ET DE SES EFFETS
DE NOS iCnONS.
DE LA SOClÉTi.
L'iKTRODUCTtoiT que Ton vient de lire est conucrée tout entière à examiner la génération de quelques idées très-générales , à jeter nn premier coup d^œil sur la nature de ce mode de notre sensibilité que nous appelons volonté ou faculté de vouloir , et à indiquer quelques-unes de 86& conséquences immédiates et universelles.
Nous y avons vu sommairement lo ce que sont des êtres inanimée ou insensibles , tels que beaucoup nous paraissent, qui peuvent bien exister pour les êtres sensibles quUls affectent , mais qui n'existent pas pour eux-mêmes, puisqu'ils ne le sentent pas^
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30 ce que seraient des êtres seutans , mais sentant tout avec une indifférence telle , que de leur sensibilité il ne résulterait aucun choix , aucune préférence^ aucun désir, en un mot aucune yolonté; S<* Of qttt 40Dt dei étjroa ientans et vomJaiu mnme tous les animaux que nous connaissons , et spécialement comme nous , mais isolés ^ 4** ^^ enfin ce que deviennent des êtres sentans et voulans à notre manière , lorsqu'ils sont en contact et en relation avec d'autres êtres de leur espèce , semblables à eux , et ayec lesquels ils peuvent correspondre pleinement
Ces préliminaires étaient nécessaires pour que le lecteur pût bien suivre la série des idées. Mais il serait inconvenant, dans un Traité de la volonté, de parler plus long-temps des êtres qui ne sont pas doués de cette &culté intellectuelle ; e^ il ne serait pas moins superflu, ayant principalement en vue Fespèce humaine, de nous occuper davantage d'êtres qui seraient sentans et voulans , mais qui vivraient isolés.
L'homme ne peut exister ainsi , cela est prouvé par le fait : car on n'a jamais vu , dans aucun coin du monde , d'animal à figure humaine , tel brut qu'il soit , qui n'ait aucune espèce de relation avec aucun autre animal de son espèce. Gela n'est pas moins démontré par le raisonnement : car un tel individu peut bien , à la rigueur , subsister , quoique trèsmisérablement , mais il ne peut certainement pas se reproduire. Pour que l'espèce se perpétue, il fiiut que les deux sexes se réunissent ; il faut même que l'enfant qui est le produit de leur union reçoive
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.an94emps lea aoiiu de tes parens en an moine oeux le li mère. Or nous aomniei ùdt de telle façon , qne noef avons tons pins on moins un penchant naturel Blinné à sympathiser, c'est-ÀHlire qne nons épronrons tons du plaisir à faire partager nos impressions , Mi affections , nos sentimens , et à partager ceux de 106 semblables. Pent-étre ce penchant existe-t*il plos ou moins dans tous les êtres animés ; peut-être néme est-il en nous , dès Porigine , une partie oonâdérable de celui qui attire si puissamment les denx leies l'un Ters Pautre. Ce qnHl j a de certain , c'est in'ensnite il Taugmente prodigieusement : il est iono impossible qne des rapprochemens que notre iff^anisatioii rend inéntables ne développent pas en BOUS cette disposition naturelle à sympathiser, ne la fortifient pas par l'exercice, et n'établissent pas sntre nous des relations sociales et morales. De plus , ions sommes encore tons ftits de manière que nous MMioiii des jngemans de ce que nous éprouvons , le ce que nous sentons , de ce qne nonS voyons, 91 un mot , de tout ce qui nons affecte } nous y disingnone d^ parties , des circonstances , des causes , tes conséquences ; et c*est là en juger. 11 est doné mpossible que nous ne nous apercevions pasbient^ le l'utilité que nous pouTons tirer du secours de nos «mblables, de leur assistance dans nos besoins, du xfloours de leurs volontés et de leurs forces avec es nôtres. Nouvelle raison pour que des rapproche» nens , d'abord fortuits , deviennent durables et periyn*>nf entre nous. C'est aussi ce qui est arrivé tou" ours et partout ; c'est ce qui toujours et partout
auici a produit cette admirable et saTante iiiTentian d^nn langage plus ou moins perfiectionné , mais ton» jours, à ce qu'il parait, plus circonslancié et plus capable d'explications détaillées que celui d'aucun autre animal : c'est donc l'état social qui est notre état naturel, et celui dont nous devons uniquement nous occuper.
Je ne considérerai cependant pas ici la sodété sous le rapport moral ; je n'examinerai pas comment elle développe, multiplie et complique tontes nos passions et nos affections, ni quels sont les nombreux devoirs qu'elle nous impose, ni d'où nait pour nous l'obligation fondamentale de respecter les conventions sur lesquelles elle repose et sans lesquelles elle ne peut subsister. Je n'envisagerai l'état social que sous le rapport économique , c'està-dire relativement à nos besoins les plus directs et aux moyens que nous avons d'y pourvoir.
Maintenant, qu'est-ce donc que la société vue sous cet aspect? Je ne crains point de le dire, la société est purement et uniquement une série oontinuelle d'échanges \ elle n'est jamais autre chose dans aucune époque de sa durée, depuis son commencement le plus informe jusqu'à sa plus grande perfection { et c'est là le plus grand éloge qu'on en puisse faire , car l'échange est une transaction admirable dans laquelle les deux contractans gagnent toujours tous deux : par conséquent la société est une suite non interrompue d'avantages sans cesse renaissana pour tous aeê membres. €eoi demande à être expliqué.
D'abord la société nVst qu'une suite dMchanges : en effet , commençons par les premières conventions sur lesquelles elle est fondée. Tout homme , ayant d'entrer dans Pétat de société^ a, comme nous Payons TU, tous les drcnts et nul devoir, pas même odiû de ne pas nuire au% autres y et les autres sont de même à son égard. Il est évident qu'ils ne pournient pas vivre ensemble, si, par une convention formelle ou tacite , ils ne se promettaient pas réciproquement sûreté. Eh bien ! cette convention formelle est un véritable échange. Chacun renonce à une certaine manière d'employer ses forces , et reçoit en retour le même sacrifice de la part de tous les antres. Une fois la sécurité établie par ce moyen, les honmies ont entre eu% une multitude de relatioDs qui viennent toutes se ranger sous une des trois classes suivantes. Elles consistent ou à rendre des services pour recevoir un salaire , ou à troquer une marchandise quelconque contre une autre, ou à exécuter quelque ouvrage en commun. Dans les deux premiers cas , l'échange est manifeste ; dans le troisième , il n'est pas moins réel : car , quand plu deurs hommes se réunissent pour travailler en commun, chacun d'eux fait le sacrifice aux autres de ce qu'il aurait pu faire pendant ce tempslà pour Êoa utilité particulière , et il reçoit pour équivalent sa part de l'utilité commune résultante du travail commun. Il échange une manière de s'occuper contre une autre qui lui devient plus avantageuse à lui-même que ne l'aurait été la première. Il est donc vrai ^e la société ne con-
àiêîe que dans une suite caitmodUe dPccfau Je ne prétends pes diie qmt les Wn—M^ b rendent jsmais de serrioes grstnîls. Loin de lldée de mer la bienfiôsance, on de la banni lenrs cœurs ; mais je dis qae ce nVst point snr que repose toute la marche de la société, et u que les heureuses conséquences de cette ain yertn ;Mmt bien plus importantes sons le raf moral (i), dont nous ne parkas pas en ce mon que sous le rapport éccmomiqne qui nous occ J^ajoute que , si l'on presse le sens du mot échai et si l'on Teut , comme on le doit , le prendre < toute retendue de sa signification, on peut dire . Justesse qu'un bienfidt, est encore un échange < lequel on sacrifie une portion de sa propriété o son temps pour se procurer un plaisir moral 1 vif et très-doux, celui d'obliger, ou pour s'exe ter d'une peine très- afili géante, la vue de la s tranoe , absolument comme l'on emploie quel argent pour se donner un feu d'artifice qui di tit , ou pour éloigner de soi quelque chose qui commode.
11 est également vrai qu'un échange est une t saclion dans laquelle les deux contractaus gagi tous deux. Toutes les fois que je fais libremei sans contrainte un échange quelconque, c'est je désire plus la chose que je reçois que celle qv donne, et qu^au conti'aire celui avec qui je ti désire plus co que je lui ofire que ce qu'il me n Quand je donne mon travail pour un salaire, <
fi) Kn i^TvIopftal el provoqiuat U sjrapathie.
que j'estiine plus ce salaire que ce qae j^auraîs pu faire en travaillant pour moi-même, et que celui qui mè paie prise davantage les services que je lui rends que ce qu^il me donne en retour. Quand je doone une mesure de blé pour une mesure de vin , c'est que j'ai surabcmdamment de quoi manger, et que je n'ai pas de quoi boire ; et que celui avec qui je traite est dans le cas contraire. Quand nous somnes plusieurs qui nous soumettons à faire un travail quelconque en commun, soit pour nous défendre contre un ennemi, soit pour détruire des animaux malfidsans, soit pour nous préserver des ravages de la mer, d'une inondation, d'une contagion, soit même pour faire un pont ou un chemin, c'est que chacun de nous préfère Futilité particulière qui lui en revient , à ce qu'il aurait pu faire pour lui-même pendant ce temps. Nous aoomies tons satisfaits dans toutes ces espèces d'échange, chacun de nous trouve son avantage dans l'arran* gement proposé.
A la vérité, il est possible que , dans un échange , on des oontractans , ou même tous deux , aient tort de désirer l'affaire qu'ils consomment. 11 se peut qu'ils donnent une chose que bientôt ils regretteront , pour une chose dont bientôt ils ne se soucieront plus. U se peut aussi que l'un des deux, n'ait pas obtenu , pour ce qu'il sacrifie , tout ce qu'il aurait pu préten» dre, en sorte qu'il lasse une perte relative , tandis que l'autre fait un gain exagéré. Mais ce sont là des cas particuliers qui ne tiennent pas à la nature de la transaction , et il n'en est pas moins vrai qu'il est de
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ToMonce de rechange libre d'être ayantageoi. ani ^ deux parties, et que la véritable utilité de la aociélé ^ e»i de rendre posaible entre noos une imiltitadede .'« pareilf arrangemens. ^
Ceat cette foule innombrable de petits avantages « particuliers sans cesse renaissans qui compose le biai ^ général , et qui produit à la longue les merveilles de ^ la société perfectionnée, et l'immense di£Eerence que Ton voit entre elle et la société informe ou presqae nulle , toile qu'elle existe chez les sauvages. U n'est pas mal d'arrêter un moment notre attention sur ce tableau , qui no la fixe pas assez parce que nous y lumniQS trop accoutumés.
Qu'ost<«o en effet qu'offrir à nos regards un pays auoicnnomcnt civilisé ? Les campagnes sont défiidiéos ot nettoyées , débarrassées des grands végétaux qui les ont couvertes originairement , purgées do plantes et d'animaux malfaisans , et disposées.de tous |MÙnts A recevoir les soins annuels que leur douutt lo cultivateur. IjCS marais sont desséchés ; les oaux «laguautos qui y croupissaient ont cessé de remplir l'air de vapeurs pestilentielles ; des issues lour ont été ouvertes, ou leur étendue a ét^ circonscrite , et les terrains qu'elles infectaient sont devenus d'aboudans pâturages ou des réservoirs utiles, liO chaos des montagnes a été débrouillé; leur base a été appropriée aux besoins de la culture; leur partie la moins accessible, jusqu'à la région des neiges éternelles , a été destinée à la nourriture de nombreux troupeaux. lies forêts , que Ton a laissées aubsistor , ne sont point restées impénétrables ; les
bètei féroces qui s'y retiraient ont été poarsoines et fresque détruites , les bots qa^elles produisent oU été extraits et conservés ; on a même assujetti leur exploitation à la périodicité la plus favorable à Inr reproduction , et les soins qu'on leur a donnés pwqiie partout équivalent à une espèce de culture, et ont même été portés quelquefois jusqu'à la cul* tire la plus recherchée. Les eaux courantes qui tra« mient tous ces terrains ne sont point demeurées mm plus dans leur état primitif. Les grandes riviè>rw ont été débarrassées de tous les obstacles qui •^opposaient é leur cours ; elles ont été contenues ptr des digues et des quais , lorsque cela a été né« «iîaire , et leurs rivages ont été disposés de manière à former des ports commodes dans les endroits anveiiables. Les cours d'eaux moins considérables ont été retenus pour servir des moulins ou d'autres osbies y ou détournés pour arroser des pentes qui esL avaient besoin et les rendre productives. Sur tonte la surface du sol il a été construit , de diatance en distance , dans les positions favorables, des habitations à Pusage de ceux qui cultivent les terres et exploitent leurs produits. Ces habitations ont été entourées des clôtures et des plantations qui pou* viient les rendre plus agréables et plus utiles. Des ohrmins ont été pratiqués pour y arriver et en ex* tfaire les productions de la terre. Dans les points oè plusieurs intérêts divers se sont trouvés réunis, et on d'autres hommes sont devenus assez nécessaires au service des cultivateurs pour pouvoir subsis-» ter du salaire de ce service , les habitations se sont
multipliées et agglomérées , et ont fonodé des yillages et de petites yilles. Sur les bords des grandes rivières et sur les côtes de la mer , dans des positions où les relations' de plusieurs de ces villes venaient coïncider , il s^est élevé de grandes cités qm elles-mêmes , avec le temps , ont donné naissance à une plus grande encore , laquelle est devenue leur capitale et leur centre commun , parce qu'elle s'est trouvée la mieux placée pour uni^ toutes les antres, et être approvisionnée et défendue par elles. Enfin toutes ces villes communiquent entre elles et avec les mers voisines et les pays étrangers , par le moyen de ports , de ponts , de chaussées, de canaux , où se déplrâe toute Findustrieliumaine. Tels sont les objets qui nous frappent au premier aspect d^une contrée où les hommes ont exercé toute leur puissance , et qu'ils se sont appropriée de longue main.
Si nous pénétrons dans l'intérieur de leurs habitations , nous y trouvons une foule immense d'animaux utiles , élevés , nourris , domptés par l'homme , multipliés par lui à un point inconcevable ; une quantité prodigieuse d'approvisionnemens de toute espèce , de denrées , de meubles , d'outils , d'instrumens , de vétemens , de matières brutes ou manufacturées , de métaux nécessaires ou précieux, enfin de tout ce qui peut servir , de près ou de loin , à la satisfaction de nos besoins. Nous y admirons surtout une population réellement étonnante , dont tous les individus ont l'usage d'un langage perfectionné , ont une raison développée jusqu'à un certain point, ont des mœurs assez adoucies et une industrie assez
intelligente pour vivre en si grand nombre près les WB des autres , et parmi lesquels en général les plus dénués sont secourus , les plus faibles sont défendus. 2fous remarquons avec plus de surprise encore, que beaucoup de ces hommes sont parvenus à un degré de connaissances très-difficiles à acquérir , qu'ils possèdent une infinité d'arts agréables ou utiles , qu'ils connaissent plusieurs des lois de la nature , qu'ils sayent en calculer les effets et les faire tourner à leur avantage ; qu'ils ont même entrevu la plus difficile de tontes les sciences , puisqu'ils sont arrivés à démêler, an moins en partie , les véritables intérêts de l'espèce en général , et en particulier ceux de leur société et de ses membres ; qu'en conséquence ils mit imaginé des lois souvent justes , des institutions passablement sages , et créé une foule d'établissemjens propres à répandre et à accroître encore l'instructioa et les lumières ; et qu'enfin , non contens d'avoir ainsi assuré la prospérité intérieure , ils ont ezfdoré le reste de la terre , établi des relations avec les nations étrangères et pourvu à leur sûreté à l'extérieur.
Quelle immense accumulation de moyens de bienêtre ! quels prodigieux résultats de la partie des travaux de nos prédécesseurs , qui n'a pas été immédiatement nécessaire à soutenir leur existence , et qui ne s'est pas anéantie avec eux! L'imagination même en est effrayée , et elle l'est d'autant plus , que plus on y réfléchit ; car il faut encore c(»isidérer que beaucoup de ces ouvrages sont peu durables ; que les plus solides ont été renouvelés bien
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des fois pendant le cours des siècles , et qa*il n*en est presque aucun qui n'exige des soins et un entretien continuel pour sa conservation. Il faut obsenrer que , de ces merveilles , ce qui frappe nos regards n*est pas ce qu*ii y a de plus étonnant ; c'est la partie matérielle, pour ainsi dire : mais la partie intellectuelle , si l'on peut s'expKmer ainsi , est encore plus surprenante. U a toujours été bien plus difficile d'apprendre et de découvrir , que d'agir en conséquence de ce que l'on sait. Les premiers pas , inrtont dans la carrière de l'invention, sont d'une difficulté extrême. Le travail que l'homme a été obligé de faire sur aea propres facultés intellectuelles , l'immensité des recherches auxquelles il a été forcé de se livrer, celles des observations qu'il a eu besoin de recueillir , lui ont co&té bien plus de peine et de temps que tous les ouvrages qu'il a pu exécuter en conséquence de ces progrès de son esprit. Il faut enfin remarquer que jamais les efforts des hommes pour l'amélioration de leur sort n'ont été à beaucoup près aussi bien dirigés qu'ils auraient pu l'être $ que toujours une grande partie de la puissance humaine a été employée à empêcher les progrès de l'autre; que ces progrès ont été troublés et interrompus par tous les grands désordres de la nature et de la société , et que maintes fois peut-être tout a été perdu et détruit, même les lumières acquises, même la capacité de recoomiencer ce qui avait déjà été fiât. Ces dernières considérations pourraient devenir décourageantes ; mais nous verrons ailleurs par combien de raisons nous devons être rassurés contre la
crainte de pareils malheurs é ravenir. Nous examioeraos aussi jusqu'à quel pcant les progrès de l'etféce prise en masse augmentent le bonheur des individus , condition nécessaire pour qu'on puisse s'en féliciter. Mais dans ce moment , qu'il nous suffise d'avoir montré la prodigieuse puissance qu'ac* quièrent les hommes réunis , tandis que séparés ils peuvent à peine soutenir leur misérable existence. Smith y si je ne me trompe , est le premier qui ait remarqué que l'homme seul fait des échanges pro^ prement dits. Voyez l'admirable chapitre second du premier livre de son Traité des Richesses. Je regrette qu'en remarquant ce fait, il n'en ait pas recherché plus curieusement la cause. Ce n'était pas à l'auteur de la Théorie des Sentimens moraux à regarder comme inutile de scruter les opérations de notre intelligence. Ses succès et ses fautes devaient contribuer également à lui faire penser le contraire. Malgré cette négligence , son assertion n'en est pas moins vraie. On voit bien certains animaux exécuter des . travaux qui concourent à un but commun et qui paraissent concertés jusqu'à un certain point ^ ou se battre pour la possession de ce qu'ils désirent^ ou supplier pour l'obtenir; mais rien n'annonce qu'ils fassent réellement des échanges formels. La raiscm en est, je pense , qu'ils n'ont pas un langage assez développé pour pouvoir faire des conventions expresses ; et je crois que cela vient ( comme je l'ai expliqué dans le second volume des Élémens d'Idéologie , article des Interjections , et dans le premier , à propos des signes ) de ce qu'ils sont incapables de
décomposer assez leurs idées poor les généraliser , pour les abstraire et pour les exprimer séparément, en détail y et sous la forme d'une proposition : d'oà il arrive que celles dont ils sont susceptibles sont toutes particulières, confuses avec leurs attributs, et se manifestent en masse par des interjections qtd ne peuvent rien expliquer explicitement. L'homme, au contraire, qui a les moyens intellectuels qui leur manquent, est naturellement porté à s'en servir pour faire des conventions avec ses semblables. Us ne font point d'échanges , (!t il en fait : aussi lui seul a-t-il une véritable société; car le commerce est toute la société ^ comme le travail est toute Is richesse.
On a peine à concevoir d'abord que les grands effets que nous venons de décrire puissent n'avoir pas d'autre cause que la seule réciprocité des services et la multiplicité des échanges ;. cependant cette suite continuelle d'échanges a trob avantages Hen remarquables.
Premièrement , le travail de plusieurs hommes réunis est plus fructueux que celui de ces mêmes hommes agissant séparément. S'agit*4l de se défendre ? dix hommes vont résister aisément à un ennemi qui les aurait tous détruits en les attaquant l'un après l'autre. Faut-il remuer un fardeau ? celui dont le poids aurait opposé une résistance invincible aux efforts d'un seul individu cède tout de suite à oeox de plusieurs qui agissent ensemble. Est-il question d'exécuter un travail compliqué ? plusieurs choses doivent être faites simultanément ; l'un en fiât une
jyt LA SOCIETE. ^Q
pendant que l'autre en fait une autre , et tontes ooDtribnent à Tefiet qu'un seul homme n'aurait pn produire. L'un rame pendant que l'autre tient le ^nvemail, et qu'un troisième jette le filet .ou liarponne le poisson , et la pèche a un succès impossible Mns oe concours.
Secondement y nos connaissances sont nos plus précieuses acquisitions, puisque ce sont elles qui diri^nt Femploi de nos forces et le rendent plus fimctneox, à mesure qu'elles sont plus saines et plus étendues. Or , nul homme n'est à portée de tout voir , et il est bien plus aisé d'apprendre que d'inventer. Hais quand plusieurs hommes communiquent ensemble , ce qu'un d'eux, a observé est bientôt connu de tons les autres , et il suffit que parmi eux il s'en trouve un fort ingénieux , pour que des découvertes précieuses deviennent promptement la propriété de tous. Les lumières doivent donc s'accroître bien pins rapidement que dans l'état d'isolement, sans compter qu'elles peuvent se conserver et par conséquent s'accumuler de générations en générations; et sans compter encore , ce qui est bien prouvé par l'étude de notre intelligence, que l'invention et l'emploi du langage et de aeê signes , qui n'auraient pas lien sans la société , fournissent à notre esprit beauccnip de nouveaux moyens de combinaison et d'action.
. Troisièmement , et ceci mérite encore attention , quand plusieurs hommes travaillent réciproquement les uns pour les autres , chacun peut se livrer exclusi vement à l'occupation pour laquelle il a le plus
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d^airantages , soit par ses dispositions naturelles , soit par le hasard des circonstances; et ainsi il y réussira mieux. Le chasseur, le pécllBur, le pasteur, le laboureur , Partisan , ne faisant chacun ^[n'une chose, deviendront plus habiles, perdront moins de temps et auront plus de succès. Cest là ce que Ton appelle la division du travail , qui , dans les sociétés civilisées , est quelquefois portée à un point inconcevable, et toujours avec avantage. Les écrivains économistes ont tous attaché une importance extrême à la division du travail, et ils ont fait grand bruit de cette observation , qui n^est pas ancienne : ils ont eu raison. Cependant il s'en fiiut bien que ce troisième avantage de la société aoit d'un intérêt aussi éminent que les deux premiers, le concours des forces et la communication des lumières. Dans tous les genres , ce qu'il y a de plus difficile est d'assigner aux choses leur véritable valeur; il faut pour cela les connaître parfaitement. Concours des forces , accroissement et conservation des lumières et division du travail , voilà les trois grands bienfaits de la société. Us se font sentir , dès son origine , aux hommes les plus grossiers; mais ils augmentent dans une proportion incalculable, à mesure qu'elle se perfectionne, et chaque degré d'amélioration dans l'ordre social ajoute encore à la possibilité de les accroître et d'en mieux user. L'énergie de ces trois causes de prospérité se montrera encore avec plus d'évidence , quand nous aurons vu plus en détail la manière dont se forment nos richesseis.