CHAPITRE XXIII
sistance d'Etliel ? Mais ce ne serait plus le bonheur : ce serait la vengeance.
Ethel aurait dû être contente de lui ; mais il paraissait contraint , sa physionomie même exprimait la gêne ; et cette gêne impossible à déguiser ni à surmonter , cette gêne inspirée par l'amour contrarié déplaisait à Ethel : elle avait l'instinct de la coquetterie poussé jusqu'à la tyrannie. Gaston pressentait avec désespoir, avec terreur, tous les succès promis à ce talent inné lorsqu'il pourrait se développer sur un théâtre aussi bien fait pour l'exercer que celui de Paris. Paris était devenu l'objet de sa malédiction. Paris lui paraissait l'enfer ! Ah ! s'il avait pu le brûler!... En vain ce nom de Paris rappelait-il à son vieil amour-propre d'homme élégant de brillants succès dans le grand monde ; il connaissait le terrain , et la seule idée d'y voir marcher Ethel le troublait jusqu'à la mort... 11 aurait renoncé volontiers à Paris , à sa fortune , à son nom, au monde, à tout, pourvu qu'Ethel, même sans être à lui , ne vécût qu'auprès de lui , qu'avec lui , que par lui ; qu'elle ne vît , ne connût que lui!... encore s'ennuierait-elle.... Ennuyer ce qu'on adore! ! Non, il n'y a plus d'enfer à craindre pour l'homme dont cette pensée a une fois glacé le cœur : quand elle entre dans le fond d'un cœur , elle n'en sort plus L'homme atteint par la terreur d'ennuyer la femme qui , pour
su ETHEL.
lui , rend l'ennui impossible , chasse l'ennui de l'univers , cet homme ne sera jamais ce qu'il était auparavant!... Une pensée qui dégoûte l'amour de l'amour, de sa complaisance envers luimême , une pensée qui ôte à l'amour sa foi , sa toute-puissance d'illusion , et qui pourtant ne l'anéantit pas. . . une telle pensée serait le poison de l'àme si l'âme pouvait mourir ! Mais puisque l'amour ne peut pas tuer une âme, pourquoi peut-il tuer une raison? Pourquoi peut-il s'emparer d'une vie, annuler un esprit, se mettre à la place de la volonté dans l'homme sans exterminer l'homme? Le brigand en finit avec sa victime, le tigre avec sa proie ; mais l'amour persiste à ravager le cœur qui se révolte, le cœur qui demande grâce, qui saigne : il poursuit, il déchire, il dévore et il ne tue pas î !.. . L'âme torturée par l'amour devient l'amour lui-même. L'amour ne peut tuer l'amour : la mort même ne tue pas l'amour. L'amour, c'est la foudre de l'âme : il tonne, il frappe, il réduit en poudre; mais la poussière de la pensée se reforme en âme et le malheureux n'est pas mort! que dis-je? il n'a jamais tant vécu ! . . . il vit de ses tourments , il se nourrit de ses angoisses ; le cauchemar est sa respiration , le sanglot son langage , le vertige son regard, la haine, la rage son plaisir... la damnation son espoir Et tout cela
c'est de l'amour !