CHAPITRE XXI
liée, déchue , s'avoue elle-même dégradée, parce que des sots ne la saluent pas ! C'est que le caractère d'Ethel est un composé de fierté et de timidité qui la met , sans qu'elle s'en doute , dans la dépendance de l'opinion ; nul reproche injuste ne peut l'atteindre , mais le moindre blâme mérité l'abat. Un sourire moqueur, un froid tour de tête , lui paraissent des stigmates indélébiles ; néanmoins , ceux auxquels elle attribue le pouvoir de la fustiger ainsi en public lui sont inférieurs comme valeur intrinsèque aux yeux de Dieu, aux yeux des hommes sages , à ses yeux et peut-être même à leurs propres yeux ; car les sots ont aussi des réveils de conscience , quoiqu'ils ne soient guère sujets à de tels accidents ; mais Ethel, toujours équitable , fût-ce contre elle-même , les voit dans l'exercice de leur emploi social, et l'autorité qu'ils tirent de leur charge supplée à leur mérite : la victime confesse le droit du bourreau : que fautil de plus pour légitimer l'arrêt? Pauvre Ethel ! Elle est malheureuse, surtout parce qu'elle a l'esprit juste et l'àme noble !... Les femmes qui l'enviaient, qui l'admiraient, qui la copiaient en la craignant, l'oublient ; les hommes qui l'adoraient , la désirent : elle est perdue !
Quelques élégants la suivent, parce qu'ils l'apprécient, mais ils osent le lui dire : elle est perdue !
Plusieurs des premiers hommes de l'Angleterre , et deux ou trois femmes des plus distinguées par l'esprit et le caractère lui témoignent encore une ombre de bienveillance ; mais on voit qu'en exerçant ce sacerdoce du génie et de la bonté , ces êtres privilégiés sympathisent par pitié plus que par attrait avec l'ange tombé: elle est perdue!
Jamais femme ne s'est déshonorée plus gratuitement, ni plus complètement, ni plus innocemment ! . . .
Elle se sent marquée au front, elle croit faire partie de la chaîne des femmes galantes , et la malheureuse , en entendant river les fers qui l'attachent pour jamais aux destinées de ces galériennes du plaisir , n'a pas même , pour dédommagement de sa honte, le bonheur de lire l'expression de la reconnaissance dans les yeux de son amant.
Quelle faute a-t-elle commise, la noble, la pure jeune fille? Elle a méconnu, ou plutôt ignoré la juridiction morale du monde, dans un siècle où l'on entend répéter de tous les côtés que le tribunal de l'opinion n'existe plus. Elle ne respecte que Dieu et sa conscience, elle ignore que la vertu seule ne suffit pas pour obtenir l'approbation du monde; elle ne reconnaît pas le pouvoir de surveillance attribué au public sur chacun des individus qui font