CHAPITRE V
table , par l'appareiicc d'une profonde insouciance ; et il faut leur savoir d'autant plus de gré de cet air d'étranger chez soi, qu'ils aimeraient mieux se faire couper un doigt que de voir le moindre rouage de la mécanique dont ils sont l'àme échapper d'une ligne à la direction qu'il doit suivre pour contribuer au bel ordre de l'ensemble. C'est une étude à faire pour les maîtres et pour les domestiques ; la vie n'est pas trop longue pour apprendre toutes ces belles choses : que dis-je ? Plusieurs générations se sont légué le fruit de leurs soins et de leurs efforts pour arriver à un résultat si parfait. On reconnaît l'influence de l'histoire dans les mœurs des habitants : étude très- philosophique et très -instructive sans doute pour un étranger; mais étudier, c'est toujours s'ennuyer. Au reste , dans ce temple de la gêne et des vanités splendides , l'étranger reçoit tous les honneurs ; l'hospitalité s'exerce avec autant de cordialité que le permet la magnificence des petites choses, et la gêne d'un luxe toujours un peu bourgeois , tant il est bien ordonné. La mesure en tout est ce qui dénote le goût des vrais grands seigneurs. Néanmoins, on est ébloui la première fois qu'on entre dans une maison de Londres.
La chère est d'une recherche extrême ; c'est un mélange des mets les plus délicats de tous
les pays du monde , arrangés ordinairement par des cuisiniers français. Mais à ces dîners , ce qui se mange n'est que l'accessoire ; c'est comme la conversation dans les routs , comme les tableaux dans les galeries meublées en boule , comme les livres et les gravures dans les bibliothèques en marqueterie.
Énumérer la profusion insensée de cristaux étalés, d'argenterie brillant sur les buffets, de vermeil chatoyant sur les consoles , de flambeaux allumés pour faire reluire tous ces soleils de la richesse , c'est impossible ; mais ne pas s'émerveiller la première fois qu'on fait un dîner élégant à Londres, c'est tout aussi impossible.
Il faut que l'admiration ne soit pas plus favorable à l'appétit qu'à la conversation ; car personne ne mange à ces dîners , où les femmes ôtent à peine leurs gants, où personne ne cause : on chuchote pendant deux heures avec sa voisine, d'un air élégamment indiflérent à ce qu'on lui dit; puis on bâille en dedans encore une heure avec les hommes, qui restent entre eux à faire semblant de boire et de causer politique, femmes ou chevaux , selon la circonstance et la saison , pendant que les femmes vont se préparer à les recevoir dans les salons du soir, sans avoir rien de plus à leur dire que dans la salle à manger. Ces salons , théâtres des bals et