CHAPITRE XXIII
continua Gaston, les Anglais et les Allemands, j'ajouterai, d'après vous, que les Anglais n'ont pas plus d'avenir que nous, car l'amour du gain les aveugle , et la prospérité factice que leur vaut le développement excessif de l'industrie les menace d'une catastrophe effroyable ; mais ils ont le passé , qui est sacré pour un peuple h qui l'esprit aristocratique inspire des sentiments conservateurs, et ils ont le présent, qu'embellit la richesse. Les Allemands, toujours rêveurs et savants, vivent dans l'avenir par l'imagination ; dans le passé, par la mémoire : mais comme l'action leur manque , ils n'ont point de présent. Merci , Ethel , je vous dois un aperçu nouveau pour moi sur les trois principales nations de l'Europe actuelle. »
Ethel n'écouta pas le compliment , ne remercia pas Gaston ; elle regardait les affiches et les noms des marchands en traversant Beauvais.
(( Voulez-vous voir la cathédrale ? c'est un monument historique , dit Gaston, qui ne songeait qu'à prolonger le voyage et à éloigner Paris.
« — Allons à Paris , dit Ethel, la France est là ; d'ailleurs je suis curieuse malgré moi , mais je ne voyage pas par curiosité.
a — Allons donc à Paris, » reprit Gaston en étouffant un soupir et faisant signe au postillon d'avancer.
Plus il s'efforçait de réprimer sa passion, moins il voyait la possibilité d'arranger leur vie en faveur de cet amour, de cet amour qui lui avait présagé d'abord une existence si nouvelle et si heureuse ! Ses espérances s'évanouissaient d'heure en heure; mais plus il souffrait, plus il aimait. L'amour est un maître qui nous attache par la douleur. Un seul mal rend le cœur de l'homme d'esprit dur et insensible ; c'est l'ennui, et l'amour rend l'ennui impossible.
« Comme on reconnaît , dit Ethel après un moment de silence^ que la France est un pays qui vit par l'esprit ! Le cabinet de lecture, la librairie, le café, avec les journaux, voilà ce qu'il y a de plus apparent dans vos villes : si je remarque ce caractère littéraire dès la province, que sera-ce à Paris ?
{( — Paris, dit Gaston exaspéré par l'impatiente curiosité d'Ethel, Paris n'est qu'un grand atelier cïécrivasserie. Chaque ville de ce monde a son cri dominant : le cri de Londres , c'est le frottement des machines et le sifflement de la vapeur s'échappant d'une soupape ; celui de Pétersbourg est le roulement du tambour ; de Rome , le son des cloches renvoyé par l'écho des tombeaux ; de Naples , les chants d'amour et le ronflement d'un homme qui dort ; celui de Vienne, l'oratorio h grand orchestre combiné avec la musique du théâtre et des tables d'hôte ; le cri de Berlin, c'est