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CHAPITRE III

la Bohémienne : celte femme était jeune ; elleavait un air étrange ; elle portait sur la tète un vieux chapeau de paille jaune d'un tissu grossier, usé par la pluie; un étroit manteau de laine qui avait été écarlatelui cachait la taille; sa face était brune et ridée avant l'âge; son front haut n'était pas sans inspiration ; ses yeux noirs et pleins de feu prenaient une expression singulière en regardant attentivement la main qui lui était tendue avec une soumission presque comique.

«L'alouette est sous l'œil de l'épervier!... Pauvre alouette ! dit-elle enfin d'un air inspiré. — Parlez plus clairement ; je ne devine jamais rien. — Vous courez un grand danger, et l'ennemi n'est pas loin , ajouta la sorcière, qui avait aperçu un homme à travers la haie. — Elle est folle, » dit la jeune fille à sa tante , qui la rejoignit en cet instant suivie de John portant Bajazet , et de William occupé à fixer sur l'herbe une chaise pliante où sa Ladyship se hâta de s'asseoir à côté de la jeune personne. « Elle est folle , continue celle-ci ; des ennemis , moi , des ennemis ? — Il y a plus d'une espèce d'ennemis dans ce monde, ma belle demoiselle ; mais vous triompherez de leur malice... Le monde esta vous, parce que vous n'êtes pas au monde. — Que veut- elle dire , ma tante? — Mon Dieu , John , donnez-lui un shilling et renvoyez-la; que cela finisse... Vous ne savez donc pas comment sont faites

ces femmes - là , ma nièce ? si vous l'écoulez , vous ne pourrez plus vous en débarrasser. Renvoyez-la, vous dis-je ; renvoyez - la donc ; elle va donner des puces à Bajazet. — Mais elle m'amuse. . . Non , non , restez , dit Ethel à la Bohémienne , qui se retirait d'un air mécontent. Quels sont ces ennemis que je dois vaincre? — Ceux qui vous aiment. — En tendez -vous, ma tante, comme elle parle bien morale? — Elles disent la même chose à tout le monde. » La Bohémienne lance un regard sinistre à la vieille. «Vous n'entendrez pas longtemps nos redites. » Ethel seule fut frappée de ce mot funèbre , et frissonna. Lady Buckîand reprit : (( Mais comme Bajazet est inquiet ! que voit-il de l'autre côté de la haie ? »

En ce moment Ethel retourne la tête vers Gaston, qui laisse retomber les branches et se cache sous les arbres; mais il a vu Ethel.

Elle est grande, elle estsvelte, sans maigreur; ses épaules sont basses , mais assez larges ; son buste est développé ; toute sa personne est agile, légère et forte cependant ; délicate par nature, et non étiolée par les veilles, par les plaisirs ou par les souffrances de la vanité, la beauté lui est plus facile qu'aux habitants des villes ; on voit qu'elle a toujours respiré l'air léger des montagnes,— et pourtant nul ne la prendrait pour une paysanne; tout en elle respire la douce

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vigueur de la jeunesse et de la santé ; malgré l'éclat d'un teint que rien ne pouvait altérer dans une vie pure au dedans, calme au dehors , elle a l'air noble ; sa distinction naturelle triomphe même de son éclatante fraîcheur ; la santé la plus brillante lui sied mieux qu'aux femmes du monde leur pâleur élégante, leur séduisante langueur ; un maintien assuré à force d'innocence, un air dégagé quoique modeste, un front plein d'autorité, mais de cette autorité de la vertu qui sied aux femmes et ne coûte de pleurs qu'à celle qui l'exerce , des manières grandes sans rien d'appris : voilà ce qui fait d'Ethel Macnally un être naturellement destiné à marcher au premier rang.

La tin de son deuil approche ; elle est vêtue d'une robe de soie grise ; une écharpe de mousseline, croisée et retombant par derrière, couvre sa poitrine , dont les contours parfaits annoncent une organisation pleine de grâce et de force en même temps. Quel contraste plus charmant que cette nature puissante , et cette taille si souple qu'elle tiendrait dans les deux mains ! C'est un jonc que nulle force ne saurait briser. Vous diriez une de ces belles (leurs exotiques qui balancent leurs larges pétales sur une tige trop élancée et trop flexible pour les porter. Chaque mouvement de ce corps si gracieux aie charme de l'inattendu ; c'est une personne ex-

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traordinaire et pourtant naturelle , si naturelle qu'elle captive même en étonnant. Ce qui déplairait dans les autres est pour elle un moyen sûr d'intéresser et de plaire. Gaston, dont la sagacité native était aidée d'une grande expérience, reconnut, dès le premier coup d'œii, qu'il n'avait jamais rien rencontré ni éprouvé de pareil à ce qu'il voyait, à ce qu'il sentait en ce moment.

— Le monde est à elle, se répétait-il tout bas , parce qu'elle n'est pas à lui. Ce mot a plus de sens que ne lui en attribue, sans doute, la Bohémienne. Mais qui donc est cette jeune personne? Il aurait voulu rencontrer encore une fois ces yeux d'un bleu foncé , au regard si profond , si doux , et tout à la fois si ferme , si candide et si fin , qui venait de le brûler jusqu'à l'âme, et de pénétrer dans le fond de son cœur comme un rayon de soleil dans un bois touffu ; il aurait voulu admirer tout à son aise ces joues veloutées comme la pèche sous la rosée du matin , et le parfait ovale de ce jeune visage, et ce profil grec avec un nez délicat , presque français , et ces cheveux cendrés qui servaient de cadre à un front lumineux , et ces longs cils noirs recourbés qui prêtent au regard un charme inexprimable , et cette bouche dont le sourire est une illumination soudaine , tant les dents qu'il découvre ont d'éclat , tant les lèvres ont d'esprit.

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