CHAPITRE I
qu'on poursuit avec labeur, comme l'ambitieux marche à son but; le bonheur, c'est le rêve, c'est la chose sans nom et qu'on ose à peine demander à Dieu, tant on y croit peu ; on l'atteint sans l'avoir cherchée, on en jouit sans y songer; cela vient à vous comme l'oiseau qui vole, comme le vent qui souffle , comme le parfum de la fleur ; enfin, c'est l'amour d'EtheU... Voilà ce qui échappe à l'estime, au mépris , à l'attention du monde ; voilà ce qui délivre une âme, ce qui rend l'homme roi de l'univers ; c'est l'éternité jetée dans chacune des minutes de notre vie Songes dorés de ma jeunesse, vous êtes réalisés ! Illusions du premier amour, vous m'êtes rendues : que dis-je? le premier amour! Avais-je aimé? Non, c'était l'essai des ailes de mon âme, le bégaiement de la voix de mon cœur; tout ce que j'ai vu, je l'ai vu à travers la nuit;toutce que j'ai senti n'était qu'un pressentiment de ce que la vie me devait et de ce qu'elle me paierait un jour. Enfin , le soleil se lève , le secret de mon existence se révèle à la moitié de ma vie : le commencement n'était qu'une initiation à l'amour, à mon amour pour Ethel , et j'en jure par la tête de ma mère , à l'amour d'Ethel pour moi... Notre sort s'est dévoilé dès notre première rencontre. Le mot de l'énigme est deviné : le sphinx est vaincu; l'épreuve ne fut ni trop rude, ni trop longue. Grâces vous
soient rendues, ô mon Dieu! je n'ai pas encore assez souffert pour acheter tant de félicité...
« Comme elle me rend enfant cette gazelle du Nord , cette biche d'Irlande à l'air si timide et si fier , aux yeux si sauvages , mais aux regards si doux ! Ces regards obliques, quoique sincères à force d'ignorance et de pureté , me rappellent à la fois les femmes de Raphaël et les héroïnes d'Ossian : c'est la madone des bois , la vierge des druides ; c'est l'esprit des grottes de Fingal. C'est une des formes préférées par Dieu pour se communiquer à la terre . . . Insensé que je suis !.. , je lacherchais dans le monde des coquettes et des élégants !... J'ai trente-cinq ans, et c'est d'hier seulement que je vis 5 mon existence date de ma rencontre avec Ethel.
(( Comment ai-je fait pour vivre jusque-là? Il me semble qu'elle est la seule femme que j'aie rencontrée.
(( Quel caractère original ! ce n'est pas de la timidité , c'est de la défiance : elle est craintive comme une gazelle, méfiante comme une sauvage. Son instinct est sûr ; il lui dit que les bois valent mieux pour elle que le monde. Mais qui donc a pu l'avertir de la méchanceté des hommes? C'est la voix qui dit au rossignol de fuir les [)iéges de l'oiseleur... Oh ! je la protégerai, je la défendrai contre tous, pourvu qu'elle