CHAPITRE I
OÙ le malaise que cause toujours la foule est devenu la condition nécessaire du plaisir.
(( Cet oubli tient à ce que ma tante de Fraisne a été malade tout l'hiver ; je l'ai soignée avec assiduité ; c'était un excellent moyen de faire de l'opposition à la conduite des jeunes gens à la mode. Ces despotes de l'élégance méprisent souverainement tous les devoirs de parenté, de société : moi , je remplissais ces mêmes devoirs, non pas, il faut le dire, par vertu et par piété fdiale , mais par taquinerie , par orgueil. La contradiction des faits est plus mordante et plus dédaigneuse que celle des paroles : je suis mordant et dédaigneux, quand je ne suis pas emporté. Cela dure plus longtemps et produit plus d'effet.
« Mais voyez ce qui arrive ! tout en faisant de la vertu par vanité j'ai fini par trouver la récompense de la vertu où je ne cherchais qu'une jouissance d'orgueil : ma tante est une si aimable femme, si distinguée! Il y a toujours quelque chose à gagner dans la société d'une personne qui a su vieilHr, après avoir été complètement jeune.
{( Aussi mon hiver s'était-il fort bien passé : outre la satisfaction d'amour-propre que j'éprouvais à me distinguer de tous les hommes de ma société , je trouvais un plaisir de cœur à fuir ma femme et son cercle d'exclusifs , qui se trans-
porte chaque soir de maison en maison pour ne dire et ne faire que la même chose partout , c'est-à-dire rien. Au lieu de cela, je causais.
(( L'esprit de conversation s'est réfugié dans la chambre des femmes qui ne peuvent sortir de chez elles. Cinq ou six infirmes spirituelles sauveraient la sociabilité en France. Je voudrais fonder un club de femmes malades pour opposer cette salutaire influence à la comique institution , ou plutôt à la grotesque imitation du club des jockeys et de tant d'autres clubs qui achèvent de détruire l'esprit de famille en France , sans le remplacer par l'esprit d'association , si utile à l'Angleterre.
« En un mot, j'ai pris goût à la société de ma tante. Nouvel exemple de la vérité de ma sentence favorite : « Il n'y a point d'hypocrisie durable , parce que , si elle dure , elle change notre nature. » Cette pensée est féconde en conséquences philosophiques: elle rend aux actions humaines toute l'importance que les esprits rêveurs cherchent à leur ôter. Les habitudes les plus puériles en apparence influent non-seulement sur notre vie sociale , mais sur notre vie intérieure.
« Ce printemps, ma tante partit pour la campagne , et moi pour l'Angleterre : au fond du cœur, je me sens pour la mode un penchant irrésistible; c'est une faiblesse, mais si forte.