CHAPITRE X
domptable. Telle était l'inquiétude qui ne cessait de tourmenter Gaston.
Jusqu'ici , Ethel entrevoyait à peine la vérité : sa légèreté prolongeait son inexpérience ; mais quand elle saurait tout, que deviendrait - elle ? que deviendrait - il lui-même s'il n'avait rien obtenu avant ce moment redoutable ? A quel excès, à quel acte de désespoir ou de folie son indignation ne la porterait-elle pas ?
Leur position devenait tous les jours plus difficile ; il comprenait qtje l'heure de l'attaque était venue ; et bien plus , il sentait qu'il fallait brusquer cette attaque ; mais en la brusquant il risquait de tout perdre. D'ailleurs le pouvoir d'Etîiel sur l'âme de Gaston était déjà si grand que , lorsqu'il arrivait près d'elle avec la résolution de s'expliquer, d'un regard elle le réduisait au silence : la seule crainte de troubler l'harmonie de cette physionomie angélique lui ôtait toute hardiesse : arrêter le sourire sur cette bouche , faire pleurer ces yeux lui paraissait un crime ; il était vaincu avant d'avoir combattu. Jamais homme moins timide ne fut plus complètement subjugué : esclave des scrupules d'un cœur plus délicat que son propre cœur, il en était réduit aux inconvénients de la vertu sans avoir aucun de ses dédommagements.
La manière de penser des jeunes gens du
jour, leur éducation, le ton du monde où il s vivent, les rendent moins habiles que nos pères à vaincre la résistance d'une honnête femme. Tirez-les du cercle frivole et licencieux des femmes faciles par état ou par caractère , ils ne savent plus où ils en sont; toute leur habileté les abandonne : on les prendrait pour des cochers amoureux de leur dame, A la vérité , on les voit rarement soumis à cette périlleuse épreuve; mais si par hasard quelque Lucrèce égarée parmi nous se rencontre sur leur chemin , il faut une passion surnaturelle pour les empêcher de planter là cette vertu et de s'adresser ailleurs. La passion surnaturelle était dans le cœur de Gaston, parce que la vérité était dans celui d'Ethel : aussi s' efforçait-il de triompher en luimême de la gaucherie et de la grossièreté de ses pareils ; il se conduisait avec une délicatesse , une patience qui ne sont plus d'un siècle comme le nôtre, qui ne voit guère que des fats, des Saint-Preux et des Lovelaces d'écuries... Ah ! que les femmes qui regrettent leur sceptre seraient heureuses d'être aimées comme aimait Gaston ! l'amour romanesque était retrouvé. Mais l'ignorante Ethel ne savait pas le prix d'un sentiment si rare aujourd'hui; elle reprochait à M. de Montlhéry la passion qu'il avait pour elle , sans lui tenir aucun compte des nobles efforts qu'il faisait pour l'épurer.