CHAPITRE V
Londres pour se figurer jusqu'où peut aller l'ennui de la solennité chez les particuliers qui veulent faire les princes. La faskion , cette mortelle ennemie de toute sociabilité;, règne ici despotiquement. Les Anglais ont la réputation usurpée de ne i)enser qu'au comfort : ils songent bien plus à ce qu'on voit qu'à ce qui est caché ; mais ce qu'on voit s'étend fort loin chez eux, où leur inquiet amour -propre leur fait porter un regard attentif sur une foule de détails qui restent inaperçus chez nous : voilà ce qui rend leur élégance domestique si souvent puérile.
A l'heure du dîner , les laquais , en bas de soie , avec les cheveux frisés et poudrés à blanc , des boucles aux souliers et aux jarretières , qui sont des galons d'or, vous attendent rangés sur deux lignes au dedans de la porte de la maison. Cette porte, même chez les plus grands seigneurs , est ordinairement asse: étroite ; on y arrive de la rue par quelques marches qu'il faut monter à découvert, quelque temps qu'il fasse; elle ouvre sur un petit corridor qui n'est pas plus large que la porte même , quoiqu'il serve de vestibule. Deux ou trois hôtels cités en Angleterre , et de là dans toute l'Europe , sont distribués de manière à faire exception à cette règle.
Du corridor on entre ex abrupto dans un
salon du malin , qui est ordinairement une bibliothèque : c'est là que la maîtresse de la maison reçoit ses convives pour dîner.
La salle à manger est le sanctuaire du dieu dont la maison est le temple , et dont toutes les personnes de la famille , maîtres et gens , sont les prêtres.
Ce dieu n'a pas de nom : c'est l'âme de l'Angleterre ; moi , je le désigne sous le titre d'étiquette domestique, autrement dit ennui; c'est la raideur de la cour transportée chez des bourgeois. Les Égyptiens adoraient toutes sortes d'animaux, même des insectes ; les Anglais trouvent plus noble de diviniser la contrainte , qu'ils prennent pour de la dignité.
Le service du dîner s'opère dans un silence magnifique ; on dirait d'un mystère qui s'accomplit majestueusement avec des rites immuables et sacrés. Les valets de chambre et les gens de livrée , obligés de prendre un air souverainement important pour soutenir l'honneur de leurs maîtres , ne doivent néanmoins jamais paraître affairés ni pressés ; il faut qu'ils marchent à petit bruit , servent vite et répondent au moindre signe, sans paraître trop attentifs. Pendant ce jeu de théâtre , qui rappelle la perfection des mécaniques de M. Pierre, le maître et la maîtresse de la maison doivent soutenir non la conversation, mais l'honneur de leur