‹ Étemens d'idéologie (volume 2)Chapitre 63 sur 99 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

peine quarante^ ans de cette époque. L^tonnement redouble cpiand on songe que la langue la plus belle au jugement des connaisseurs , la langue grecque , existait dans tonte sa splendeur depuis deux- mille ins ; qu'une foule de lUleurs , métaphysiciens, grammairiens , avaient ëorn des ouvrages pleins de sagacité ; que Part de s^exprimer en prose et en vers avait été porté maintes ibis , dans différens tems et dans différens pays , à un degré de perfection qu^il sera peut-être éternellement impossible de surpasser ; et que Rousseau lui-même est souvent le modèle d'une éloquence admirable. Assurément rien ne prouve mieux que la pratique d'un art peut être portée à mi très-haut degré de perfection , quoique sa théorie Mit encore complètement ignorée : aussi est-ce un phénomène que Fesprit humain nous montre constamment' dans toutes les branches de ses connaissances ; et tout surprenant qu'il nous parait , il est fiicile de s'en rendre compte.

En effet , l'homme commence toujours par obser- Ter des faits ; mu par 8eB besoins , il en tire d'abord des conséquences pratiques ; il les varie , il les modifie , il les combine , il en fait mille applications ingénieuses ; c'est là ce qui constitue Fart ; et il jouit long-tems de ses succès ayant de songer à rapprocher les uns des autres ces faits principaux , à les comparer y à examiner leurs rapports , à y découvrir des lois constantes , et à remonter par elles à des faits antérieurs moins nombreux, dont tous les autres ne soient que des conséquences. Or , c'est là en quoi consiste la théorie : il faut avoir du tems de reste

pour s'en ooovper ; car , si elle donne de grandi ii» tages pour l'avenir , elle neponryoît paf aoxbcflii du moment Souvent les fruits ntilce qu'elle pà produire sont impossibles à prévoir ; et on bs ^ aperçoit que quand elle est 4faoaYerte , quelqaclii même long-tems après. ^

Ainsi , par exemple , l'homme observe que le lili flotte sur l'eau, il en proûte pour faire sn owni ii ment un radeau, un canot, nager, naviguer, p^ cher : il aura des vaisseaux assex bien oonstnnli, il aura déjà tiré de celte observation mille inveitiBtf utiles avant d'avoir rattaché œ premier fiiit à d*aitres , avant d'avoir reconnu que c'est la même caM qui fait que la pluie tombe et que la famée iMrii dans l'air , avant enfin d'en avoir déduit les kîi.g^ nérales de l'hydrostatique.

De même il a des fardeaux à remuer : il s'aperçoit promptement qu'à l'aide d'un bâton emplqjé d'une certaine manière il déplace des masses qtfe toutes ses forces appliquées directement ne pouraient ébranler. Il se sert donc du levier , il en viiis l'usage de cent façons fort adroites , ayant dedéoonvrir l'analogie et la liaison de ce fait ayeo la force da choc des corps en mouvement , et de s'élever aux principes généraux de la méeuiique. U ne le peut même pas sans avoir perfectionné les moyens d'observation , ceux de calcul , et les méthodes de raisonnement, o'est-à-Hiire sans avoir lait beaucoup d'autres découvertes dans des genres très-différens.

De même encore , dans le cas qui nous occupe, un homme fait d'abord un cri, peut-être sans projet;

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U s^aperçQiA qu'il frappe l'oreille de aoa semblable , qa^il attire aaa atteotion , qu'il lui doone une notion de ce qui se passe en lui ; il répète ce cri ayeo l'iatention de se faire entendre ; bientôt il en fait d^autres qui ont une j|^re expression ; il s'applique à Tarier ces expression , à les rendre plus distinctes , plus circonstanciées , plus déterminantes ; il modifie ces cris par des articulations; ils deviennent des mots auxquels il fait subir diverses altérations pour indiquer leurs rapports ; il en forme des phrases dont la tournure varie suivant les circonstances, les besoins , l'objet qu'on se propose , le sentiment dont on est animé : voilà une langue. D'observations en observatioos sur les effets de cette langue , on parvient au talent le plus exquis pour exprimer les idées les plus fines , exciter les sentimens les plus vébémens et procurer les plaisirs les plus délicats : on en prescrit même les règles. Cependant ou n'a pii encore démêlé jusque dans leur principe les causes de l'analogie des formes différentes que cette langue sait prendre , les lois générales qui les régissent , ks effets qu'elle produit dans l'esprit de celui même qui s'en sert , ni la théorie de la formati^ des idées de eeloi qui parle et de celui qui entend. '

n en est de même ^ l'art du raisonnement , presque identique avec celui de la parole. G>mbien de tems on a raisonné, et souvent parfaitement, sans être remonté jusqu'aux causes de la certitude et à la saine théorie de l'art d'y parvenir! Elle ne fait que de naître de nos jours ; elle n'est même encore ni complète ni exempte d'erreurs.

3^8 IDEOLOGIE.

U est donc tari naturel que la pratique soaveD tràa-perfeotionnée précède toute boime théorie ; oeb ne peut paa même être autrement , oar on ne aaniaii oomparer des faits qu^après les avoir oonnns , et oi ne peut découvrir les lois méaéÊfilBB qui régissent ea faits, qu'après Les avoir ooniPtfés- entre eux. Céâ nous explique aussi pourquoi la science qui noasoocupe , celle de la formation des idées , est si nsavelle et n peu avancée : i>uisqn'elle est la théorisé» théories , elle devait naître la dernière. Ceci , •■ reste , ne doit pas fedre oonolure que les théoiiei « général, et notamment Tidéologie, soient inndlfliy elles servent à rectifier et épurer les divera« OMnaûtsances, à les rapprocher les unes des autres, à les rattacher à des principes plus généraux, et eifii à les réunir par tout ce qu'elles ont de oomm«B> Mais revenons aux signes de nos idées , sans lesqiiel.i nous n^aurions jamais fait de pareils progrès.

Nous rayons déjà dit, les mots dont nous noui servons sont les signes de nos idées; leur rëuaioB forme une langue , et toutes les nations connues oat un langage de ce genre , o^est-à-diie , une langae parlée. Cela prouve que les iiommes ont senti ansnimement que de tous leurs moyens de oommonioation avec leurs semblables , ^Wgane de la voix tst celui qui leur fournit le plus de ressources pour exprimer ce qui se passe en eux , et que dans les autres , l'organe de Touïe est celui qui leur offre le plus d'àvanlages pour leur faire éprouver des impressioiu variées et distinctes. Ccst notre organisation ellemême qui détermine cette juste préférence j mais

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