CHAPITRE XXIII
Le premier livre français qu'il lui avait donné, c'était un Lafontaine : il est de mode aujourd'hui de dii'e que ces fables devraient être réservées pour l'âge mûr ; l'âge mûr n'a pas grand'chose à apprendre , et l'on apprend tout dans Lafontaine.
Ethel y puisait des allusions piquantes : dans un moment où Gaston se plaignait amèrement de manquer de force et de volonté , elle ouvrit le livre à la fable du Lion Amoureux et lui montra ces deux vers déjà soulignés par elle :
Amour ! amour ! quand tu nous tiens , On peut bien dire : Adieu prudence.
u — C'est vrai , dit-il , je ne suis plus le même homme ; depuis que je vous aime, je n'ai plus la liberté du jugement.
(( — Il s'agit bien de moi et de votre amour, dit Ethel avec ce sourire séduisant qu'elle seule a jamais eu , et qui relevait par une expression fine et mélancolique à la fois la régularité d'une beauté grecque ; il s'agit bien de vous : c'est de l'amour de la patrie qu'il s'agit; il s'agit de votre vanité de Français, de votre partialité mal déguisée et qui vous ôtele jugement.
Amour ! amour ! quand tu nous tiens !...
U y a plus de rapports que vous ne pensez entre votre caractère et celui de vos compatriotes, poursuivit Ethel : singulier pays que le
vôtre! ce que j'ai déjà vu des Français me suffit, avec ce que je sais de vous, pour les juger comme si j'avais passé des années parmi eux.
(( — Eh bien ! que pensez-vous de nous? repartit Gaston d'un air gravement moqueur.
« — Je pense, répliqua Ethel , que votre peuple n'a ni passé , ni avenir ; il n'a que le présent, et, ne vous en déplaise, ce serait insuffisant, même pour un seul homme.
« — Il y a de la justesse dans cet aperçu , dit Gaston, et je m'étonne de la promptitude de votre jugement.
« — Vous mépreniez donc pour une sotte?
(( — Vous savez quelle opinion j'ai de vous , Ethel : il y a longtemps que je pense que vous avez beaucoup trop d'esprit pour moi. Apprécier si vite et avec tant de rectitude le caractère d'une nation quand on a si peu de points de comparaison , c'est étonnant !
« — Avec un maître tel que vous , ne doit-on pas faire des progrès rapides ? Je vois clair, et je juge d'après ce que je vois, parce que je ne sais rien : voilà pourquoi je vous répète que les Français n'ont pas d'avenir, parce qu'ils vivent au jour le jour ; ils n'ont plus de passé , puisqu'ils veulent tout dater de leur révolution : le présent seul leur reste.
« — En examinant de ce point de vue les deux autres grands peuples de l'Europe moderne.