CHAPITRE IV
« — Les ofTiciers du 100*^ ne mangent jamais.
« — Eh bien ! messieurs , vous devriez vous mettre à jouer ; cela vous amuserait.
(( — Les officiers du 100^ ne s'amusent jamais.
« — Ma foi, messieurs, vous avez raison , vous n'êtes ni amusants ni amusables.
« J'avais entendu ce proverbe ; exaspérée de tant de ridicule et d'insolence, j'entraînai la maîtresse de la maison loin de ces fats si importants, mais qui le sont uniquement à leurs propres yeux, et, lui prenant le bras, je lui dis assez haut pour être entendue :
« — Ils ont oublié d'ajouter qu'ils ne se battent jamais , ils sont bien trop élégants pour cela.
(( Le colonel ne m'a point pardonné cette leçon.
« — Elle est sanglante , reprit Gaston ; vous vous êtes fait là un ennemi redoutable. — Qu'ai-je à craindre, dans un monde où je n'aime personne ? »
Frappé de ce mot-là, qui révélait tout un caractère, Gaston reprit :
« Si vous connaissiez mieux ce monde, vous en auriez peur, même sans aimer personne.
« — A présent , non, puisqueje vousai trouvé : vous êtes là pour me garantir des pièges et des périls; je ne vous permets plus de me quitter ; je me suis senti pour vous une étonnante sympathie, même avant de savoir que vous étiez mon frère, » Puis , avec ce regard qui dispense des
paroles , car il est la musique de l'âme : « Vraiment, je TOUS veux du bien.... »
Tandis que la désolante sécurité d'Elhel prolongeait le dialogue sur ce ton et faisait regretter au comte de Monllhéry l'empressement qu'il avait montré à lui donner le bras , il balbutiait quelques réponses insignifiantes , et se perdait dans son admiration , ne pouvant assez s'émerveiller de ce naturel inconnu au monde. L'humeur et l'esprit d'Elhel assuraient à cette jeune personne une place à part dans la société , comme sa beauté faisait d'elle un phénomène dans la nature.
Pendant leur singulière conversation, la tante, qui les suivait de loin, répondait à sa manière aux mordantes questions du colonel sur l'apparition soudaine de Montlhéry, et sur l'inconcevable familiarité avec laquelle lady Ethel traitait cet étranger.
Lady Buckland alléguait le titre de beaufrère ; mais le colonel n'en insistait pas moins sur la singularité du ton et des manières qu'Ethel avait avec lui. « C'est apparemment l'usage à Dublin, » ajoutait-il avec l'amertume que lui inspirait toujours le souvenir de cette ville.
Les gens du monde , en France , n'ont que l'apparence de la bienveillance , mais au moins l'ont-ils ; tandis que cette apparence même manque aux Anglais. Ils peuvent être sincères,