CHAPITRE I
de cachemire, les' chapeaux de Florence^ toutes ces fleurs mouvantes de la pelouse émaillaient le vallon ; on n'y voyait plus un brin d'herbe, la terre était couverte; les équipages faisaient forêt : mais je regrettais la futaie abattue pour faire place à ce champ de pavots. Loin de m'enorgueillir de la complète victoire des hommes sur la nature , je m'irritais de ce mesquin triomphe, en déplorant amèrement le vandalisme de la civilisation moderne. Elle a fini par conquérir le désert tout entier. Après avoir émietté la terre, les hommes se disputeront l'air: ce sera l'époque des ballons.
« Je suis né, comme tant d'autres, un philosophe manqué : j'étais misanthrope par réflexion et sociable par penchant. Je me suis fait esclave du monde, que je méprise ; mais souvent mon naturel primitif reprend le dessus, et d'un coup d'aile je x^omps les fils qui me lient à mes tyrans, comme Gulliver chez les LiUiputiens brise ses chaînes à son réveil.
(( Je ne suis ni Rousseau, ni Byron, ni Brummel V, ni Lovelace; je suis un composé indécis, un reflet de tout cela : ni fou , ni raisonnable , ni bon, ni méchant, je suis ce qu'on peut être dans notre siècle avec les passions d'un autre
■ Fat anglais, fameux par ses bons mots sous le Ré gent , plus tard Georges IV.
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temps et le caractère de cette époque-ci. J'aime comme un tyran , je raisonne comme un républicain ; j'agis comme un banquier et je me juge comme un sage, tout en vivant comme un fou. Il aurait fallu du génie pour se tirer de là. . . Peutêtre même avais-je du génie... Qui n'en a pas de nos jours...? Que m'a-t-il donc manqué?... La vertu?... Mais la vertu, c'est de la force; j'en ai... Non, c'est le bonheur qui m'a manqué... Le bonheur!... Mon étoile est contrariante, sans être tout à fait funeste... Incessamment menacé de quelque coup fatal , je vois le malheur se détourner au moment de m'atteindre , mais mon sort n'en demeure pas moins incertain et effrayant : c'est au fond du cœur que se prépare la destinée des hommes, et, malgré mon âge, quelque chose me dit que ma vocation n'est pas encore remplie.
i< Ethel ! Ethel! quel compte à régler vous impose la destinéelCombien de souffrances cachées, et , chose plus triste , combien de plaisirs apparents, de mécomptes secrets, mais réels, combien de faux triomphes vous allez expier ! Vous me donnerez enfin ce que je n'ai jamais obtenu, ce que j'osais à peine désirer, tant je redoutais les douleurs du désappointement; vous me donnerez la félicité parfaite et vous me ferez trouver le ciel sur la terre. Le bonheur, ce n'est pas ce qu'on voit clairement, ce qu'on veut avec ténacité, ce