CHAPITRE III
d'argent , mais une cloche qui frémit sans tinter. Quelle divine harmonie , à la fois sonore et voilée ! Monllhéry , tout entier à cette émotion inattendue , rit et se moque de lui-même ; pourtant il écoute longtemps sans se montrer.
« Que craignez -vous 5 ma tante? dit en anglais la jeune voix. Si vous avez peur, laissezmoi seule; je veux consulter cette devineresse: les Bohémiennes m'intéressent toujours '. » Une voix vieille et sonore répond d'un peu loin , tout en s' interrompant comme une personne essoufflée et qui se traîne en voulant courir : « Pauvre moi. . . Attendez donc un peu , Ethel ! . . . Ethel... comme vous m'abandonnez; et Bajazet qui va se perdre !.. Dear me! cher moi. Bajazet! Bajazet! ma nièce! Bajazet!... »
Bajazet était un abominable petit chien turc très-précieux dans un moment où les chiens turcs étaient à la mode : aussi faisait-il les délices de sa maîtresse et le tourment des domestiques. L'ambassadeur de France l'avait apporté de Paris; il le tenait d'un ami auquel l'ambassadeur d'Autriche à Constantinople l'avait envoyé. On sait que cette espèce a la peau lisse et dégarnie de poil , ce qui lui donne toujours l'air
' Les Gypsies, ou Bohémiennes , sont à toutes les courses , et tourmentent les promeneurs pour leur dire la bonne aventure.
malade. « Laissez Bajazet à John , ma tante , et hàtez-vous de venir écouter cette femme qui me dit des choses étonnantes.
« — Et la dernière course qui va commencer : on vient de sonner pour la seconde fois; les chevaux ne peuvent tarder à partir.
(( — J'ai bien assez des courses.
u — Voilà comme vous êtes... Vous m'avez forcée d'y venir, moi qui meurs de peur en voiture les jours de foule. — Sans doute, ma tante ; mais je ne vous avais pas demandé d'y amener le colonel Lyndsay. »
Gaston connaissait ce personnage, dont le nom lui causa en ce moment un malaise indéfinissable.
(( Plaignez -vous! on vous donne pour vous accompagner le plus fameux dandy de Londres , reprit la vieille voix qui se rapprochait , et vous le fuyez comme si vous n'osiez paraître en public avec un homme qui d'un mot peut mettre la première venue à la mode.
« — Écoutez donc ce qu'elle me dit, » répliqua la jeune personne, qui n'entendait plus que la Bohémienne.
En ce moment, Gaston, écartant une branche, put voir à travers la haie sans être vu.
Il aperçut devant lui , et à très-peu de distance, deux femmes : l'une lui tournait le dos ; il voyait l'autre en face. Malheureusement celle-ci c'était