CHAPITRE VII
croyait obligé de s'entourer. Si quelque événement n'était venu changer leur situation respective, la violence du sentiment de Montlhéry n'aurait peut-être jamais troublé l'imperturbable sécurité de l'innocente coquette.
Il blasphémait en secret contre son amour, il jurait de se venger de tant d'humiliations; mais il ne pouvait encore s'arrêter à aucun plan. Il aimait : l'amour véritable fascine sa victime par des inquiétudes mêlées de tant d'espérances qu'à moins d'être exaspéré par l'absence ou par la jalousie, il enivre une âme dont il prend possession et la rend tout d'abord incapable d'action. Voir ce qu'on aime, l'entendre quand on n'a pas encore la crainte d'une séparation imminente, en voilà assez pour se passer d'agir. La continuation de cet état d'apathie passionnée a un charme connu seulement des cœurs qui l'ont éprouvé. On n'est pas heureux, mais on comprend, on pressent la félicité : cette lumière du ciel tombée dans le cœur est à elle seule un si grand bienfait qu'on craindrait de la perdre en cherchant mieux. Gaston rougissait d'aimer comme un novice ; mais tout en maudissant sa faiblesse et sa mauvaise fortune , il était fier en secret d'éprouver un rajeunissement de cœur inattendu pour lui.
Le commencement de l'amour est un engourdissement de la volonté j on n'est plus qu'un
écho, qu'une ombre de la personne aimée, un reflet de son esprit , un battement de son cœur. Le mobile du mouvement n'est plus en nous; le libre arbitre nous manque ; notre âme , notre vie ne sont plus en nous.
Ethel ne se pressait pas de se soustraire à l'obscure influence qu'elle éprouvait elle-même, quoiqu'elle la ressentît moins qu'elle ne l'exerçait. Gaston, lui aussi , attendait sans trop de rage un bonheur qu'il n^e pouvait définir, et que, dans sa voluptueuse indolence, il redoutait presque d'obtenir. Le bonheur même a ses craintes.
Un soir il reçut de la duchesse de Fonthill une carte ainsi conçue : « La duchesse de Fonthill CHEZ elle pour rencontrer (/o meet) son altesse sérénissime la princesse de la Lippe. »
Cette imperceptible grande dame allemande , comptée pour rien , ou du moins pour peu de chose, partout ailleurs qu'en Angleterre, était depuis son arrivée l'objet de la puérile curiosité de toute la société fashionable de Londres , comme toute autre altesse l'eût été à sa place. Ce genre d'hommage , qui s'adresse uniquement au rang, est on ne saurait moins flatteur pour l'individu.
Gaston avait depuis longtemps pour habitude de fuir la maison de la duchesse de Fonthill, où l'ennui était plus solennel que partout ail-