CHAPITRE VI
que pendant plus d'une semaine Gaston ne put voir Etliel qu'en public. Il allait tous les jours chez lady Buckland aux heures permises ; mais ces dames étaient sorties, parce qu'elles avaient ce qu'on appelle des par lies du matin , ou bien parce qu'elles s'étaient couchées tard et qu'elles ne se levaient que pour aller au parc.
La liste des dîners auxquels lady Buckland était engagée pour quinze jours au moins ne s'accordait pas avec ceux de Gaston : le dîner, h Londres, fait la destinée du jour. Cette fatalité sociale désespérait M. de Montlhéry.
Etliel regrettait aussi de le voir si peu. Sa nature irlandaise lui faisait éprouver de l'attrait pour la conversation française ; d'ailleurs il était le seul homme qui eût le droit de lui donner un conseil, de l'éclairer sur un danger : pour elle, cette pensée faisait de Gaston un être à part. Ethel était si naturelle, et par conséquent elle était si bien une femme, qu'elle aurait aimé tous les genres de péril, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de se faire protéger.
Quoiqu'elle connût à peine sa sœur, les affections de famille étaient puissantes dans ce cœur primitif; l'homme qu'elle appelait son frère avait sur elle plus de droits que tous les autres hommes.
Un jour , Gaston fit amener au parc un cheval de femme tout sellé , afin de tenter Ethel. I. 5
Celle-ci montait à cheval avec une hardiesse qui tenait de la passion ; elle avait l'aplomb de toutes les Anglaises, et la témérité des montagnards. Sans écouter les objections de sa tante, elle se fit reconduire chez elle, s'habilla, puis revint au parc , où son apparition en amazone fit événement. Elle fit d'abord le tour de Hyde- Park au petit galop; mais, trouvant sa béte trop sage , elle descendit et voulut changer de monture avec Gaston. Celui-ci , ayant vu son audace et la sûreté de sa main , consentit sans inquiétude à ce qu'elle désirait. 11 fit resseller les chevaux : les voilà tous deux suivis de leurs grooms , et partant au grand galop , en peu d'instants , ils ont laissé loin derrière eux l'Angleterre élégante et malveillante. Quelques agréables du jour font mine de vouloir se joindre h lady Ethel; ils s'arrêtent bientôt avec une discrétion affectée.
Elle franchit les limites du parc, saute quelques barrières, et fuit dans la campagne.
« Quel plaisir! dit-elle en voulant arrêter son cheval arabe , après une demi-heure de course, quel plaisir d'échapper au monde avec vous!... »
Et le cheval, qu'aucun homme n'aurait pu calmer aussi vite , lancé comme il l'était , s'arrête subitement. Cet effet magnétique, cette puissance de la faiblesse intelligente sur la force brutale , cette volonté de femme respectée par