de la concerter avec Hamet, ancien pacha de Tripoli, chassé par son frère, et retiré en Egypte, où il était encore à la tête de quelques troupes. Le 6 mars 180.S, le général Eaton, accompagné de Hamet, partit d'Alexandrie avec un corps de cavalerie arabe, d'autres partisans du pacha détrôné et soixante-dix chrétiens. Après un pénible voyage à travers la Cyrénaïque, il arriva le 25 avril devant lès murs de Derné. Un parlementaire, qu'il envoya au gouverneur de la place, n'ayant" pu en obtenir la reddition, on donna l'assaut, et cette ville fut emportée à la baïonnette; une partie de l'escadre américaine était arrivée dans la baie : elle seconda puissamment l'attaque des troupes de terre.

Une armée africaine tenait alors la campagne; et, le 18 mai, elle se présenta devant la ville pour essayer de l<i reprendre; mais elle fut repoussée, ei dut se retirer précipitamment au delà des montagnes. Cette armée, revenant à la charge, engagea plusieurs escarmouches; et, le 10 juin, elle soutint près du rivage un combat général où elle fut encore défaite.

Cependant, tandis que le général Eaton et Hamet obtenaient ces succès dans la province de Derné, le pacha régnant faisait négocier à Tripoli un traité de paix avec Tobias Lear, accrédité auprès de lui par le gouvernement fédéral. Ce traité stipula la mise en liberté des prisonniers américains, et

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