CHAPITRE V
« — Je veux (lire que le colonel Lyndsay a fait faire des progrès miraculeux à l'art de guérir , puisque son entorse de ce matin lui permet de danser ce soir. »
Ce propos fut suivi d'un silence embarrassant ; les convives oubliaient de passer dans la salle à manger; la comtesse poursuivit son discours avec une gaîté affectée.
« Oui , notre beau colonel s'est fourvoyé ce matin; je suis loin de prétendre qu'il ait eu tort au fond; c'est si peu de chose, une vieille femme ! mais il aurait dû mettre les rieurs de son côté , et je demande au plus dédaigneux de nos dandies s'il refuserait de donner le bras à la tante de ma nièce ? » Puis riant plus haut quand elle voit que la duchesse veut répliquer : « Non , non , je vous assure que le colonel baisse , je ne suis pas la première à le remarquer.
« — Une scène, lady Buckland? répliqua le colonel d'un air méprisant ; je ne vous croyais pas si malade. — Allons diner,dit la duchesse. » Cette pauvre maîtresse de maison pâlissait de terreur entre la puissance depuis longtemps établie du colonel Lyndsay et l'étoile naissante de la jeune lady Ethel Macnally. On prit en pitié ses angoisses , et chacun de passer sans répliquer à la suite de la marquise d'Afton. Cette dame, quoique la plus jeune après
Ethel, avait le pas sur les autres femmes, à cause de son titre. Le colonel lui donnait le bras ; il s'assit tout naturellement auprès d'elle , tandis que les autres convives se placèrent, d'après les lois de l'aristocratie , autour de la table carrée dont la maîtresse de la maison occupait un côté , tandis qu'un de ses parents était chargé de faire les honneurs de l'autre côté.
Ethel avait gardé le silence pendant l'espèce de tempête excitée par sa tante. Elle pensait que la comtesse aurait mieux fait de se taire ; mais, avec le tact du cœur qui l'éclairait sur toutes choses , elle sentit en même temps qu'il était convenable de soutenir sa tante en redoublant de froideur avec le colonel.
Le dîner fut sérieux. Une déclaration de guerre tacite entre les deux lions de la faskion était sans doute un grand événement dans la société de Londres ; mais les grands événements n'amusent que les spectateurs éloignés; de près, le jeu de la machine du monde reste un secret gardé par ceux qui la font mouvoir ; les effets ne se trahissent que bien tard, et lorsque la cause a cessé d'agir. En cela, les désœuvrés du grand monde ressemblent aux ambitieux de la cour, dont l'allure est d'autant plus simple en apparence que les passions qui les agitent sont plus violentes.
Il faut avoir assisté à un dîner fashionable à