CHAPITRE XVI
i'reniers; c'est elle qui parle à l'aubergiste... Si elle n'eût appelé Gaston , il serait encore à sa place, ivre d'amour et de bonheur. Voilà les événements dont se compose le drame de la vie pour une âme passionnée!
Tous deux seuls, ils fuient dans la campagne ensemble , sans parler ; les forêts , les bois volent derrière eux; leur extase n'a rien d'impur : pour eux la volupté est transportée dans le ciel : plus d'espace , plus de temps , plus de pesanteur , plus de forme , plus de corps ; deux âmes unies dans l'éternité , et l'œil de Dieu pour soleil. Une émotion intense n'est-elle pas toujours une révélation de l'éternité?...
Voilà donc à quoi leur journée se passa : ils restèrent à Malvern le jour suivant; il se passa comme l'autre.
Le soir^n rentrant , Gaston dit enfin : « Pourquoi ne pas vivre toujours comme nous vivons maintenant? Mais, non... je ne le pourrais
pas! je me lasserais d'espérer. . . Ah ! Etliel ,
vous si jeune, et moi si vieux! voilà ce qui fait mon malheur. Il n'y a que des pressentiments d'amour dans votre cœur ; s'il s'y mêlait seulement un souvenir , un souvenir unique... je serais heureux ! ... C'est votre innocence de jeune fille qui vous rend forte contre moi. Une femme... quelle femme pourrait résister à l'amour que tu m'inspires ?
228 ETUEL.
« — Insensé ! . . . osez-vou s parler de votre âge ? c'est moi qui suis raisonnable ici .... Eh bien , parlez , dites-moi une fois le fond de votre pensée... Vous n'osez pas tout dire. . . expliquez-vous : que voulez-vous que je fasse pour vous plaire?
« — Que tu n'ailles pas à Paris , que tu restes avec moi, que tu vives pour moi....
« — Je vis pour vous depuis six mois.
« — Cela ne me suffit pas. Ah ! fuis , fuis loin de Paris ; Paris nous perdra l'un et l'autre.
« — Vous me donnez une extrême envie d'aller à Paris... Allons-y donc!
(( — Ethel , vous êtes si jeune et je suis si vieux!... Quand je songe que je serais votre père , je m'épouvante.
« — Eh bien , vous me tiendrez lieu de frère.
« — Vous ne voulez pas m'entendre ; ne voyez-vous pas que la crainte de vous voir aimer un homme plus jeune que moi fait mon supplice ? Cette crainte me tuera ou me rendra fou, si vous n'avez pitié de moi.
« — Vous voulez donc que je n'aime personne? Quand j'aimerai, que deviendrez-vous ?
« — Ethel, ne dites plus ce mot.... ne le dites jamais. Si vous aimez un autre homme, je vous en prie, ne me le dites pas.... ; que cela soit, s'il le faut , mais ne me le dites pas , ne me laissez pas voir la vérité : que je l'ignore au moins longtemps; trompez-moi... Ah! je le
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sais.., vous aimeriez mieux ne pas mentir... Mais, une fois par charité, trompez -moi, pourvu que vous me trompiez bien !
« — Au contraire , je vous dirai toujours la vérité. ))
Il se fait un long silence. Enfin Gaston s'approche (l'Ethel et lui dit : « Au nom du Ciel, n'allons pas à Paris !
« — Allons à Paris!... vous voyez bien qu'il n'y a pas de danger... Je vous le répète : je ne l'aime pas.
« — Il peut croire que vous l'aimez , lui ! Il est donc à Paris?
« — Non, il n'est pas en France. Je vous assure qu'il n'y a pas de danger.
« — Ethel , nous vivons maintenant comme dans un désert; nous sommes les enfants de Dieu et de la nature. Craignez les souillures du monde ; moi-même , je ne vous aimerai plus dans le tourbillon des villes aussi saintement que je vous aime ici. Ethel, Ethel, préservez-moi de l'influence de cette société malfaisante et perverse ; je me sens ennobli auprès de vous ; vous m'avez presque élevé jusqu'à vous : achevez votre ouvrage dans la solitude ; laissez-moi à moi-même, à mon amour...
« — Et votre femme.... ma sœur?»
Ce nom de femme est un nom que Gaston redoutait plus que tout autre : il n'y répondait
jamais , de peur de s'appesantir sur un sentiment pénible.... Rien n'inspire la ruse comme la passion , même la passion la plus vraie : l'indifférence seule permet une parfaite probité de langage.
« Puisque nous nous trouvons bien ici , restons-y. J'aimerais mieux vous adorer comme on adore Dieu, loin de la vue des hommes, que de vous posséder en vivant au milieu d'eux, si leur exemple devait jamais vous séduire. Ce que j'aime, c'est vous telle que Dieu vous a faite; corrompue par le monde , je ne vous aimerais plus. Ethel, fuyons, fuyons ces femmes dont l'exemple peut devenir contagieux pour vous , ces hommes de vanité que vous pourriez croire sincères. Paris est le monde des illusions... c'est l'enfer!...
« — Oui, l'enfer des jaloux, n'est-ce pas?
« — Et le paradis des coquettes : est-ce là ce qui vous tente ?
« — J'y veux aller, moi, vous dis-je!
« — Non, non ! choisissons un asile inconnu, changeons de nom , vivons loin des indifférents ou des envieux ; restons spectateurs calmes des folies de l'humanité; cachons un bonheur que le monde troublerait s'il le pouvait connaître. Renoncez à Paris ! . . . Moi qui ai passé ma vie à Paris, moi qui suis né à Paris, je ressens toujours la pernicieuse influence de ce séjour, et